III
De chaque côté de la porte, à des piquets plantés dans le mur, étaient appendus, en guise de draperie funèbre, deux de ces manteaux de bure noire, à grandes cagoules, que portent comme parure de deuil les Bretonnes de cette région.
A l’intérieur, une pénombre trouble, un religieux silence, et, par instants, un bruit monotone d’oraisons... Des hommes, des femmes, des enfants agenouillés se rangèrent pour nous faire place, et nous nous agenouillâmes derrière eux, dans un des angles de la pièce. La table où la famille avait coutume de prendre ses repas avait été poussée contre la fenêtre, qu’une voile de barque, tendue d’un montant à l’autre, recouvrait toute. Sur la table était allongé le mort, la tête appuyée à un traversin. Il avait ses vêtements des jours de travail, le tricot de laine bleue usé aux coudes et le pantalon de berlinge, rapiécé de vieux lambeaux d’étoffes de toutes nuances, maculé de taches de goudron, retenu aux hanches par une espèce de turban tordu comme un câble. Les pieds étaient chaussés de bas épais, d’un rouge vineux. Les mains, jointes sur la poitrine, pressaient un crucifix. Sur une chaise disposée au chevet du cadavre brûlait, dans un haut chandelier de fer-blanc, une longue et fumeuse chandelle de suif, dont la clarté jaunâtre, trouant à peine l’obscurité de la chambre, baignait d’une sorte de halo la figure pétrifiée de Féchec-coz.
Il avait l’air de s’être couché là pour faire sa sieste. Rien n’était changé ni dans les traits, ni dans la coloration de son visage. Sa peau hâlée, profondément empreinte de l’indestructible patine de la mer, n’avait subi aucune altération. On eût pu croire qu’il dormait, n’eût été la rigidité des membres et, dans l’attitude, ce je ne sais quoi d’éternel, de définitif que donne la mort. La physionomie avait son calme ordinaire, sa belle austérité songeuse, avec quelque chose de plus adouci peut-être et de plus affiné. Parfois, sous le mobile reflet de la chandelle, les paupières semblaient battre, comme si elles allaient se rouvrir, et l’ivoire encore intact des dents souriait entre les lèvres légèrement écartées.
—C’est le recteur en personne qui récite les grâces, me chuchota à l’oreille le patron Laouénan, visiblement flatté de cette marque de déférence octroyée par le vieux prêtre au vieux pêcheur.
Les prières achevées, le recteur se leva. Nona Féchec, la veuve, pâle comme une cire, lui présenta un rameau de buis, qui trempait dans une assiette remplie d’eau bénite. Il en aspergea trois fois le front du mort, en murmurant, à chaque aspersion, d’une voix cassée et chevrotante:
—Kerz gant Douè, inè paour! (Va à Dieu, pauvre âme!)
Se penchant de nouveau vers moi, Herri Laouénan me dit:
—L’âme est loin... Elle a depuis longtemps atteint le Pays du Couchant, ne croyez-vous pas?... Comme moi, vous l’avez vue s’envoler... Dieu lui fasse paix!
Le prêtre sortit, accompagné du bedeau portant en bandoulière le «sac noir» qui renfermait les saintes huiles; et quand ils furent dehors, l’assistance elle-même s’écoula lentement, après avoir pris congé de Féchec-coz en agitant au-dessus de sa tête, comme pour en éloigner tout mauvais rêve, le symbolique rameau de buis. Il ne resta dans la chambre, avec le groupe clairsemé des parents, qu’un petit nombre d’intimes,—des marins, hommes simples que leur émotion rendait encore plus gauches, plus empêtrés que de coutume, et qui demeuraient plantés au milieu de la pièce à glisser vers le cadavre des coups d’œil attendris et à rouler entre les doigts leurs bonnets sales ou à cracher machinalement sur leurs sabots, en essuyant de temps à autre une larme grosse comme une goutte de pluie d’été.
La veuve, affaissée sur la pierre de l’âtre, exhalait sans discontinuer de petits sanglots brefs et plaintifs qui ressemblaient—pardon pour l’irrévérence de l’image!—aux gloussements d’une poule enrouée. Elle avait dû arracher sa coiffe dans les premiers transports de sa douleur, en sorte que les mèches de ses cheveux pendaient éparses sur son visage, comme une pauvre vieille filasse décolorée. Tout près d’elle se tenait debout la grande Annie, sa fille, avec son aspect farouche de sauvagesse, la nuque collée au manteau de la cheminée, les bras ballants, sa jupe retroussée de faneuse de goémons découvrant tout le bas de ses jambes et les attaches patriciennes de ses pieds nus.
