VII

Nous achevions de prendre le café, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, les fenêtres ouvertes sur la nuit, une nuit pâle et tiède, une de ces étranges nuits d’occident où l’haleine de la mer semble arriver toute chaude encore de la grande fournaise embrasée des tropiques. Il devait être neuf heures environ: à l’église, là-haut, le couvre-feu venait de sonner. Le syndic, la pipe aux lèvres, nous contait un naufrage récent, celui de la Miranda.

—Un beau navire, ma foi!... L’équipage fut recueilli par un lougre de Perros... Huit jours après, je reçus la visite du capitaine. C’était un Allemand de Hambourg, un petit homme châtain avec des lunettes, l’air d’un savant plutôt que d’un long-courrier. L’agent de la Compagnie d’assurances faisait l’office d’interprète. Nous allâmes ensemble jeter un coup d'œil à la carcasse du vapeur, qui s’était enferré à pic sur «la Jument». L’arrière seul avait été submergé, l’avant était resté presque intact. Le capitaine voulut à toute force y pénétrer. Nous l’attendîmes dans le canot. Il reparut au bout de quelques minutes, tenant un objet sans forme enveloppé dans un numéro du Times. Nous nous demandions: «Qu’est-ce qu’il peut bien avoir trouvé?» Ça sentait une pourriture du diable... Devinez ce que c’était? Le carlin du bord, oublié par mégarde, au moment du sinistre, dans le sauve-qui-peut! Une charogne, quoi!... Croyez-vous qu’il lui fit faire une caisse et qu’il l’a emporté en Allemagne!...

—Dites donc, Gavran, observa l’instituteur, vous rappelez-vous que nous étions attablés ici même, comme ce soir, la nuit où la Miranda fit côte?

—C’est pourtant vrai... Mais quelle brume, hein! quoiqu’on fût en juillet, dans le mois clair!

—Vous rappelez-vous aussi les propos de Nola Glaquin à qui vous aviez offert un grog?

—Nola Glaquin, la «commissionnaire»? demandai-je.

—Une vieille folle! opina le syndic. Figurez-vous qu’elle prétend savoir une couple de jours à l’avance tous les malheurs qui doivent se produire en mer, dans un rayon de six lieues à l’entour de l'île. On l’a surnommée, à cause de cela, Strew an Ankou, la Mouette de la Mort. Les gens vous affirmeront qu’elle converse avec les goélands dans leur langue. Ce qui est sûr, c’est que le chaume de sa maison est tout englué de la fiente de ces oiseaux. Quand ils sont blessés, elle les soigne, et quelquefois les guérit, grâce à des onguents dont elle a le secret. En retour, ils lui font part des nouvelles du large... Le soir en question, comme elle se trouvait par hasard à l’hôtel, je l’invitai à trinquer avec nous. Son verre vidé, elle me dit: «Complaisance pour complaisance, monsieur Gavran. Ne vous endormez pas trop profondément cette nuit, si vous ne voulez pas avoir à vous réveiller en sursaut. Il y aura du fourbi sur la côte». Nous nous mîmes à rire, l’instituteur et moi. Une heure plus tard, le phare du Créac’h tirait le canon pour avertir les hommes du bateau de sauvetage... Est-ce bien cela, magister?

—Parfaitement, syndic.

Le greffier de la justice de paix, un îlien long, mince, fluet, à mine ecclésiastique, ancien élève du collège de Saint-Pol et séminariste manqué, insinua d’un ton doux et conciliant:

—Elle a certainement des lumières spéciales, cette Nola Glaquin. Je pourrais, moi qui suis du pays, vous citer une foule d’exemples de son extraordinaire sagacité. Écoutez seulement celui-ci qui m’est personnel. Il y avait deux jours que mon père était parti pour Camaret. Nola Glaquin passa en charrette devant notre porte, se rendant au Stif. Ma mère, qui n’avait aucune inquiétude, lui dit gaiement, en manière de salut: «Vous n’entrez pas allumer votre pipe, Nola?»—Vous savez qu’elle fume comme un homme.—«Hélas! répondit-elle, en hochant la tête, ne plaisantez pas, Renée-Anne; vous m’aurez peut-être chez vous plus tôt que vous ne pensez.» Le soir même, je dus l’aller quérir: on faisait la veillée funèbre autour du cadavre de mon père, noyé dans les parages des Pierres-Noires.

