V

Je n’ai point poussé jusqu’aux grèves de Kélern, mais, tout de même, les mystérieux chants des Sirènes ont bercé mes songes, toute la nuit, dans l’antique «grand’chambre» de l’hôtel Stéphan, dont les meubles surannés et disparates ont chacun leur physionomie, leur histoire, et je dirai volontiers leur langage, car ils ont l’air de converser entre eux, dans les ténèbres, avec des craquements étranges, comme sous l’effort des souvenirs. Je les ai longtemps écoutés, en une demi-somnolence, lumière éteinte et les yeux clos. Un bahut de forme arabe disait:

—Je suis né sur les confins des déserts du sud et j’ai vécu d’abord dans l’entrepont d’une felouque barbaresque. Des artisans bruns, au ciseau patient et délicat, ont sculpté de graves sentences sur mes flancs.

—Moi,—intervenait une armoire massive, ayant le teint de cuivre des hommes de son pays,—j’ai grandi sur l’autre rive du monde: un soleil plus riche y donne aux arbres une sève couleur de sang. J’ai couru des mers immenses à bord d’une frégate amirale. J’ai vu les guerres et les combats des hommes: je puis exhiber des entailles aussi glorieuses que des blessures.

Ou bien c’était une glace, marbrée de plaques livides comme un front de malade, dont le pâle et mélancolique sourire signifiait:

—Accrochée à une paroi de chêne lustré, dans le salon d’un transatlantique, j’ai miré d’exquis visages de passagères, des gestes élégants, d’harmonieuses attitudes. Où dorment-elles maintenant, les belles voyageuses, sur quel lit d’algues ou de sable, à quelles profondeurs d’Océan?...

Tous des échappés de naufrages, ces meubles de provenances si diverses, et qui évoquaient, dans l’atmosphère si calme de cette chambre bretonne soigneusement entretenue comme un reliquaire, d’affreuses visions d’équipages en détresse, de noyés hagards, de lourds navires sombrés... Je me suis réveillé au bruit des cloches carillonnant le premier son de la messe.

C’est dimanche.

Même temps qu’hier: un ciel tout neuf, la limpidité des matinées de Bretagne en octobre, une lumière idéale, élyséenne, une lumière finement bleutée. La ruelle, devant ma fenêtre, s’ouvre sur une filtrée de mer assoupie où des barques se balancent doucement.

Les gens des hameaux commencent à déboucher de toutes les directions, hommes et femmes tout de noir vêtus, figures maigres et graves qui défilent sans hâte, en silence. Ils se suivent par groupes, par familles, comme aux anciennes époques des migrations patriarcales, les vieux en tête, et, en dernier lieu, les enfants. Charmantes pour la plupart, les fillettes, avec leurs coiffes d’aïeules sur leurs boucles blondes, frisées comme des goémons et qu’on n’a pas écourtées encore, avec leurs châles clairs, semés de fleurs peintes, dont les couleurs éclatent joyeusement parmi le noir des autres costumes.

L’église est au haut de la bourgade. On y monte par un chemin que bordent d’un côté des façades grises, cabarets ou maisons de marchands, de l’autre, une rangée d’ormes malingres, les seuls arbres de l'île, tout frissonnants des atteintes de l’automne et comme minés par un mal secret, par une obscure nostalgie de plantes en exil. Le mur du cimetière les abrite des vents du nord, mais les étouffe aussi dans son ombre.

Et le voici, ce cimetière. Un arpent de quelques acres, un champ des morts, frère des courtils disséminés dans la campagne voisine, autour de la demeure des vivants, avec cette unique différence qu’il est planté de croix et que l’herbe y foisonne à plaisir, en touffes plus vertes et plus épaisses. J’y entre en compagnie du syndic, quartier-maître retraité, le plus paterne des hommes, malgré son parler brusque, ses jurons empruntés à toutes les langues et sa dure face boucanée de forban. Comme je lui marque quelque étonnement de l’exiguïté de ce cimetière, si peu en rapport avec le chiffre de la population qui, d’après les statistiques, excède deux mille âmes, il me montre là-bas la mer étincelante, les eaux immenses.

—Et ce cimetière-là, dit-il, qu’est-ce que vous en faites?...

Nous cheminons à travers les tombes. «Ci-gît Renée Mezmeur... Ci-gît Jeanne-Yvonne Malgorn...» Des noms de femmes, toujours, rien que des noms de femmes, sauf, de-ci de-là, quelque sépulture isolée de vieillard avec la mention «décédé au bout de son âge, muni des sacrements de l’Église», sauf aussi des tertres minuscules, à peine plus renflés que des taupinières, recouvrant des restes anonymes, des dépouilles d’enfants morts avant d’avoir pu prendre leur part de la tâche familiale et qui, dès lors, sont comme s’ils n’avaient pas été.

Au milieu de l’enclos, le syndic m’arrête auprès d’un monument de forme bizarre, assez semblable aux édicules qui surmontent, en Bretagne, les fontaines sacrées.

—Penchez-vous et regardez.

