LES ARTS: LES PRIMITIFS DE LA PEINTURE PINGOUINE
Les critiques pingouins affirment à l'envi que l'art pingouin se distingua dès sa naissance par une originalité puissante et délicieuse et qu'on chercherait vainement ailleurs les qualités de grâce et de raison qui caractérisent ses premiers ouvrages. Mais les Marsouins prétendent que leurs artistes furent constamment les initiateurs et les maîtres des Pingouins. Il est difficile d'en juger, parce que les Pingouins, avant d'admirer leurs peintres primitifs, en détruisirent tous les ouvrages.
On ne saurait trop s'affliger de cette perte. Je la ressens pour ma part avec une vivacité cruelle, car je vénère les antiquités pingouines et j'ai le culte des primitifs.
Ils sont délicieux. Je ne dis pas qu'ils se ressemblent tous; ce ne serait point vrai; mais ils ont des caractères communs qu'on retrouve dans toutes les écoles; je veux dire des formules dont ils ne sortent point, et quelque chose d'achevé, car ce qu'ils savent ils le savent bien. On peut heureusement se faire une idée des primitifs pingouins par les primitifs italiens, flamands, allemands et par les primitifs français qui sont supérieurs à tous les autres; comme le dit M. Gruyer, ils ont plus de logique, la logique étant une qualité spécialement française. Tenterait-on de le nier, qu'il faudrait du moins accorder à la France le privilège d'avoir gardé des primitifs quand les autres nations n'en avaient plus. L'exposition des primitifs français au pavillon de Marsan, en 1904, contenait plusieurs petits panneaux contemporains des derniers Valois et de Henri IV.
J'ai fait bien des voyages pour voir les tableaux des frères Van Eyck, de Memling, de Rogier van der Wyden, du maître de la mort de Marie, d'Ambrogio Lorenzetti et des vieux ombriens. Ce ne fut pourtant ni Bruges, ni Cologne, ni Sienne, ni Pérouse qui acheva mon initiation; c'est dans la petite ville d'Arezzo que je devins un adepte conscient de la peinture ingénue. Il y a de cela dix ans ou même davantage. En ce temps d'indigence et de simplicité, les musées des municipes, à toute heure fermés, s'ouvraient à toute heure aux forestieri. Une vieille, un soir, à la chandelle, me montra, pour une une demi-lire, le sordide musée d'Arezzo et j'y découvris une peinture de Margaritone, un saint François, dont la tristesse pieuse me tira des larmes. Je fus profondément touché; Margaritone d'Arezzo devint, depuis ce jour, mon primitif le plus cher.
Je me figure les primitifs pingouins d'après les ouvrages de ce maître. On ne jugera donc pas superflu que je le considère à cette place avec quelque attention, sinon dans le détail de ses oeuvres, du moins sous son aspect le plus général et, si j'ose dire, le plus représentatif.
Nous possédons cinq ou six tableaux signés de sa main. Son oeuvre capitale, conservée à la National Gallery de Londres, représente la Vierge assise sur un trône et tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Ce dont on est frappé d'abord lorsqu'on regarde cette figure, ce sont ses proportions. Le corps, depuis le cou jusqu'aux pieds, n'a que deux fois la hauteur de la tête; aussi paraît-il extrêmement court et trapu. Cet ouvrage n'est pas moins remarquable par la peinture que par le dessin. Le grand Margaritone n'avait en sa possession qu'un petit nombre de couleurs, et il les employait dans toute leur pureté, sans jamais rompre les tons. Il en résulte que son coloris offre plus de vivacité que d'harmonie. Les joues de la Vierge et celles de l'enfant sont d'un beau vermillon que le vieux maître, par une préférence naïve pour les définitions nettes, a disposé sur chaque visage en deux circonférences si exactes, qu'elles semblent tracées au compas.
Un savant critique du XVIIIe siècle, l'abbé Lauzi, a traité les ouvrages de Margaritone avec un profond dédain. «Ce ne sont, a-t-il dit, que de grossiers barbouillages. En ces temps infortunés, on ne savait ni dessiner ni peindre.» Tel était l'avis commun de ces connaisseurs poudrés. Mais le grand Margaritone et ses contemporains devaient être bientôt vengés d'un si cruel mépris. Il naquit au XIXe siècle, dans les villages bibliques et les cottages réformés de la pieuse Angleterre, une multitude de petits Samuel et de petits Saint-Jean, frisés comme des agneaux, qui devinrent, vers 1840 et 1850, des savants à lunettes et instituèrent le culte des primitifs.
L'éminent théoricien du préraphaélisme, sir James Tuckett, ne craint pas de placer la madone de la National Gallery au rang des chefs- d'oeuvre de l'art chrétien. «En donnant à la tête de la Vierge, dit sir James Tuckett, un tiers de la hauteur totale de la figure, le vieux maître a attiré et contenu l'attention du spectateur sur les parties les plus sublimes de la personne humaine et notamment sur les yeux qu'on qualifie volontiers d'organes spirituels. Dans cette peinture, le coloris conspire avec le dessin pour produire une impression idéale et mystique. Le vermillon des joues n'y rappelle pas l'aspect naturel de la peau; il semble plutôt que le vieux maître ait appliqué sur les visages de la Vierge et de l'Enfant les roses du Paradis.»