—Ah! oui, car il faut vous dire,—fit en s’adressant à moi le syndic,—elle est la «veilleuse» attitrée de l'île. En fait d'oremus, elle rendrait des points à tous les sacristains du monde. C’est toujours elle qu’on charge de réciter les paroles d’apaisement sur l'âme du mort, dans les proella.

—Et quels accents elle trouve! prononça l’instituteur. J’étais au dernier proella, chez les Hénoret, de Kergoff... Je vois encore Nola Glaquin, la main droite étendue au-dessus de la croix de cire: «Les eaux méchantes ont gardé ta dépouille; tes ossements ne reposeront point dans la terre d’Eûssa. Mais ton âme est ici, ton âme est au milieu de nous. Nous sentons son souffle sur nos faces!...» C’était à donner le frisson; à un moment surtout, quand, faisant parler le défunt, la bonne femme...

Il s’interrompit. La porte de la salle venait de s’entre-bâiller.

—Monsieur le syndic, il y a quelqu’un qui vous demande, murmurait d’une voix tremblante d’émotion la plus jeune des demoiselles Stéphan.

Maître Gavran eut un juron formidable.

—Dites à ce particulier qu’il m’embête, grogna-t-il, et que les bureaux sont fermés jusqu’à demain six heures.

La jeune fille, pour toute réponse, se contenta d’ouvrir la porte toute grande, puis s’effaça pour laisser entrer un gaillard d’une stature énorme, vêtu d’une vareuse trop courte, sa chemise quadrillée de matelot débordant par-dessus ses grègues qui lui flottaient dans les jambes, mal rattachées aux reins par une ficelle. Il s’efforçait de les retenir d’une main et balançait, de l’autre, un haillon de laine sale qui avait dû être primitivement un béret. Ce fut l’instituteur qui reconnut d’abord le personnage:

—Hé! c’est Maout-Eûssa, le second de Jean Morvarc’h!...

«Maout-Eûssa», qui veut dire «bélier d’Ouessant», était bien le sobriquet qui convenait à cette tête étroite, allongée, quelque peu stupide, où les cheveux et la barbe se confondaient en une seule toison d’un brun roux. L’homme, cependant, promenait sur nous un regard de bête peureuse, cherchant le syndic. Moi, le nom de Jean Morvarc’h m’avait fait dresser l’oreille, et je n’attendais pas sans anxiété ce qui allait sortir de la bouche de ce rustre, messager d’on ne savait quoi d’imprévu et peut-être de tragique.

—Je viens pour la déclaration,—articula-t-il enfin, péniblement.

Maître Gavran bondit de sa chaise.

—Hein? tu dis?... Parle, voyons! Qu’est-ce qu’il y a de cassé?

L’homme inclina son mufle velu, et, de sa poitrine d’hercule, s’exhala un hi! plaintif, un sanglot d’enfant. La même appréhension, la même certitude nous oppressa tous. Il me sembla, quant à moi, que je ne respirais plus et que l’air de cette salle d’auberge s’était épaissi subitement, comme si toute la mer pesante, la mer de plomb, s’y fût ruée d’un coup. La lumière de la lampe me parut verte, vertes aussi, d’un vert sinistre, les faces de mes compagnons de table. Lorsque je repense à cette scène, je me demande si je ne l’ai pas rêvée; et tous les détails néanmoins m’en sont demeurés extrêmement précis.

—Alors?... interrogea le syndic.

Il s’arrêta, toussa pour raffermir sa voix qui s’enrouait, puis, délibérément:

—Alors, ce n’est pas ton patron qui t’envoie?

Maout-Eûssa secoua sa tête crépue. Son grand corps oscillait. Le greffier poussa un siège derrière lui; il s’y laissa tomber. Le syndic, saisissant une bouteille d’eau-de-vie qui était là, parmi les tasses, lui en versa une pleine rasade; il la vida d’un trait, essuya sa lippe du revers de sa manche et dit, en montrant le couloir:

—Il y a le mousse... Nous sommes venus ensemble... Ça ne vous fait rien, n’est-ce pas, que je l’appelle? C’est lui le premier qui s’est aperçu de la chose...

Il héla:

—Vônik!