J’applique les yeux à un grillage en fer garnissant une manière de lucarne et, dans le fond d’un trou d’ombre, je finis par distinguer un monceau d’objets moisis ayant de vagues apparences de croix.

—Des croix, oui bien, acquiesce le syndic, des croix de cire vierge... Et il y en a, vous pouvez voir! Encore la plupart, détrempées par l’humidité, ne sont-elles plus qu’une bouillie...

—Et pourquoi sont-elles là? Qu’est-ce qu’elles représentent?

—Ils ont des idées comme ça, dans ce pays... Quand un des leurs périt en mer et que les courants ne ramènent point le cadavre, ils font tout de même un simulacre d’enterrement, avec curés, chantres, enfants de chœur et toute la boutique. On façonne une croix de cire qui est censée être le mort, et sur laquelle le recteur prononce l’absoute. Après quoi, il l’enferme dans une espèce d’armoire, contre le mur de l’église, et elle reste là, avec pas mal d’autres, ses pareilles, jusqu’au soir de la Toussaint où on les vide en pagaille dans ce trou... Ça fait l’affaire des prêtres, vous pensez... Paraît, d’ailleurs, que sans ça le noyé ne se tient pas tranquille: c’est, toutes les nuits, des cris, des hurlements, des insultes, un branle-bas du tonnerre de Dieu... Mais le plus drôle, c’est le nom qu’ils donnent à la cérémonie, un nom comme en latin, que je n’ai jamais entendu qu’ici. Ils appelent ça un proella.

Je lui fais répéter le mot à plusieurs reprises... Proella! proella!... Vocable étrange et qui éveille, en effet, dans l’esprit de soudaines réminiscences latines. Comment ne point songer tout de suite à procella, au terme qui, dans la langue des mariniers de Rome, désignait la bourrasque, la tempête, la fureur déchaînée des vents? Et comment n’être pas séduit par cette étymologie, trop simple sans doute pour être vraie, mais si suggestive en sa simplicité?... Mon compagnon, cependant, m’entraîne vers l’église; tout en affectant de s’exprimer avec désinvolture sur le compte du clergé de l'île, il n’est pas homme à manquer la messe, et le «troisième son» achève de tinter.

—Nous ne trouverons pas de chaises!—affirme-t-il, non sans humeur.

De fait, force nous est de rester debout, près de la porte. La nef est comble. Un grand vieillard nous offre l’eau bénite. Où donc ai-je déjà vu ce profil antique, ce nez busqué, ces lèvres minces, et, sur l’orbite profonde, ce sourcil majestueux? La barre d’appui de son siège porte son nom gravé au fer rouge par quelque forgeron du village. Je lis: P. Morvarc’h, de Pern-Izella, et, dans ma pensée, repasse en silhouette crépusculaire la maison de la lande avec, derrière sa vitre éclairée, l’image du vieux qui soupait... L’office est commencé. Une houle moutonneuse de têtes et d’épaules ondule sous le geste du prêtre, au moment de l'Asperges... Épaules vastes, têtes énergiques et candides tout ensemble, au front carré. Les hommes occupent le haut de l’église, en avant du chœur: au delà, à partir de la chaire jusque sous le cintre du porche, c’est la blancheur inclinée des coiffures féminines où le jour multicolore des vitraux met des irisations de soleil sur la mer. Des capuchons de veuves forment par place de mystérieux écueils noirs. Tout ce monde prie en silence, égrène des rosaires polis par de longs frottements, ou s’absorbe dans des missels surannés qui gardent je ne sais quelle odeur des piétés d’autrefois entre leurs feuillets déteints.

Des deux côtés du maître-autel sont les statues en bois de saint Pôl et de saint Gildas, les deux évangélistes de la contrée. Ils sont l’un et l’autre représentés en évêques, mitre d’or et chasuble d’or, robe violette et gants violets. Mais le peuple ne veut voir en eux que des marins, des marins qui «naviguaient» dans des barques de pierre, à l’épreuve de tout naufrage, et qui tenaient des lèvres même de Dieu le verbe d’enchantement, la parole qui endort les flots...

Brusquement, dans un intervalle des psalmodies liturgiques, éclate le cantique en breton par lequel on a coutume, chaque dimanche, d’invoquer ces patrons jumeaux de l'île, les grands thaumaturges ouessantins:

O vous qui vîntes d’Hibernie
Sur le chemin des eaux traîtresses,
Pôl et Gildas, vous qui savez
Nos vœux, nos périls, nos angoisses...