Il y eut cinq ou six minutes d’un pénible silence.
Enfin Laouénan s’avança vers la mère Féchec, traînant jusqu’à elle le congre qu’il avait apporté et dont le corps flasque englua le parquet d’un long sillage visqueux comme la bave d’une monstrueuse limace.
—Femme, commença-t-il, vous aurez, selon l’usage, un repas à offrir aux veilleurs funèbres durant la nuit qu’ils vont passer auprès du cadavre. Voici de quoi faire la soupe et le ragoût.
—Ah oui! murmura la vieille, tu as pensé à cela?... La bénédiction de Dieu soit sur toi, Herri!
—Et sur vous, Nona!
—Je n’attends plus de lui qu’une faveur, c’est qu’il me prenne bientôt comme il a pris mon cher homme... Quel malheur! n’est-ce pas, Herri?
Le pêcheur baissa la tête et resta sans répondre. Puis, au bout d’un instant:
—Songez, Nona, qu’il aurait pu avoir un pire destin... Nous autres, gens de mer, une terrible menace est sur nous, terrible et incessante. Nous partons le matin: reviendrons-nous le soir? Cela, comme on dit, est le secret du vent... Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de ce qui nous est arrivé, il y a quelque dix jours dans les eaux des Iles. Nous étions en pêche. Soudain, le mousse crie: «Un noyé!...» Il passait le long de la barque, presque à toucher le bordage, étendu sur le dos, la face bouffie, rongée aux trois quarts, des coquillages, des pieuvres, des vilaines bêtes de toutes sortes cramponnées aux lambeaux de ses vêtements, des algues enroulées comme des fouets autour de ses bras et de ses jambes... Nous avons essayé de l’accrocher avec la gaffe: nous n’avons ramené qu’une poignée de chair: il était déjà mou comme une vieille éponge... Et c’était Bernard, vous savez, dont on n’avait pas eu de nouvelles depuis le dernier gros temps... Nous l’avons reconnu à son gilet, où sa femme avait brodé une ancre... Combien de jours, de semaines, de mois, sera-t-il condamné à nager ainsi au gré du flot? Et où, sur quel fond de roche ou de sable, se reposeront enfin ses reliques? Mystère, Nona, mystère!... Au moins, Féchec-coz dormira dans la terre des ancêtres; on saura où prier sur ses restes... Et il a eu cette chance de mourir dans sa maison, au milieu des siens. Cela est beaucoup, Nona. Nous sommes ici quelques-uns qui, lorsqu’il faudra partir, voudrions bien nous en aller de même... qu’en dites-vous, camarades?
—Certes! firent d’une seule voix les marins présents.
La vieille s’était interrompue de glousser; elle écarta de la main les cheveux qui embroussaillaient sa maigre figure flétrie et, levant sur le patron du Saint-Yves un regard presque rasséréné:
—Pour ça, prononça-t-elle, je peux dire, je crois, sans offenser personne, que Guillaume Féchec a eu la mort qu’il méritait. Il a trépassé doucement, sans souffrance, en souriant même, comme un saint... Vers midi, comme je suspendais mon linge à sécher dans la cour, il m’appela:
»—Nona gèz[5], tu as mis de côté, je pense, le drap de chanvre sur lequel nous avons couché ensemble pour la première fois, la nuit de notre noce?
»—Il est dans l’armoire. Pourquoi?
»—Oh! pour rien... Donne-moi ma pipe.
»Fumer était devenu sa distraction: depuis le commencement de son malaise, il trouvait à la chique un goût trop fort... Il tira quelques bouffées, mais s’arrêta aussitôt et posa sa pipe sur ce banc où il était assis, sans l’éteindre: voyez, elle y est encore...
»—Ça ne va donc pas?
»—Que veux-tu, me répondit-il, il arrive un moment où les choses de ce monde perdent pour le fils de l’homme toute saveur.
»Il se tut, mais ses lèvres continuèrent de remuer, comme s’il se fût parlé à lui-même, intérieurement... Je retournai à mon travail. J’étais triste, triste. Quoique tout, au dehors, fût plein de soleil, je sentais qu’une ombre descendait sur la maison, sans me douter cependant que c’était l’ombre de la mort... Au coup de deux heures à l’horloge, Guill me héla de nouveau:
»—La mer doit monter... Pousse donc la table contre la fenêtre: je m’y allongerai; tu me glisseras un oreiller sous la tête... Je suis un peu las... Et puis je voudrais assister à la rentrée des bateaux. Les voiles vont apparaître une à une... Quel vent fait-il?
»—Nord-est.