Nous vîmes entrer un garçonnet joufflu, d’un rouge pourpre, à qui l’ample ciré d’homme dont il était enveloppé donnait l’aspect d’un Esquimau ou d’un Groënlandais, d’un nain difforme des régions polaires. Il se coula, se blottit contre le géant affalé. Dans son visage dru, aux teintes de chair saumurée, ses yeux bleus, étonnamment bleus, luisaient ainsi que deux flaques d’eau marine. Le matelot, tout tremblant lui-même, se mit à l’encourager:

—N’aie pas peur, Vônik... Qu’est-ce que tu veux?... Il faut bien faire la déclaration.

Gavran s’était rassis. L’instituteur rassemblait en un menu tas les miettes de pain éparses devant lui sur la nappe. Le greffier, les mains jointes, faisait craquer les articulations de ses longs doigts osseux. Dans le cadre de la porte, la mère Stéphan et ses filles se serraient en un groupe compact, la figure tendue, geignant des: Va Doué! Va Doué! à voix basse.

—Voilà comme c’est arrivé, commença l’homme.

Et il entama un récit traînant, diffus, avec des incohérences, des répétitions, un pêle-mêle de circonstances parasites où s’embrouillait sa pauvre cervelle et où jamais, sans le secours de Vônik, il n’eût été possible de voir clair. Il en ahannait, le malheureux; sa sueur roulait avec ses larmes.

En gros, l’histoire était celle-ci.

Le samedi soir, la pêche vendue, l’argent touché, Jean Morvarc’h leur avait dit:

—Tenez tout prêt. Nous partirons à l’aube.

Puis il s’en était allé coucher à terre, chez son ami Porzmoguer, un îlien de là-bas, qui avait été avec lui sur l'Intrépide. Le lendemain, contre-ordre: on ne devait plus lever l’ancre qu’au jusant de nuit, pour ne pas froisser les gens de l’Ile des Saints qui regardent comme un sacrilège de naviguer le jour du dimanche. Alors, on fut à la messe en bande, avec les Porzmoguer, vieux et jeunes. Avec eux aussi l’on dîna: dîner copieux, suivi de plusieurs tournées, ici et là, dans les débits du bourg de Sein. Le «patron» était gai, très en train, de grosses pièces blanches plein les poches, les mareyeurs ayant payé bon prix. On avait donc bu «comme ça», mais pas trop, «n’est-ce pas, Vônik?—Oh! non, pas trop!» A la mer baissante, on avait pris congé. Temps joli, nuit de lune et d’étoiles; l’eau du Raz, unie comme un étang, à peine ridée par un souffle irrégulier de brise. Il n’y avait qu’à laisser porter, et, si l’on ne marchait pas vite, du moins on marchait sûrement. Morvarc’h dit:

—On veillera chacun son tour. Allongez-vous et dormez. Je tiens la barre. Quand je sentirai le sommeil venir, je réveillerai Maout-Eûssa.

Ils s’étaient étendus sur le dos, dans le fond de la barque. Jean, pour se distraire, et aussi pour combattre les influences de la nuit, s’était mis à chanter une chanson française apprise au service, une chanson drôle dont Porzmoguer, dans la journée, lui avait remémoré les couplets. Il était question là-dedans d’un quartier-maître

Qui n’savait pas nager,
Qui n’savait pas nager.

Largue les ris dans la grand’voile,
Largue les ris dans les huniers...

Bercés à ce refrain, ils avaient clos leurs paupières et, dame! ils n’avaient plus eu conscience de rien! «N’est-ce pas, Vônik?» Ils voguaient l’un et l’autre dans le muet pays des songes. Combien d’heures leurs esprits restèrent-ils absents, ils ne l’eussent su dire... Tout à coup le mousse s’était dressé en sursaut, il avait cru entendre dans son sommeil la voix du patron...

Ici le matelot poussa du coude le garçonnet:

—Explique la chose, Vônik.

—Je crois bien que c’était la voix du patron, fit Vônik, mais je n’en suis pas sûr... Peut-être aussi que c’était une autre voix. Je n’avais pas encore tout à fait mes idées... Et puis cela me semblait venir de loin, de très loin... Nous filions à ce moment vent arrière; la voile était en travers du bateau. Je me glissai en rampant sous le gui pour demander à Morvarc’h ce qu’il me voulait. Je vis qu’il n’était plus là... A la barre, il n’y avait personne!... Alors, j’interpellai Maout-Eûssa, même qu’il me répondit: «Voilà, patron!...»