On voit, dans une telle critique, briller, pour ainsi dire, un reflet de l'oeuvre qu'elle exalte; cependant le séraphique esthète d'Edimbourg, Mac Silly, a exprimé d'une façon plus sensible encore et plus pénétrante l'impression produite sur son esprit par la vue de cette peinture primitive. «La madone de Margaritone, dit le vénéré Mac Silly, atteint le but transcendant de l'art; elle inspire à ses spectateurs des sentiments d'innocence et de pureté; elle les rend semblables aux petits enfants. Et cela est si vrai que, à l'âge de soixante six ans, après avoir eu la joie de la contempler pendant trois heures d'affilée, je me sentis subitement transformé en un tendre nourrisson. Tandis qu'un cab m'emportait à travers Trafalgar square, j'agitais mon étui de lunettes comme un hochet, en riant et gazouillant. Et, lorsque la bonne de ma pension de famille m'eut servi mon repas, je me versai des cuillerées de potage dans l'oreille avec l'ingénuité du premier âge.
»C'est à de tels effets, ajoute Mac Silly, qu'on reconnaît l'excellence d'une oeuvre d'art.»
Margaritone, à ce que rapporte Vasari, mourut à l'âge de soixante-dix- sept ans, regrettant d'avoir assez vécu pour voir surgit un nouvel art et la renommée couronner de nouveaux artistes.» Ces lignes, que je traduis littéralement, ont inspiré à sir James Tuckett les pages les plus suaves, peut-être, de son oeuvre. Elles font partie du Bréviaire des esthètes; tous les préraphaélites les savent par coeur. Je veux les placer ici comme le plus précieux ornement de ce livre. On s'accorde à reconnaître qu'il ne fut rien écrit de plus sublime depuis les prophètes d'Israël.
LA VISION DE MARGARITONE
Margaritone, chargé d'ans et de travaux, visitait un jour l'atelier d'un jeune peintre nouvellement établi dans la ville. Il y remarqua une madone encore toute fraîche, qui, bien que sévère et rigide, grâce à une certaine exactitude dans les proportions et à un assez diabolique mélange d'ombres et de lumières, ne laissait pas que de prendre du relief et quelque air de vie. À cette vue, le naïf et sublime ouvrier d'Arezzo découvrit avec horreur l'avenir de la peinture.
Il murmura, le front dans les mains:
—Que de hontes cette figure me fait pressentir! J'y discerne la fin de l'art chrétien, qui peint les âmes et inspire un ardent désir du ciel. Les peintres futurs ne se borneront pas, comme celui-ci, à rappeler sur un pan de mur ou un panneau de bois la matière maudite dont nos corps sont formés: ils la célébreront et la glorifieront. Ils revêtiront leurs figures des dangereuses apparences de la chair; et ces figures sembleront des personnes naturelles. On leur verra des corps; leurs formes paraîtront à travers leurs vêtements. Sainte Madeleine aura des seins, sainte Marthe un ventre, sainte Barbe des cuisses, sainte Agnès des fesses (buttocks); saint Sébastien dévoilera sa grâce adolescente et saint Georges étalera sous le harnais les richesses musculaires d'une virilité robuste; les apôtres, les confesseurs, les docteurs et Dieu le Père lui-même paraîtront en manière de bons paillards comme vous et moi; les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui troublera les coeurs. Quel désir du ciel vous donneront ces représentations? Aucun; mais vous y apprendrez à goûter les formes de la vie terrestre. Où s'arrêteront les peintres dans leurs recherches indiscrètes? Ils ne s'arrêteront point. Ils en arriveront à montrer des hommes et des femmes nus comme les idoles des Romains. Il y aura un art profane et un art sacré, et l'art sacré ne sera pas moins profane que l'autre.
»—Arrière! démons! s'écria le vieux maître.
»Car en une vision prophétique, il découvrait les justes et les saints devenus pareils à des athlètes mélancoliques; il découvrait les Apollo jouant du violon, sur la cime fleurie, au milieu des Muses aux tuniques légères; il découvrait les Vénus couchées sous les sombres myrtes et les Danaé exposant à la pluie d'or leurs flancs délicieux; il découvrait les Jésus dans les colonnades, parmi les patriciens, les dames blondes, les musiciens, les pages, les nègres, les chiens et les perroquets; il découvrait, en un enchevêtrement inextricable de membres humains, d'ailes déployées et de draperies envolées, les Nativités tumultueuses, les Saintes Familles opulentes, les Crucifixions emphatiques; il découvrait les sainte Catherine, les sainte Barbe, les sainte Agnès, humiliant les patriciennes par la somptuosité de leur velours, de leurs brocarts, de leurs perles et par la splendeur de leur poitrine; il découvrait les Aurores répandant leurs roses et la multitude des Diane et des Nymphes surprises nues au bord des sources ombreuses. Et le grand Margaritone mourut suffoqué par ce pressentiment horrible de la Renaissance et de l'école de Bologne.»