III

—Cela va toujours au manoir? demanda Jozon Thépaut, l’aubergiste, lorsqu’il aperçut dans le cadre de la porte la haute silhouette élancée du charrueur.

—Toujours, répondit Emmanuel d’une voix distraite.

Il promena son regard dans la salle, cherchant quelque figure de connaissance parmi les groupes de buveurs attablés. Mais les jeunes hommes de son âge étaient tous partis reconduire leurs danseuses à la maison familiale, ainsi qu’il est de mode en Bretagne, les soirs de pardon. Il n’y avait là que des «étrangers», des gens des paroisses avoisinantes, venus en pèlerinage à Saint-Sauveur, et qui, leurs ablutions terminées à la fontaine, s’arrosaient maintenant l’intérieur du corps, selon le rite, tandis que les montures bridées et sellées piaffaient d’impatience dans la cour. Emmanuel allait s’asseoir à l’écart, quand, du fond de la pièce, un paysan qu’il n’avait pas remarqué l’interpella:

—Çà! dit l’homme, tu as donc pris de l’orgueil en prenant du grade, que tu ne daignes plus saluer ton ancien?

Le charrueur riposta en riant:

—Dame! tu me tournais le dos, Jean Marzin, et ton nom n’est pas écrit sur le collet de ta veste.

Ce Jean Marzin était précisément le valet de ferme qu’il avait remplacé à Guernaham. Ils rapprochèrent leurs tabourets et se mirent à deviser à la façon bretonne, par phrases courtes, interrompues de longs silences.

—Et où es-tu gagé pour l’instant? demanda Emmanuel.

—A trois lieues d’ici, dans la montagne, chez les Menguy de Rozviliou.

—Tout de même, tu n’as pas voulu manquer le pardon de Saint-Sauveur?

—Oh! ce n’est pas moi... c’est mon jeune maître... Il m’a dit, sur les deux heures, cet après-midi, d’atteler le char à bancs... Et nous n’avons pas langui en route, je t’assure. Mais s’il était pressé d’arriver, il n’est pas pressé de repartir, en revanche. L’angélus du soir est sonné, et je l’attends encore.

—Il faut bien qu’on s’acquitte de toutes ses dévotions, mon cher.

—Oui, des dévotions à Notre-Dame du mariage!... Et sais-tu dans quelle église? Au fait, tu l’as peut-être rencontré.

—Moi? Où ça?

—A Guernaham, donc!

Emmanuel se sentit devenir tout pâle. On lui eût porté un coup de poing entre les deux yeux, en plein visage, qu’il n’eût pas éprouvé une commotion plus violente. L’autre, attentif seulement à bourrer sa pipe, continua d’un ton calme:

—Je prévoyais cela. Depuis les funérailles de Dagorn, il n’était guère de jour qu’il ne m’interrogeât sur Guernaham, sur la contenance du domaine, sur la valeur des terres et celle du bétail... Quand, au carrefour des Cinq-Croix, il a tiré sur la bride de la jument pour la lancer dans la descente de Saint-Sauveur, je me suis dit: «Ça y est: il va nouer commerce avec la veuve!» Il faut croire que sa conversation n’aura point paru déplaisante, puisqu’elle dure encore, la nuit tombée. Qu’est-ce que tu en penses, camarade?

—Rien, sinon que Renée-Anne n’est peut-être pas assez guérie de son premier mari pour avoir tant hâte d’en prendre un second.

—Le Menguy est beau garçon et, comme il a été aux écoles de la ville, il sait la manière de parler aux femmes... Ça te vexe donc, que tu te lèves?

Le charrueur, un peu nerveux, venait de vider son verre d’un trait, Marzin poursuivit:

—Certes, tu as tout à gagner à ce que le veuvage de ta maîtresse ne finisse jamais... Il est plus agréable de commander que d’obéir... Mais Renée-Anne a vingt-deux ans et Guernaham, si j’ai bonne mémoire, compte sous blé, sous taillis et sous lande, plus de cinquante journaux... Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!

—Soit, conclut Emmanuel. En attendant, j’ai mes bêtes à soigner... Bonsoir, Marzin!