Ce sont des voix de femmes qui ont entonné la strophe, là-bas, dans la tribune, au fond de la nef, et les hommes reprennent le refrain. Cette double mélopée en langue locale est d’un effet saisissant. Les gosiers rudes des pêcheurs roulent les syllabes avec un bruit de galets. Et, dès qu’ils se sont tus, c’est comme une accalmie; le chant semble décroître, s’éloigner, ainsi que la mer à l’heure du reflux, mais pour s’enfler de nouveau, peu à peu, en des accents d’une tristesse ardente, d’une langueur douloureuse et passionnée. A ces moments-là, une voix domine toutes les autres, nage, pour ainsi dire, au-dessus d’elles et les conduit. Je l’ai promptement reconnue; j’en ai encore dans les oreilles, depuis hier, le timbre fluide, cette caresse ondoyante et sonore, délicieuse comme un attouchement clandestin de toute l'âme. Pas de doute possible: celle qui chante de la sorte, c’est Marie-Ange. Je ne la distingue point parmi ses compagnes et, néanmoins, je la vois. Je la vois dans le passé des légendes. Elle est redevenue l’Océanide, l’être inconstant et divin, né des rêves de l’humanité primitive dans les lointains illuminés de la mer. Elle s’avance au rythme des vagues. Ses yeux glauques laissent transparaître les mystérieux fonds de roches où s’élaborèrent, à l’aube du monde, les premiers germes de la vie. Sa chevelure, à demi végétale, exhale un parfum si fort que tout l’univers en est embaumé. Sa chair, de nuances changeantes, revêt tour à tour les teintes délicates du matin et les tons embrasés du soir. Elle est une et multiple. L’haleine du vent chante sur ses lèvres. Tout en elle est harmonie, sa démarche flottante, ses attitudes, les mouvements de sa tête, les gestes arrondis de ses bras. Son corps entier n’est qu’une chanson...

—Oui, c’est un beau cantique, n’est-ce pas?... Tant mieux, si ça vous a fait plaisir.

—Beaucoup, beaucoup de plaisir, Marie-Ange.

Nous nous sommes rencontrés dans le cimetière, à la sortie de la messe et elle s’est arrêtée à causer avec moi, un instant, avant d’aller dire sa prière sur «ses tombes». Elle m’apparaît plus radieuse encore que la veille, sous sa coiffe de linon brodé, repassée de frais et fleurant une fine odeur de lavande. Une croix d’argent brille sur le drap noir du justin, du corsage à basques qui enserre son buste. Sa jupe, de même étoffe, descend à plis droits; la brise gonfle la soie de son tablier. Ses yeux sont de la couleur du ciel, bleus, céruléens peut-être, avec des reflets dorés. Je la compare mentalement avec les îliennes, ses compatriotes, agenouillées autour de nous sur les dalles de l’enclos funèbre: elle a vraiment quelque chose d’exquis et de rare qui n’est qu’à elle, et qui se manifeste dans son visage, dans ses mains, dans l’élégance native de toute sa personne... Le syndic qui nous a rejoints s’informe de Jean.

Elle l’attendait hier soir, à la marée de six heures, mais sans doute qu’il aura jugé à propos de passer son dimanche à l’Ile des Saints. Il a un ami là-bas, un qui était avec lui au service, sur l'Intrépide. Alors, il s’en reviendra probablement cette nuit.

—Les vents sont bons, n’est-ce pas, monsieur Gavran?

—Oh! fait le syndic, il y en a encore pour quinze jours au moins de ce temps doux. Gare après, par exemple!

—A qui le dites-vous? Ce sera la lune de novembre, la lune des défunts.

Le vieux Morvarc’h traverse la grande allée. Marie-Ange s’écrie:

—Le père!... Je vous quitte...

Et me tirant une révérence à la mode ancienne:

—A vous revoir, vous!... Je vous ferai goûter du vin de Cadoran... Demandez au syndic!

—Je te crois... du vin du pays des Sirènes! grommelle entre haut et bas maître Gavran.

Elle vient d’aborder Paôl Vraz et tous deux se dirigent maintenant vers le monument des «disparus». Il y a foule, du reste, autour de l’étrange cénotaphe; des femmes principalement, tout le noir troupeau des veuves prosternées à même le sol; quelques hommes aussi, debout, pétrissant leurs bérets entre leurs gros doigts, l’air moins dévotieux que distraits, l’esprit perdu, les yeux ailleurs.

—A quoi pensez-vous qu’ils songent, syndic?

—A rien et à tout... Est-ce qu’on sait?... Peut-être à leurs décédés, peut-être à eux-mêmes... à la croix de cire qu’ils auront là, tôt ou tard, tandis que leurs carcasses pourriront au large... et peut-être à la ration d’eau-de-vie qu’ils vont boire, à la soûlerie qui les attend. Voyez plutôt...

Sur tout le parcours, de l’église à l’hôtel, les auberges sont pleines. Selon l’énergique expression du syndic, les îliens célèbrent «la messe du vin ardent». Ils trinquent sans bruit, alignés devant les comptoirs, puis, d’un geste uniforme, égouttent sur le parquet les verres vides. Des pièces sombres et tristes, meublées seulement de tonneaux, nous soufflent au passage, par leurs portes ouvertes, une haleine empestée d’alcool. Dans le voisinage de la Poste, nous croisons un pêcheur qui titube.

—Allons! tu as encore mis, ce matin, ta chemise d’ivrogne?—gronde le syndic en sa langue imagée, de son accent bourru.

Et l’homme de répondre:

—C’est la faute à la mer, monsieur Gavran... La mer est salée!

Tout en remontant la rue, de son pas somnambulique, il se répète à lui-même, avec une insistance plaintive, mêlée de résignation:

—La mer est salée!... La mer est salée!...