VI
L’abstention du charrueur prêta, dans les débuts, à des commentaires de toutes sortes. Le personnel de la ferme surtout, qui le jalousait, en prit prétexte pour se gausser à ses dépens.
—Il est devenu trop «monsieur», affirmaient les valets de labour; il croirait s’abaisser, voyez-vous, s’il teillait benoîtement du chanvre en notre compagnie.
Les servantes, d’esprit plus subtil et de langue plus acérée, insinuaient:
—Il y a peut-être, pour Emmanuel le Dédaigneux, des veillées plus intéressantes que celles de Guernaham.
Et elles faisaient remarquer que depuis le pardon de Saint-Sauveur il n’était plus le même, ce Prigent. Pour sûr, il devait avoir des chagrins de cœur. Il ne riait plus, il parlait à peine. Le pâtre ne prétendait-il pas l’avoir vu entrer dans la carriole peinte de la somnambule, derrière la fontaine sacrée? Il avait, d’ailleurs, les yeux qui ne trompent point, les yeux tristes de ceux qui aiment. Il était touché, l’insensible! S’il se retirait, sitôt soupé, dans son écurie, ce n’était point pour dormir, non-dà! mais pour rêver en paix de sa douce..., à moins que ce ne fût pour la rejoindre sournoisement, à travers la nuit.
Ces commérages des femmes de sa maison agaçaient Renée-Anne, quoi qu’elle fît pour y demeurer indifférente.
—Si pourtant vous parliez d’autre chose! dit-elle, un soir, avec une irritation mal contenue.
Il ne fut plus question du charrueur; mais par un revirement singulier, du jour où l’on cessa de s’occuper de lui, il hanta constamment la pensée de la veuve. C’est en vain que les visages nouveaux affluaient à Guernaham, y apportant l’écho des bruits du dehors, la rumeur variée de tous les racontars de la paroisse. Ni l’empressement de tout ce monde, ni les histoires plus ou moins drôles qu’il débitait n’avaient le don de distraire Renée-Anne. Elle souriait aux gens sans les voir, écoutait leurs discours sans les entendre. Elle n’avait plus en tête qu’Emmanuel. Si c’était cependant vrai qu’il aimât?... Eh! mon Dieu, n’était-il pas libre!... Oui, mais pourquoi se cacher d’elle, pourquoi lui mentir? Et, quand elle lui avait demandé de veiller avec elle, bien gentiment, pourquoi ne lui avoir point répondu en toute franchise: «Excuse-moi; j’ai promis ailleurs»?
Mentait-il, au fait? Elle n’eut plus de repos qu’elle ne s’en fût assurée. Une nuit donc, feignant d’avoir omis une communication d’importance à faire au charrueur, elle prit un fanal, gagna l’écurie, qui n’était jamais fermée qu’au loquet, et se coula le long d’un des bat-flancs, jusqu’au lit, sorte de couchette primitive dressée à l’aide de quelques planches, sans autre garniture qu’une couette de balle d’avoine sur un monceau de paille de seigle, avec des mèches de foin, que les râteliers laissaient pendre au-dessus du chevet, en guise de courtines.
Réveillés de leur somnolence par cette lumière inattendue, les chevaux s’ébrouèrent, mais, de remuement d’homme, il n’y en eut point. Le lit était vide et n’avait pas même été défait.
—Le misérable! Le misérable! murmura Renée-Anne.
Une douleur aiguë, lancinante, venait de lui traverser le cœur. Elle eut peur de s’abattre là, pour ne se relever plus, et se sauva en courant, suivie du long regard étonné des bêtes. Sur le seuil du manoir, elle s’arrêta, refoula des larmes près de jaillir, et, pour donner le change aux veilleurs, dit d’une voix suffoquée:
—C’est extraordinaire, ce que la bise pique à cette heure!.... J’en ai les paupières bleuies et l’haleine coupée.... Il y a certainement de la neige dans le temps....