»—C’est le vent béni. Il caresse la houle pour l’endormir et il chante aux poissons pour les attirer. Nos anciens l’appelaient le Père de la bonne pêche.
»Il se hissa sur la table, où je l’arrangeai de mon mieux.
»—Comme on est bien ici! fit-il; je vois tout, le soleil, la mer et le ciel...
»Il se mit à débiter un tas de choses, de ces choses, vous savez, qui ne venaient qu’à lui... Il disait, par exemple:
»—Tiens, je n’avais jamais remarqué que le rocher de la Fraude fût semblable à un roi couronné.
»Ou encore:
»—C’est singulier! Il y a dans l’air d’aujourd’hui un parfum que je n’ai respiré qu’une fois, lors de mon premier voyage comme gabier de misaine, dans le courant des Florides.
»Je n’entendais qu’une phrase par-ci par-là; il parlait par bribes, comme en rêve, d’une voix douce de petit enfant... A un moment, je crus qu’il récitait les litanies en latin; mais il me dit que c’étaient des noms de terres lointaines, de pays des mers australes, visités par lui du temps qu’il était baleinier. Je compris qu’il repassait sa vie et je pensai en moi-même: «C’est mauvais signe.» Quand on remonte ainsi quatre à quatre l’escalier des années disparues, c’est qu’on a la mort à ses trousses... Ah! il ne fuyait pourtant pas devant elle, le cher homme! Personne, au contraire, ne l’a vue venir et ne l’a attendue avec plus de tranquillité... Quand les voiles commencèrent à se montrer sur l’horizon, en deçà des Iles, son visage s’anima, des larmes brillèrent dans ses yeux.
»Je lui demandai:
»—Pourquoi pleures-tu?
»C’est à peine si moi-même je pouvais me retenir de sangloter.
»—Nona gèz, me répondit-il, ne t’attriste point. Il faut en ce monde que la volonté de Dieu s’accomplisse... Tu as une maison qui t’abrite; tu toucheras, d’autre part, une pension de deux cents écus qui pourvoira largement à tes besoins jusqu’à la fin de tes jours: je n’ai donc point d’inquiétudes à avoir sur ton sort. Du côté d’Annie, je suis tout aussi rassuré: elle est vaillante et sage; tu tâcheras qu’elle épouse un brave homme et un gars solide: l’espèce n’en est pas morte. Je lui laisse pour dot la Sainte-Anne; elle n’est pas toute neuve, la bonne barque, mais il ne lui manque ni un clou ni un agrès, et elle a fait ses preuves: on peut dire de celle-là qu’elle a eu pour parrain le vent et la mer pour marraine...
»Il dut s’arrêter à cause de l’émotion; le cœur lui battait dans la poitrine à coups aussi forts que ceux du balancier de l’horloge.
»Plus calme, il reprit:
»—Moi, j’ai près de quatre-vingts ans... J’ai navigué un peu de tous bords: j’ai vu la mer de feu et la mer de glace... Il n’y a guère qu’au paradis que je n’aie pas été... Or çà, Nona, c’est bien le moins que j’y aille faire un tour... Ne te préoccupe de rien: Herri Laouénan a été mon mousse; je me suis entendu avec lui pour les dernières mesures à prendre... J’aperçois d’ici le Saint-Yves, il vient vent arrière... Recommande à Herri de se rappeler tout, exactement...
»Comme il achevait ces mots, le recteur entra. Il l’avait fait avertir dès hier matin, à notre insu, par Coupaïa Toulouzan, l’innocente, et le recteur arrivait portant le viatique. Les voisines, accourues au bruit de la clochette du Saint-Sacrement, s’agenouillaient déjà en foule sur l’escalier... Guill se confessa, reçut Dieu... Quant à moi, je ne savais ni que dire ni que faire. J’étais toute saisie, toute froide. Et Annie qui n’était pas encore de retour de la grève!...
»—Eh bien! Féchec-coz, interrogea le recteur, vous vous trouvez mieux, n’est-ce pas?
»—Oui, soupira mon mari d’une voix faible; mais, tout de même, vous n’avez que le temps de faire sur le bateau le dernier signe de la croix: je le sens qui dérape...
»Pendant qu’on l’extrémisait, il commença lui-même les prières des agonisants... De crainte que la lumière plus vive du soleil couchant ne blessât ses yeux, je voulus fermer la fenêtre et tirer les rideaux, mais il s’y opposa. La chambre peu à peu s’emplissait de monde. Au bruit des oraisons, il parut s’assoupir. Mais, juste à ce moment, Annie se précipitait dans la maison, tout effarée, criant:
»—Mon père! Mon père!
