Section 4.

Les autres villes de la fédération souffrirent aussi de troubles et de violences, puis l'ordre se rétablit. Des réformes furent introduites dans les institutions; de grands changements survinrent dans les moeurs; mais le pays ne se remit jamais entièrement de la perte de sa capitale et ne retrouva pas son ancienne prospérité. Le commerce, l'industrie dépérirent; la civilisation abandonna ces contrées qu'elle avait longtemps préférées à toutes les autres. Elles devinrent stériles et malsaines; le territoire qui avait nourri tant de millions d'hommes ne fut plus qu'un désert. Sur la colline du Fort Saint-Michel, les chevaux sauvages paissaient l'herbe grasse.

Les jours coulèrent comme l'onde des fontaines et les siècles s'égouttèrent comme l'eau à la pointe des stalactites. Des chasseurs vinrent poursuivre les ours sur les collines qui recouvraient la ville oubliée; des pâtres y conduisirent leurs troupeaux; des laboureurs y poussèrent la charrue; des jardiniers y cultivèrent des laitues dans des clos et greffèrent des poiriers. Ils n'étaient pas riches; ils n'avaient pas d'arts; un pied de vigne antique et des buissons de roses revêtaient le mur de leur cabane; une peau de chèvre couvrait leurs membres hâlés; leurs femmes s'habillaient de la laine qu'elles avaient filée. Les chevriers pétrissaient dans l'argile de petites figures d'hommes et d'animaux ou disaient des chansons sur la jeune fille qui suit son amant dans les bois et sur les chèvres qui paissent tandis que les pins bruissent et que l'eau murmure. Le maître s'irritait contre les scarabées qui mangeaient ses figues; il méditait des pièges pour défendre ses poules du renard à la queue velue, et il versait du vin à ses voisins en disant:

—Buvez! Les cigales n'ont pas gâté ma vendange; quand elles sont venues les vignes étaient sèches.

Puis, au cours des âges, les villages remplis de biens, les champs lourds de blé furent pillés, ravagés par des envahisseurs barbares. Le pays changea plusieurs fois de maîtres. Les conquérants élevèrent des châteaux sur les collines; les cultures se multiplièrent; des moulins, des forges, des tanneries, des tissages s'établirent; des routes s'ouvrirent à travers les bois et les marais; le fleuve se couvrit de bateaux. Les villages devinrent de gros bourgs et, réunis les uns aux autres, formèrent une ville qui se protégea par des fossés profonds et de hautes murailles. Plus tard, capitale d'un grand État, elle se trouva à l'étroit dans ses remparts désormais inutiles et dont elle fit de vertes promenades.

Elle s'enrichit et s'accrut démesurément. On ne trouvait jamais les maisons assez hautes; on les surélevait sans cesse et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés, et l'on creusait dans le sol toujours plus profondément des caves et des tunnels. Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante.