XI

Ce fut à elle, monsieur, que je dus mon salut... Quand je recouvrai mes sens, un matin, ma première impression fut que je venais de faire je ne savais au juste quel voyage en des régions inconnues. Ma mémoire encore malade ne me présentait que des lambeaux incohérents d’images flottantes et confuses, pareilles à des fantômes incomplets de paysages, entrevus très loin, dans le brouillard. Je me figurais avoir nagé longtemps, très longtemps, à travers des eaux ténébreuses et lourdes. Puis, ç'avaient été des marches et des contre-marches interminables, sous un soleil torride, sur une terre calcinée. De fatigue, de désespoir, je m’étais couché et j’avais dormi d’un sommeil de plomb d’où je me réveillais maintenant, le corps moite, les membres gourds et la tête endolorie...

Je soulevai mes paupières. J’étais dans un lit large, à colonnettes, surmonté d’un baldaquin d’étoffe ancienne, avec des animaux héraldiques se jouant parmi des fleurs.

—Sur ma foi, pensai-je, voilà qui est singulier.

En face du lit, de l’autre côté de la chambre, qui me fit l’effet d’être étrangement vaste et profonde, il y avait une haute fenêtre à meneaux, mais voilée de longues mousselines pendantes, de façon à ne laisser filtrer qu’un jour verdâtre, très discret. Les objets, les meubles, étaient comme embués d’une mystérieuse atmosphère sous-marine, et le silence régnait, si absolu qu’on eût dit qu’aucun bruit humain ne l’avait troublé depuis des siècles. Quel était ce logis enchanté? Par quelle suite de circonstances m’y trouvais-je? J’aurais voulu le demander à quelqu’un. Mais, outre que je n’apercevais pas ombre de créature vivante, je tremblais de dissiper le charme qui planait sur toutes choses et me donnait à moi-même une exquise sensation de bien-être et de sécurité. J’allais me pelotonner à nouveau sous mes couvertures... Sans bruit, entre mon chevet et la fenêtre, une silhouette d’homme s’interposa.

—Me reconnaissez-vous, lieutenant?

Je distinguai des traits rudes, un fourré de barbe brune, des yeux d’un bleu enfantin.

—Bonjour, Quéméner!... Expliquez-moi un peu... Que faites-vous là?

—Gardien de séquestre, donc... et votre infirmier, par-dessus le marché... Vous l’avez échappé belle, savez-vous?

Et, joyeusement, il héla:

—Arrivez, mademoiselle Véfa, ça y est: le mauvais cap est doublé.

Véfa... Ce nom, prononcé tout à coup, produisit en moi l’effet d’un «Sésame». Les portes du passé se rouvrirent. Comme à la rupture d’un barrage, les souvenir affluèrent, tumultueux, pressés, bondissants. En un clin d'œil je revécus tout: Tomé, le souterrain, la sinistre étape au chant du Miserere, les «Vêpres» impies, la scène avec Lézongar, et l’incendie enfin, le rouge incendie où, telle qu’une incarnation démoniaque, la hideuse idole barbare trônait...

A l’appel du brigadier, cependant, une deuxième silhouette,—féminine, cette fois,—s’était levée des profondeurs de la chambre. Et, sitôt que je l’eus vue s’avancer, mince et souple, dans le frôlement harmonieux de sa longue robe, il me sembla que c’étaient la lumière et la résurrection et la vie qui venaient. Chacun de ses pas, d’une légèreté tout aérienne, éveillait dans ma poitrine un émoi de plus en plus délicieux, de plus en plus fort. Cramponné au bras de Quéméner, j’avais réussi à me mettre sur mon séant.

—Voici celle qui vous a sauvé, me dit-il à l’oreille. C’est elle qui, la première, a senti la fumée; elle qui, par son empire sur Treïd-Noaz, a obtenu qu’il fît jouer le panneau; elle qui, depuis lors, trois semaines durant, sans un répit, sans une plainte...

—Et... l’autre? questionnai-je.

Il ne répondit pas, mais l’ample vêture noire de la jeune fille parla pour lui. Sous le capuchon de la mante de deuil qui l’enveloppait toute, son pâle et sérieux visage avait le reflet incertain d’un clair de lune entre des nuées. Elle s’était approchée jusqu’au pied du lit et s’y tenait immobile, les cils baissés, dans le cadre des deux colonnettes. Des larmes me montèrent aux yeux,—sans que je pusse démêler quelle cause exactement les faisait sourdre, si c’était la reconnaissance ou la pitié, le repentir ou l’adoration. Tous les sentiments se partageaient à la fois mon cœur; j’eusse voulu l’étaler à nu devant elle, lui dire:

—Voyez comme il souffre de votre souffrance et comme votre amour l’emplit!

Mes lèvres s’agitaient convulsivement. Elle mit un doigt sur les siennes, et, d’une voix lassée, d’une voix morte:

—Le ciel soit loué!... La fièvre est vaincue. Vous n’avez plus besoin que de ménagements... Votre mère, qui repose dans la pièce à côté, sera heureuse de l’apprendre. Je vais de ce pas la prévenir... Adieu, monsieur!

J’eus l’impression d’un froid subit, comme d’une grande ténèbre qui tombait. Grave et lente, de sa muette démarche d’ombre, la jeune fille avait gagné la porte.

—De grâce, suppliai-je, éperdu, ne vous en allez pas!

Elle s’était retournée au cri. Dans ce mouvement, sa cape glissa, et je vis qu’elle avait le front ceint d’un bandeau blanc, à la manière des nonnes. Ainsi que dans mon rêve de naguère, elle m’apparaissait soudain dépouillée de son nimbe et découronnée. Je m’enfouis la figure dans les mains. Il me sembla que je sombrais, par une nuit sans astres, au fond d’une mer sans bornes... Quand je sortis de cette prostration, ma mère était à genoux contre le rebord de mon lit, et priait.

—Alors, c’est vrai?... Elle est partie... partie! sanglotai-je.

Ma mère se signa et répondit:

—Elle n’attendait que ta guérison, mon enfant, pour prononcer les derniers vœux.

Et, avec une ferveur triste, elle ajouta:

—Ne regrette rien... Elle était de la race des saintes, vois-tu, cette fille de fraudeurs.

Mon histoire est finie, monsieur, conclut l’ex-capitaine Le Denmat, comme les éclatantes constellations de l’été achevaient de s’allumer au-dessus de nos têtes;—je ne regrette rien, mais je n’ai non plus rien oublié.

LES
NOCES NOIRES DE GUERNAHAM[2]

A MADAME F. HERLAND.