NOUVELLES CONSÉQUENCES

La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par certains articles des grands journaux modérés que les exigences des financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien, refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.

Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs douleurs, essuyaient une larme.

Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre.
Il fit serment de se venger.

Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents, au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme mariée, E… C… (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs et tendit la lettre à son père.

—Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.

Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du président.

—J'ai à vous parler, monsieur!

Et il brandit la lettre anonyme.

Paul Visire l'accueillit tout souriant.

—Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire…. Oui, pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.

M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre anonyme.

Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et languissante.

—Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais pas le prendre.

Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales (c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du plaisir accompli.

Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.

Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs, chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après l'ombre et le mystère.

Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes, impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées, palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant ses bottines.

Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives, lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes, lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires coulaient à pic sans cause apparente.

Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et grommelait entre ses dents:

—Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui prend aussi ses tics.

Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:

—Ce sont mes principes!

Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.

La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux. Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne, coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.

Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux, dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses. Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.

Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:

—Vois, lui disait-il, j'ai maigri.

Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.

Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture d'or.

Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.

Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:

—Parle-lui, toi!

Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il donna des conseils à son ami.

—Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et elle te reviendra.

Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège. Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait, elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.

Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un jour devant elle à madame Clarence:

—Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une grue.

—Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!

Il l'aimait plus ardemment que jamais.

Dans sa jalouse rage, la soupçonnant, non sans vraisemblance, d'envoyer et de recevoir des lettres, il jura de les intercepter, rétablit le cabinet noir, jeta le trouble dans les correspondances privées, arrêta les ordres de Bourse, fit manquer les rendez-vous d'amour, provoqua des ruines, traversa des passions, causa des suicides. La presse indépendante recueillit les plaintes du public, et les soutint de toute son indignation. Pour justifier ces mesures arbitraires les journaux ministériels parlèrent à mots couverts de complot, de danger public et firent croire à une conspiration monarchique. Des feuilles moins bien informées donnèrent des renseignements plus précis, annoncèrent la saisie de cinquante mille fusils et le débarquement du prince Crucho. L'émotion grandissait dans le pays; les organes républicains demandaient la convocation immédiate des Chambres. Paul Visire revint à Paris, rappela ses collègues, tint un important conseil de cabinet et fit savoir par ses agences qu'un complot avait été effectivement ourdi contre la représentation nationale, que le président du conseil en tenait les fils et qu'une information judiciaire était ouverte.

Il ordonna immédiatement l'arrestation de trente socialistes, et tandis que le pays entier l'acclamait comme un sauveur, déjouant la surveillance de ses six cents agents, il conduisait furtivement Éveline dans un petit hôtel, près de la gare du Nord, où ils restèrent jusqu'à la nuit. Après leur départ, la fille de l'hôtel, en changeant les draps du lit, vit sept petites croix tracées avec une épingle à cheveux, près du chevet, sur le mur de l'alcôve.

C'est tout ce qu'Hippolyte Cérès obtint pour prix de ses efforts.