LES LETTRES: JOHANNÈS TALPA

C'est sous la minorité du roi Gun que Johannès Talpa, religieux de Beargarden, composa, dans le monastère où il avait fait profession dès l'âge d'onze ans et dont il ne sortit jamais un seul jour de sa vie, ses célèbres chroniques latines en douze livres De Gestis Pinguinorum.

Le monastère de Beargarden dresse ses hautes murailles sur le sommet d'un pic inaccessible. On n'y découvre alentour que les cimes bleues des monts, coupées par les nuées.

Quand il entreprit de rédiger les Gesta Pinguinorum, Johannès Talpa était déjà vieux. Le bon moine a pris soin de nous en avertir dans son livre. «Ma tête a perdu depuis longtemps, dit-il, la parure de ses boucles blondes et mon crâne est devenu semblable à ces miroirs de métal convexes, que consultent avec tant d'étude et de soins les dames pingouines. Ma taille, naturellement courte, s'est, avec les ans, abrégée et recourbée. Ma barbe blanche réchauffe ma poitrine.»

Avec une naïveté charmante, Talpa nous instruit de certaines circonstances de sa vie et de quelques traits de son caractère. «Issu, nous dit-il, d'une famille noble et destiné dès l'enfance à l'état ecclésiastique, on m'enseigna la grammaire et la musique. J'appris à lire sous la discipline d'un maître qui s'appelait Amicus et qui eût été mieux nommé Inimicus. Comme je ne parvenais pas facilement à connaître mes lettres, il me fouettait de verges avec violence, en sorte que je puis dire qu'il m'imprima l'alphabet en traits cuisants sur les fesses.»

Ailleurs Talpa confesse son inclination naturelle à la volupté. Voici en quels termes expressifs: «Dans ma jeunesse, l'ardeur de mes sens était telle que, sous l'ombre des bois, j'éprouvais le sentiment de bouillir dans une marmite plutôt que de respirer l'air frais. Je fuyais les femmes. En vain! puisqu'il suffisait d'une sonnette ou d'une bouteille pour me les représenter.»

Tandis qu'il rédigeait sa chronique, une guerre effroyable, à la fois étrangère et civile, désolait la terre pingouine. Les soldats de Crucha, venus pour défendre le monastère de Beargarden contre les barbares marsouins, s'y établirent fortement. Afin de le rendre inexpugnable, ils percèrent des meurtrières dans les murs et enlevèrent de l'église la toiture de plomb pour en faire des balles de fronde. Ils allumaient, à la nuit, dans les cours et les cloîtres, de grands feux auxquels ils rôtissaient des boeufs entiers, embrochés aux sapins antiques de la montagne; et, réunis autour des flammes, dans la fumée chargée d'une odeur de résine et de graisse, ils défonçaient les tonneaux de vin et de cervoise. Leurs chants, leurs blasphèmes et le bruit de leurs querelles couvraient le son des cloches matinales.

Enfin, les Marsouins, ayant franchi les défilés, mirent le siège autour du monastère. C'étaient des guerriers du Nord, vêtus et armés de cuivre. Ils appuyaient aux parois de la roche des échelles de cent cinquante toises qui, dans l'ombre et l'orage, se rompaient sous le poids des corps et des armes et répandaient des grappes d'hommes dans les ravins et les précipices; on entendait, au milieu des ténèbres, descendre un long hurlement, et l'assaut recommençait. Les Pingouins versaient des ruisseaux de poix ardente sur les assaillants qui flambaient comme des torches. Soixante fois, les Marsouins furieux tentèrent l'escalade; ils furent soixante fois repoussés.

Depuis déjà dix mois, ils tenaient le monastère étroitement investi, quand, le saint jour de l'Épiphanie, un pâtre de la vallée leur enseigna un sentier caché par lequel ils gravirent la montagne, pénétrèrent dans les souterrains de l'abbaye, se répandirent dans les cloîtres, dans les cuisines, dans l'église, dans les salles capitulaires, dans la librairie, dans la buanderie, dans les cellules, dans les réfectoires, dans les dortoirs, incendièrent les bâtiments, tuèrent et violèrent sans égard à l'âge ni au sexe. Les Pingouins, brusquement réveillés, couraient aux armes; les yeux voilés d'ombre et d'épouvante, ils se frappaient les uns les autres, tandis que les Marsouins se disputaient entre eux, à coups de hache, les vases sacrés, les encensoirs, les chandeliers, les dalmatiques, les châsses, les croix d'or et de pierreries.

L'air était chargé d'une âcre odeur de chair grillée; les cris de mort et les gémissements s'élevaient du milieu des flammes, et, sur le bord des toits croulants, des moines par milliers couraient comme des fourmis et tombaient dans la vallée. Cependant, Johannès Talpa écrivait sa chronique. Les soldats de Crucha, s'étant retirés à la hâte, bouchèrent avec des quartiers de roches toutes les issues du monastère, afin d'enfermer les Marsouins dans les bâtiments incendiés. Et, pour écraser l'ennemi sous l'éboulement des pierres de taille et des pans de murs, ils se servirent comme de béliers des troncs des plus vieux chênes. Les charpentes embrasées s'effondraient avec un bruit de tonnerre et les arceaux sublimes des nefs s'écroulaient sous le choc des arbres géants, balancés par six cents hommes ensemble. Bientôt, il ne resta plus de la riche et vaste abbaye que la cellule de Johannès Talpa, suspendue, par un merveilleux hasard, aux débris d'un pignon fumant. Le vieux chroniqueur écrivait encore.

Cette admirable contention d'esprit peut toutefois sembler excessive chez un annaliste qui s'applique à rapporter les faits accomplis de son temps. Mais, si distrait et détaché qu'on soit des choses environnantes, on en ressent l'influence. J'ai consulté le manuscrit original de Johannès Talpa à la Bibliothèque nationale où il est conservé, fonds ping. K. L., 123 90 quater. C'est un manuscrit sur parchemin de 628 feuillets. L'écriture en est extrêmement confuse; les lettres, loin de suivre une ligne droite, s'échappent dans toutes les directions, se heurtent et tombent les unes sur les autres dans un désordre ou, pour mieux dire, dans un tumulte affreux. Elles sont si mal formées qu'il est la plupart du temps impossible non seulement de les reconnaître, mais même de les distinguer des pâtés d'encre qui y sont abondamment mêlés. Ces pages inestimables se ressentent en cela des troubles au milieu desquels elles ont été tracées. La lecture en est difficile. Au contraire, le style du religieux de Beargarden ne porte la marque d'aucune émotion. Le ton des Gesta Pinguinorum ne s'écarte jamais de la simplicité. La narration y est rapide et d'une concision qui va parfois jusqu'à la sécheresse. Les réflexions sont rares et en général judicieuses.