»Il lui dit:
»—N’aie pas de chagrin... Tu vois que je m’en vais en paix.
»Ce furent ses paroles suprêmes. Un quart d’heure plus tard, sans un cri de souffrance ni un geste d’angoisse, il était parti... Regardez-le. Tel il était quand il rendit l’âme, tel il est resté. La mort a été pour lui aussi douce que le sommeil.»
L’assistance avait écouté ce long récit dans une attitude vraiment touchante de respect et de recueillement. Seule, la voix de Nona s’élevait, dolente et monotone, dans le grand silence funéraire. Toutes les respirations étaient comme suspendues. Chacun semblait avoir à tâche de graver en soi, fidèlement, jusqu’aux moindres circonstances de cet humble trépas... Au-dessus de la bouche du cadavre une mouche d’été bourdonnait. Un vieux marin, à la face hirsute, au corps décharné, mûr lui-même pour la tombe, toussait par intervalles d’une toux rauque, plaintive comme l’aboi d’un chien perdu. Et la fière Annie, devant le foyer, gardait la ligne sculpturale, la superbe impassibilité d’une cariatide de bronze.
On entendait au dehors le menu clapotis de la mer pleine et plus loin, vers le large, un fracas de cataractes invisibles, une basse profonde, continue, le ronflement d’un orgue immense.
Dans le pan de ciel découpé par le cadre de la porte, la demi-obscurité du crépuscule s’éclairait, toutes les deux minutes, d’une étrange lueur verdâtre, projetée par le feu du port. Le mélancolique coup de sifflet des courlis regagnant leurs gîtes déchirait l’espace de sa note aiguë, rapide, troublante comme un appel.
Un bruit de sabots résonna dans l’escalier, et, sur le seuil, parut un bizarre personnage vêtu d’une espèce de souquenille qui lui tombait jusqu’aux talons, la figure glabre, la bouche tordue dans une perpétuelle grimace, l’air simiesque et jovial, malgré ses efforts évidents pour communiquer à toute sa physionomie l’expression de sincère tristesse qui se reflétait dans ses yeux.
Il fit quelques pas, s’arrêta, indécis, salua humblement à la ronde, demanda d’un ton à la fois comique et pénétré:
—Je viens peut-être un peu tôt?
—Non, non, Fanch ar Flem... On vous attendait, répondit Laouénan.
L’homme déposa sur un meuble une trousse en vieille toile contenant divers outils.
Je connaissais de réputation ce Fanch ar Flem, sans avoir jamais eu la fortune de le rencontrer. Il courait sur son compte, dans le pays, les histoires les plus étranges, et les conteuses de légendes funèbres le mêlaient constamment à leurs récits. Il appartenait à cette catégorie de gens qu’on appelle en Bretagne les «travailleurs de la mort» et qui passent pour avoir sur l’au-delà des ouvertures interdites au vulgaire. Tels les veilleurs de profession, les mendiants que l’on charge d’annoncer les décès, les menuisiers fabricants de cercueils, les chantres qui ont mission d’accompagner les défunts depuis leur demeure jusqu’à l’église, le conducteur du corbillard rustique, tous ceux enfin pour qui le trépas d’un pauvre être devient une occasion de déployer leur zèle ou d’accroître leurs profits.
Fanch ar Flem, de son vrai métier, était museleur de porcs: il excellait à transpercer d’un fil de fer rougi le groin de ces animaux, sans trop les faire souffrir et de façon cependant à leur ôter toute envie de fouiller le sol de leur crèche pour voir s’il y germe des truffes. Mais cette industrie, jadis florissante, avait périclité. Il avait dû chercher autre chose, se créer d’autres spécialités plus lucratives, et il s’était fait successivement, ou même simultanément, rémouleur, marchand de chevelures de femmes, cardeur d’étoupes, cordier, que sais-je?... Entre temps, il rasait les morts: c’est en cette qualité qu’il se présentait chez Féchec-coz. Il s’approcha de la table, posa la main sur le front du cadavre.
—Il ne faudrait pas tarder davantage, dit-il: le corps se refroidit... Qu’on me donne une écuellée d’eau chaude...
Une parente s’empressa pour le servir... Les préparatifs de la toilette funéraire allaient commencer. Tous ceux qui ne devaient point y assister gagnèrent la porte. Je descendis l’escalier en compagnie de la grande Annie; arrivée à la dernière marche, elle s’y accroupit lourdement, et je la laissai là—à pleurer en silence, sous le dais majestueux de la nuit, devant la grise uniformité de la mer dont la courbe se dessinait encore sur l’horizon, bordée d’un mince ourlet d’argent.