II
Une dizaine de jours s’écoulèrent, que je passai à m’installer, à prendre contact avec mes hommes et à inspecter la zone côtière sur laquelle ils étaient répartis. Elle n’embrassait pas moins de six lieues d’étendue, avec, pour points extrêmes, à l’ouest, l’anse du Treztêl; à l’est, l’embouchure de la rivière de Tréguier. L’anse du Treztêl dépendait à cette époque de la commune de Tréguignec et n’était distante du bourg que d’environ cinq kilomètres. Je la réservai pour la fin de ma tournée, désireux, par la même occasion, de faire visite au maire à qui je devais cette politesse et qui habitait de ce côté.
Je m’y rendis donc dans les derniers jours du mois. Le brigadier Quéméner m’accompagnait. Un vieux routier, ce Quéméner. Marié depuis de longues années dans le pays, il le possédait comme pas un. Êtres et choses lui étaient également familiers. Il savait le nom de chaque roche et l’histoire de chaque maison. Chemin faisant, je l’interrogeai sur le maire.
—Ah dame! mon lieutenant, ce n’est pas le premier venu que Gonéry Lézongar. Quoique simple laboureur, il a dans les veines du pur sang de gentilhomme. Les Lézongar sont nobles, comme on dit, de la racine des cheveux à la plante des pieds. Autrefois ils furent très riches. De Trélévern à Plougrescant, toutes les terres arables leur appartenaient, et pareillement tout le vaste champ des grèves, dont ils ne retiraient pas un moindre profit, car jusqu’à la Révolution ils y exercèrent le droit d’épave. Mais avec la Révolution leur fortune déclina. Le Lézongar d’alors fit la guerre chouanne; et quand l’Empereur vint il fut contraint d’émigrer pour sauver sa tête. Il passa en Angleterre, d’où il ne rentra qu’avec les rois. C’était un homme dur et terrible. On prétend qu’à Londres, pour vivre, il travailla dans les docks à décharger les navires, ni plus ni moins qu’un portefaix. Quand il reparut, il était escorté d’une femme, une pas grand’chose qu’il avait, paraît-il, épousée au petit bonheur, dans les bas quartiers de la Tamise. Ses domaines, dans l’intervalle, avaient été confisqués, puis vendus à vil prix. Un notaire de Lannion s’en était rendu acquéreur, tout glorieux d’aller jouer à la seigneurie dans le manoir déserté du Treztêl. Lézongar, pour recouvrer légalement son bien, n’aurait eu qu’à s’adresser au roi. Mais cela n’était point dans ses manières. Les anciens de ces parages vous conteront que l’on vit, certain jour, un cotre de course mouiller en baie. Au brun de nuit, un canot s’en détacha, monté par une douzaine de matelots anglais, armés jusqu’aux dents. Le chef qui les conduisait n’était autre que Lézongar. L’instant d’après, le tabellion qui dormait sur les deux oreilles était ficelé comme un ballot et embarqué sur le cotre, à destination de l’Angleterre. «Vous me restituez ma place: je vous cède la mienne en échange», lui avait dit Lézongar en guise d’adieu...
—Diable!... Et le maire actuel de Tréguignec est le fils de cette Anglaise et de ce forban? m’informai-je.
—Leur fils aîné, vous l’avez dit. Il a eu deux frères, mais qui ont sans doute mal tourné, car, depuis quelque vingt ans qu’ils ont quitté le pays, on n’a plus rien appris d’eux, et maître Gonéry fronce le sourcil dès qu’on lui en parle... Ne le mettez pas sur ce chapitre, mon lieutenant, il serait capable de vous fermer ensuite sa porte à tout jamais. Et—soit dit sans vous commander—mieux vaut l’avoir pour ami que pour ennemi.
—C’est donc un particulier bien redoutable?
—Oh! il ne fait ni grand bruit, ni grands gestes. Mais ceux qui lui manquent, il ne les manque pas. Dans la contrée, on le craint autant qu’on le vénère, et tous ses administrés lui obéissent au doigt et à l'œil. C’est au point qu’en ce qui nous concerne, nous, les douaniers, il nous a par trop simplifié la besogne. Du jour où il a pris la mairie, nous n’avons plus eu vent d’un seul coup de fraude.
—Ce n’est pas au moins qu’il couvre les fraudeurs? fis-je d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
J’eusse accusé de félonie le loyal Quéméner lui-même qu’il n’eût pas été, je crois, plus interloqué. De stupeur, il s’était arrêté net dans le sentier de falaise que nous longions, et j’entends encore l’accent navré dont il s’écria:
—Lui? Lézongar?... Couvrir les fraudeurs?... Oh! mon lieutenant!...
Je repartis, histoire de le faire causer:
—L’un d’eux ne m’a-t-il pas confié, l’autre jour, qu’il avait donné asile à leur sainte, une Notre-Dame peu catholique, si je ne m’abuse?