—Oui, poursuivit le matelot, je pensais que c’était Morvarc’h qui me hélait pour mon tour de quart. Quand j’ai su le malheur, je suis resté un instant comme si l’on m’avait donné un coup d’aviron sur la tête... Vônik me dit: «M’est avis que nous faisons un drôle de chemin!» Je pris le gouvernail et nous virâmes de bord. «Le patron n’a pas pu couler à pic, pensions-nous; il est trop bon nageur. On le sauvera peut-être...» Le ciel était clair, la mer plus claire encore que le ciel, à croire qu’il y avait des lumières par en dessous. Nous fouillâmes dans toutes les directions... Rien!... Alors nous nous mîmes à appeler de toutes nos forces, l’un après l’autre: «Morvarc’h!... Jean Morvarc’h!...» Ça résonnait comme dans une église. Deux ou trois fois il nous sembla que quelque chose, très loin, nous répondait: un bruit long, triste, et qui finissait soudain comme un rire. Cela venait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Et cependant, à des milles, la mer était vide. Alors,—il faut tout dire,—la peur nous saisit, une peur d’entre peau et chair, une peur glacée...

—Je l’aurais juré!—grommela le syndic. Les Morganes, n’est-ce pas?... Des bêtises!

L’homme reprit, avec un accent plus ferme:

—Nous n’en avons pas moins louvoyé dans ces parages jusqu’au jour. Il n’y a pas de reproches à nous faire, monsieur le syndic. Des heures durant, nous avons cherché le cadavre et, si nous ne l’avons pas ramené, ce n’est point notre faute. C’est la mer qui n’a pas voulu... Quand le soleil a été haut, j’ai dit: «Il n’y a plus qu’à réciter le De Profundis et à s’en aller.—S’en aller! a fait Vônik, mais par où?» Nous avions dû dériver dans l’ouest, au diable, pendant que nous dormions. Nulle terre en vue. J’ai mis le cap sur le soleil. Puis, une bande de goélands a passé, des goélands des îles, selon Vônik, filant vers le nord-est. Alors, nous avons tenu la même route qu’eux. Sur le soir un feu nous est apparu qui semblait bondir hors de l’eau, par intervalles, comme un marsouin. Nous avons reconnu le Créac’h, et nous voici... Ah! c’est un malheur bien étrange, n’est-ce pas, messieurs?

Il plongea sa figure dans la loque qui lui servait de béret et recommença de pleurer, de pleurer sans bruit.

—Rentrez chez vous, prononça maître Gavran. Je me charge d’annoncer l’accident à Paôl-Vraz...

La belle, l’admirable nuit, et de quelle puissante impression de repos!

Accoudé sur le rebord de l’étroite croisée, dans la chambre des meubles-épaves, je regardais, au fond d’un firmament vertigineux, scintiller des myriades d’étoiles ardentes, d’un éclat aigu, toute une joaillerie céleste de saphirs, d’améthystes, d’émeraudes, de rubis. La voie lactée semblait le lit d’un fleuve à sec, avec, pour sables, une poussière de diamants. A mes pieds, le village dormait, et derrière moi, dans une immensité de silence, je sentais, j’entendais le sommeil de l'île. Seul retentissait le timbre des heures, disant la vigilance des horloges dans la paix tombale des maisons assoupies.

Et toujours les mêmes bouffées tièdes apportaient les mêmes parfums, la respiration des continents en fleur, là-bas, à des milliers de lieues, de l’autre côté de l’Atlantique...

La belle, l’admirable nuit!... Où pouvait bien rouler maintenant le corps inerte de Jean Morvarc’h?

Un pas sonna dans l’écho de la rue. Je me penchai hors de la fenêtre; une grande forme sombre traversa le bourg, hâtant sa marche. Elle disparut dans les chemins qui mènent vers l’ouest; et je compris que c’était Paôl-Vraz, qui, en sa qualité de chef de famille, allait, sans plus attendre, selon l’usage, réveiller dans son lit clos de jeune épousée la nouvelle veuve de Cadoran.