Elle tombait, en effet, à quinze ou vingt nuits de là, elle tombait par menus flocons serrés, la neige, en ce morne soir de décembre où la veuve de Constant Dagorn, sous prétexte de dévotions à remplir, aux approches de la Noël, avait fait mine de se diriger vers le bourg, vêtue de sa mante de deuil à grande cagoule noire, bordée d’un large ruban de satin. Le ciel était bas et fermé, la terre rigide et d’une pâleur funèbre sous toutes ces ouates blanches qui pleuvaient. Le porche de la cour franchi, Renée-Anne, au lieu de s’engager dans l’avenue, se glissa dans une antique bâtisse effondrée, débris du four banal de Guernaham, aux âges seigneuriaux.
Depuis qu’elle avait eu la preuve de ce qu’elle appelait à part soi «la trahison» du charrueur, elle avait résolu de pénétrer le secret de ses fugues nocturnes. Dût l’intempérie achever de briser sa poitrine si délicate, elle s’était juré de savoir: elle saurait!... Et voici que, tapie en embuscade derrière le four en ruine, elle guettait, toute grelottante, le passage de cet homme détesté. Car elle le détestait, oui; que dis-je? elle l’avait en horreur, et c’était bien son intention de le lui crier à la face, pas plus tard que demain, de le lui crier devant tous et, après, de lui montrer la porte:
—Retournez d’où vous venez, Emmanuel Prigent. Je sais à qui vous donnez vos nuits... Sortez! Ma maison n’est pas faite pour des débaucheurs de filles, pour des galvaudeux!....
Et, ces injures mêmes lui paraissant trop faibles, elle s’ingéniait, pour tromper l’attente, à en imaginer de pires encore.
Une ombre se dessina dans l’ombre du porche: c’était lui. Renée-Anne l’eût reconnu entre vingt autres rien qu’au souple balancement de sa taille. Elle le laissa prendre quelque avance, puis s’élança sans bruit sur ses traces. Afin de mieux amortir ses pas dans la neige, elle avait ôté ses socques, ne gardant que ses chaussons feutrés. Il se trouva qu’elle avait dit juste, ce tantôt, en annonçant aux gens de Guernaham qu’elle se rendait au bourg. C’est, en effet, dans cette direction que l’entraînait Emmanuel. Jusqu’à ce qu’il eût atteint la voie charretière qui aboutit à la route vicinale, il marcha vite, en homme qui ne se soucie pas d’être rencontré,—si vite que la fermière, forcée de se dissimuler autant que possible dans l’ombre des talus, désespéra presque de le suivre. Heureusement qu’une fois sorti des terres du domaine, il ralentit son allure. Il cheminait sans hâte, maintenant, avec un air de crânerie tranquille, en sifflotant un refrain de chambrée, appris du temps qu’il était soldat. Lorsqu’on fut entré dans Saint-Sauveur, Renée-Anne, à la lueur que projetaient sur la neige les vitres des maisons, s’aperçut qu’il portait à la main un petit paquet noué d’une ficelle, comme en ont les «clercs» paysans, quand ils se rendent aux villes d’études, Tréguier, Plouguernével, ou Saint-Pol.
Cette idée—d’Emmanuel Prigent, déguisé en «clerc» et gagnant le collège, ses livres sous le bras,—la fit sourire malgré elle. Des livres, à lui! Qu’en eût-il fait, le pauvre garçon? Ne lui avait-il pas confié, naguère, qu’au régiment il était souvent obligé de recourir à des camarades pour déchiffrer les passages douteux des lettres que ses parents lui faisaient écrire par le magister? C’était même, avant les incidents de cet hiver, une des rares choses qui la fâchaient en lui.
—Quel dommage, lui disait-elle parfois, d’un ton de gronderie amicale,—quel dommage que tu n’aies pas plus de goût à t’instruire! Je suis sûre que ce n’est pas la capacité qui te manque, mais l’ambition et la volonté.
A quoi il avait coutume de répondre, avec le fatalisme insouciant des hommes de sa race:
—L’instruction, cela n’est bon que pour les maîtres, Renée-Anne.