—Bonne chance, Prigent!

C’était, dehors, une douce nuit d’arrière-saison, ouatée de petites nues floconneuses, avec des trous de ciel, d’un bleu d’ardoise, où clignotaient des lueurs d’étoiles. Le charrueur traversa rapidement la place, contourna le mur du cimetière, et, les dernières maisons de la bourgade dépassées, s’arrêta brusquement pour respirer avec force, humant l’air de tous côtés, comme indécis sur la direction à prendre. Le chemin de Guernaham s’amorçait à droite, entre deux hauts talus au-dessus desquels s’arrondissaient en voûte des frondaisons encore touffues de chênes nains et de coudriers. C’est par là qu’il rentrait d’habitude, pour être plus vite rendu à la ferme. Mais, cette fois, au moment de s’y engager, le cœur lui faillit. Il songea qu’il allait peut-être s’y croiser avec le fils de Rozviliou, et cette idée lui fut pénible. Il se sentait une colère sourde contre cet homme dont, quelques minutes plus tôt, il soupçonnait à peine l’existence.

—C’est étrange, se dit-il, je n’ai pas bu de quoi troubler la cervelle d’un oiseau et j’ai pourtant comme une fureur d’eau-de-vie dans les veines. Le mieux est de faire le grand tour, par les champs. La fraîcheur me calmera.

Il poussa plus avant, sur la route vicinale de Saint-Sauveur à Lannion, jusqu’à un échalier de pierre par où l’on pénétrait dans les cultures. Ses pieds baignèrent dans l’humidité des gazons. Des chanvres qu’on avait laissés en terre pour porter graine lui frôlèrent le visage de leur rosée. Peu à peu, la marche détendit ses nerfs et la vertu apaisante des choses nocturnes agit sur sa fièvre à la façon d’un baume. Ses pensées se tassèrent en lui, comme les tranquilles nuées d’argent, là-haut, dans la profondeur du ciel automnal; et, tout en cheminant, il se raisonna... Pourquoi donc en voudrait-il au Menguy? Est-ce que ce n’était pas le droit d’un chacun de fréquenter à Guernaham?... Il y faudrait peut-être sa permission maintenant!... Qu’avait-il, dans la maison, qui fût à lui? Ses hardes, et voilà tout! Un maigre baluchon de domestique qu’il avait apporté à la main, noué dans un mouchoir, et qu’il remporterait de même, un jour à venir, quand on n’aurait plus besoin de ses services!... Alors! de quoi se mêlait-il?

—Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!...

Cette phrase de Jean Marzin lui frappa de nouveau l’oreille, comme chuchotée par les esprits invisibles de la nuit. Il se la répéta mentalement, à plusieurs reprises, oh! sans animosité (il n’en avait plus contre personne), mais avec un sentiment si douloureux qu’il lui sembla que cela lui faisait mal dans tout l’être. Un autre!... Un autre!... C’était pourtant certain que, tôt ou tard, Renée-Anne se remarierait avec un autre. Et cet autre ne serait pas lui!... Du coup, il vit clair dans l’inexplicable tristesse qui, depuis des semaines, depuis des mois, lui assombrissait l'âme. Une sorte de percée lumineuse se fit en lui, pareille à ces puits de firmament, constellés d’astres, qui s’ouvraient entre les rebords immobiles des nuages, au-dessus de sa tête. Ce fut comme le jaillissement impétueux d’une eau souterraine, d’une source cachée. La somnambule d’auprès de la fontaine avait dit juste: il aimait... Guernaham, les labours, les bêtes, qu’ils devinssent le lot de n’importe qui, cela lui était égal. Mais, Renée-Anne, si on le privait d’elle, il n’avait plus qu’à mourir!

Par bonheur, il avait atteint l’aire de la ferme, car il n’aurait plus eu la force d’aller. Une meule de foin était là, creusée à sa base en forme de grotte, à cause des brassées de provende qu’on en tirait journellement pour les chevaux. Emmanuel s’y blottit, et, enfoui dans la litière odorante, se mit à sangloter désespérément comme un orphelin sans demeure, comme un pauvre enfant perdu.