—Oui, pour la reléguer derrière le foin, dans le grenier de ses écuries, et après avoir averti les dévots de l’image, s’il en restait, qu’ils eussent désormais à venir la prier chez lui!... Ils ne s’y risqueront pas de sitôt, je vous promets.
—On la priait donc réellement? demandai-je un peu incrédule.
Il étendit le bras dans la direction de Tomé dont l’énorme échine de pierre, au pelage de gazon roussi, s’enlevait maintenant toute proche, barrant l’horizon.
—Voyez-vous cette espèce de four ruiné, là-bas, à la pointe Nord? Ce fut, au temps des incursions anglaises, une guérite, percée seulement d’une porte et d’une lucarne, d’où une vedette, payée par les habitants de Tréguignec, avait mission de surveiller jour et nuit le large. Cette pratique une fois tombée en désuétude, le lieu ne fut plus hanté que des oiseaux de mer, qui l’adoptèrent pour abri et le salirent de leur fiente. Tout à coup, sur la fin du siècle dernier, une rumeur étrange se répandit dans la paroisse. Des pêcheurs, rentrant à la marée d’aube, avaient aperçu de la lumière dans la guérite abandonnée. Intrigués, ils avaient voulu se rendre compte. Or, quelle n’avait pas été leur surprise de trouver là, debout contre le mur intérieur, une statue de femme devant laquelle brûlait un cierge! Elle était représentée les cheveux épars, sa main droite serrant un aviron. C’était, je pense, une de ces figures qu’il est d’usage de sculpter à la proue des vaisseaux. Elle provenait sans doute de quelque navire naufragé et avait dû séjourner longtemps au fond de l’eau, car elle était toute couverte de coquillages et de lichens marins. A cause de cela, les gens de Tréguignec décidèrent que c’était une madone de la mer. Comme on ne sut jamais qui l’avait hissée jusqu’à la guérite, il fut entendu qu’elle y était venue toute seule. Une légende se créa, des pèlerinages s’organisèrent. Les fraudeurs surtout s’y montrèrent assidus. Leur corporation n’avait pas de patronne: ils choisirent celle-ci et prélevèrent une dîme sur leurs gains pour transformer la guérite en une véritable chapelle. Ils prétendirent même la faire consacrer, et, le recteur de l’époque s’y refusant, on raconte qu’ils envahirent nuitamment le presbytère, s’emparèrent du prêtre et l’emmenèrent de force à l'île, où ils le contraignirent, le couteau sur la gorge, de bénir selon les rites cet oratoire quelque peu païen. Notre-Dame de la Fraude eut, dès lors, son culte; on alla jusqu’à lui instituer une fête votive, un pardon. J’y ai assisté dans mon enfance. On descendait processionnellement l’idole à la mer et on l’y plongeait par trois fois en criant: «Mort à la maltôte!» Une année, on ne se contenta pas de crier: un douanier fut trouvé roide dans sa hutte, avec un bouchon de varech entre ses lèvres bleuies. A la suite de ce crime, l’autorité préfectorale interdit le pardon et fit démanteler la chapelle. Il eût fallu mettre aussi en pièces la statue; mais, parce qu’elle avait été bénie, on n’osa point; et c’est pour éviter des embarras à l’administration que Gonéry Lézongar offrit de la prendre en séquestre. Sans cela, soyez sûr qu’on l’adorerait encore à cette heure, clandestinement, dans quelque trou de roche. On n’abolit pas, chez nous, une superstition en démolissant une muraille, et le maire pourra vous dire qu’il a souvent à pourchasser de faux pauvres qui, sous prétexte de mendier l’aumône, s’attardent à marmotter des litanies suspectes autour de ses étables.
—Allons! déclarai-je, c’est décidément un auxiliaire précieux que ce Gonéry Lézongar.
Nous touchions à l’anse du Treztêl.
Il n’est pas, sur toute cette côte, de plage plus harmonieuse; il n’en est pas aussi de plus solitaire. Le sable s’y étend, d’une blancheur si vierge qu’on jurerait que, depuis les premiers jours du monde, aucun pas humain ne l’a foulé. Les deux promontoires qui l’étreignent dans leur courbe ne sont pas moins déserts. C’est à peine si la chaumine de quelque brûleur de goémon se tapit, de-ci de-là, dans les roches dont elle a les teintes noirâtres et presque la structure informe. Par quelle ironie avait-on gratifié ce point d’un poste de douanes et qu’y pouvait-il bien surveiller? J’eus tôt fait de feuilleter les registres; à toutes les colonnes d’observations, ils ne portaient que le mot «néant».
—Nous serions ici dans le pays de la mort, me dit le préposé de service, si les charrettes du manoir ne traversaient la grève, de temps à autre, en allant charger du varech ou puiser du sable.