Eh! mais, où donc venait-il de disparaître à l’improviste, le charrueur?... La place de Saint-Sauveur est bordée, d’un côté, par le cimetière au centre duquel s’écrase, parmi les croix des tombes, la lourde toiture de l’église que la neige drapait silencieusement d’un fin suaire d’argent mat. Du côté opposé, deux maisons forment saillie: l’une, grise et basse, avec cette enseigne en lettres noires sur un ruban de chaux blanche: «Au rendez-vous des Lurons, Café, Cidre, Liqueurs»,—c’est l’auberge de Jozon Thépaut; l’autre, massive, ventrue, sans âge et sans style, une clochette de chapelle suspendue à la façade, sous un auvent d’ardoises,—c’est l’école communale.
Le premier mouvement de Renée-Anne fut de jeter un coup d'œil dans l’auberge. Que de stations douloureuses elle avait faites là, devant l’étroite fenêtre aux rideaux de percaline rouge, du temps où, toute jeune épousée, elle tentait de disputer son mari à cette hideuse maîtresse, tueuse des corps et des âmes, l’eau-de-vie!... Deux ou trois consommateurs jouaient aux cartes, autour d’un tapis en loques. Mais celui qu’elle frissonnait déjà d’y trouver n’y était point.
Elle s’enfonça dans la venelle qui sépare les deux bâtiments, poussa une barrière à claire-voie, fit quelques pas dans la cour sablée sur laquelle s’ouvre la résidence de l’instituteur. De nombreuses empreintes de sabots faisaient sentier à travers la neige récente; les baies des classes découpaient de larges rectangles de lumière jaunâtre sur le sol.
—C’est vrai, songea la veuve, les écoles du soir sont commencées depuis la Toussaint.
Et une exclamation soudaine s’échappa de ses lèvres:
—Serait-il Dieu possible qu’il les fréquentât!...
Incrédule encore, et soulevée néanmoins comme par une force surnaturelle d’allégresse et d’espoir, elle se haussa jusqu’à l’une des grandes baies vitrées... Une douzaine d’adolescents,—des garçonnets du bourg, de jeunes apprentis auxquels s’étaient joints quelques pastoureaux des fermes les plus rapprochées,—s’appliquaient, de-ci de-là, dans la vaste pièce, à écrire sous la dictée du sous-maître dont on voyait la mince silhouette étriquée aller et venir entre les bancs. Le regard de Renée-Anne ne s’arrêta même pas sur eux, attiré tout de suite, par une sorte de magnétisme, vers un groupe de deux personnages qui se tenaient debout contre la muraille du fond, les yeux fixés sur le tableau noir où s’alignaient des colonnes de chiffres. Ils tournaient tous deux le dos à la veuve; mais, court, râblé, avec ses longues mèches grisonnantes et, sur le sommet du crâne, sa calvitie ronde, en forme de tonsure sacerdotale, l’instituteur n’était pas facile à méconnaître. Et, quant à l’autre, si svelte, avec sa maigreur nerveuse, sa droiture élancée de chêneau de haute futaie, comment Renée-Anne ne l’eût-elle point nommé, ne fût-ce qu’à la façon désinvolte dont il laissait pendre sur l’épaule sa veste en peau de bique, dans une pose noble et simple tout ensemble de saint Jean-Baptiste adulte?
Il appuyait la craie sur le tableau, d’un geste un peu rude, en énonçant à mi-voix les calculs. Et, brusquement, il parut à Renée-Anne que les signes qu’il traçait agissaient sur elle comme les formules enchantées d’une mystérieuse cabalistique d’amour. Ses derniers scrupules tombèrent, ses dernières velléités de résistance furent vaincues. Pas un instant, elle ne douta qu’Emmanuel n’eût repris le chemin de l’école pour s’élever jusqu’à elle, pour la mériter. Émue aux larmes de ce qu’il y avait de troublant et de fort dans l’hommage secret de cette passion silencieuse, elle s’en revint à pas lents vers le manoir, et, cette fois, ne craignit point de laisser voir aux veilleurs de Guernaham qu’elle avait pleuré.