I

C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à la veille d'aller visiter la Grèce.

'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée,

Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps;

Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps,

Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France,

Me fit naître Français dans les murs de Byzance.'

Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique.

Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait publié les sept volumes de son Histoire de l'Art. En même temps, entre 1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur les fouilles d'Herculanum et son Histoire de l'Art ancien. L'Essai de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772 et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck, les Analecta veterum poetarum graecorum, anthologie des poètes alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, où, s'inspirant des récentes découvertes et les fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès avant 1789, le premier volume de son Voyage littéraire de la Grèce ou Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs moeurs. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits. La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins, s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme.

Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de les poser sans présumer de les résoudre.

Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,—elle s'appelait Élisabeth Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à Constantinople en 1755—c'est à côté d'elle seule que l'enfant André grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767 pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun et David—et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri, avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le Mercure de France; Le Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est malheureusement que trop palpable.

On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux—il sera plus tard athée 'avec délices'—et recevant une impression profonde de certain paysage de montagne.

Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers, avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine.

Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de l'Iliade, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de langue, déjà caractéristiques de sa manière:

Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours

S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours

Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière;

Et son corps palpitant roule sur la poussière.

En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782 une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile, et d'Horace et d'Ovide—Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile) et comment ose-t-on en faire après ceux-là!'

Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné, Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée. Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions, l'Épître sur l'Amitié (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19—p. 66. ll. 33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années. Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange:

Si je vis, le soleil aura passé deux fois

Dans les douze palais où résident les mois,

D'une double moisson la grange sera pleine

Avant que dans vos bras la voile me ramène

On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse. Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris.

Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris, coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps. Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la raison; il est athée—et c'est là l'inspiration de son Hermès et de son Amérique. Il mène—et c'est là, avec l'imitation des élégiaques de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions amoureuses—la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway, Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits, il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme très différentes des productions d'un Parny.

Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir, il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la plume à la main—d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste—étant d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire indispensable de l'art d'écrire,'—mais surtout pour faire provision de matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il lit donc les Analecta de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère, Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle, Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle, Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le Florilegium de Stobée, Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière, Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably, Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39, XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses'), le bon Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes, Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian (p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, Suzanne, et qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature. Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers, et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille, nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout, d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p. 85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son frère, Marie-Joseph Chénier.

Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits, mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des textes à imiter:

'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a de bien dans le Penthée d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il chante, au choeur des femmes, au thiasus, pour l'exciter, vers 55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et suivants, édition de Brunck, etc.

Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une (bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...'

Dans une Histoire de la Chine il rencontre deux pièces traduites du Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses Bucoliques. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie, une note pour son Hermès, une remarque philologique, quelques vers indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc.

Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,' dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou une idylle.

Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans, il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à Londres.

Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses habitudes faciles.

La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph, il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais, il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux' ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute, remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à cette époque, et on aime à le supposer avec lui.

Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris qu'à Londres.

Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la Société Trudaine, cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la Société de 1789, puis la Société des amis de la Constitution. Il entre dans la politique militante par son Avis au peuple français sur ses véritables ennemis inséré dans le Journal de la Société de 1789, le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une brochure, L'Esprit de parti. Il écrit Le Jeu de Paume, où il trace à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public, composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique, périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre 1791 à juillet 1792) dans le Journal de Paris, rédigé par les Amis de la Constitution ou Feuillants. Il publie, le 15 avril 1792, ses premiers Ïambes, l'Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés du régiment de Châteauvieux (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre poétique qu'il ait jamais imprimée.

Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme, après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son Hermès, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières poésies amoureuses et les plus pures, comme son Ode à Versailles (p. 116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi qu'il écrivit son Ode à Charlotte Corday (p. 118), si différente d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du temps.

De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret, née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare (la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher, l'auteur des Mois, son collaborateur au Journal de Paris, de ses amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule.

C'est en prison qu'il écrit l'Ode à Marie-Joseph, rangé en politique dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture, où il dit à ce frère:

...mes amis, ma famille,

Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs.

C'est en prison qu'il compose ses Ïambes vengeurs (pp. 124-7) et sa touchante Jeune Captive (p. 120), inspirée par une de ses compagnes d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny.

Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre—ou invente—la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation—tellement était grande l'incurie de cette soi-disant justice—reprochait à André des faits concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six heures, sur la place du Trône[1]—et non sur la place de la Révolution comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de Stello. Sa mort précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient.

Footnote 1: [(return) ]

Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On l'appelle actuellement la place de la Nation.

II[a]

L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en 1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6].

En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des coupures.

La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en versification.

Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il 'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises' et 'tourmente ses périodes.'

Footnote a: [(return) ]

The notes constitute a Bibliography in order of dates, of which only those with reference numbers relate to the text of the Introduction.

Footnote 2: [(return) ]

LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la Décade philosophique du 20 nivôse, an iii (décembre 1794).

Footnote 3: [(return) ]

LA JEUNE TARENTINE, publiée par le Mercure de France du 1er germinal, an ix.

Footnote 4: [(return) ]

ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL... dans le Génie du Christianisme de Chateaubriand, note 15 des Éclaircissements, 1802.

Footnote 5: [(return) ]

FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des Élégies de Millevoye, 1814-16.

Footnote 6: [(return) ]

FRAGMENTS DU MENDIANT dans Mélanges littéraires, composés de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol, ANDRÉ CHÉNIER, par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.

Footnote 7: [(return) ]

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions en 1820 et 1822.)

Footnote 8: [(return) ]

Revue encyclopédique, octobre 1819, compte rendu par Népomucène Lemercier.

Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements. Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail caractéristique, Lemercier admire la périphrase:

Dans les douze palais où résident les mois,

comme 'une élégante circonlocution.'

Incorrections de style et de construction, déplacement des césures, voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.'

Footnote 9: [(return) ]

Lycée Français, tome ii, 1819, quatre articles par Charles Loyson.

Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque constante. Raynouard admire fort le Jeune Malade et reconnaît que Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans l'idylle.'

Footnote 10: [(return) ]

Journal des Savants, article sur les oeuvres complètes d'André Chénier par Raynouard, 1819.

Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres, prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il, est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine.

Footnote 11: [(return) ]

Littérature et philosophie mêlées, par Victor Hugo, édition ne varietur, Hetzel-Quantin, 1882—t. i: Sur André de Chénier (1819); Sur un poète apparu en 1820—c'est-à-dire Lamartine (1820).

On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par ses innovations.

En 1828—après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux inédits, mais qui altère souvent le texte,—c'est encore la nouveauté de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le coloris par la simplicité.

Footnote 12: [(return) ]

OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un facsimilé.

Footnote 13: [(return) ]

Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle, par Villemain (1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).

En cette même année Sainte-Beuve, dans son Tableau de la Poésie française au XVIe siècle[14], donne André Chénier, avec les hommes de la Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19], insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur André Chénier[21], où, examinant l'Hermès et corrigeant son impression première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.'

Footnote 14: [(return) ]

Tableau de la poésie française au seizième siècle, par Sainte-Beuve, 1828.

Footnote 15: [(return) ]

Mathurin Régnier et André Chénier, par Sainte-Beuve (août 1829), dans Portraits Littéraires, tome i, pp. 159-75.

Footnote 16: [(return) ]

Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, par Sainte-Beuve, 1829.

Footnote 17: [(return) ]

FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans la Revue de Paris, décembre 1829, mars 1830.

Footnote 18: [(return) ]

ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. Revue des Deux Mondes, 15 juin 1838, article de G. Planche.

Footnote 19: [(return) ]

FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes, 1er février 1839, sous le titre Quelques documents inédits sur André Chénier.

Footnote 20: [(return) ]

POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris, Charpentier, 1839.

Footnote 21: [(return) ]

Portraits littéraires, par Sainte-Beuve, t. i, pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire... Paris, Ch. Gosselin, 1840.

André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat inattendu.'

Footnote 22: [(return) ]

André Chénier, par Leconte de Lisle, article publié dans la Variété, Rennes, 1840-41.

Poésies de François Malherbe avec un COMMENTAIRE inédit par ANDRÉ CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.

En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant, avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques.

Footnote 23: [(return) ]

Cours de littérature dramatique, par Saint-Marc Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).

Footnote 24: [(return) ]

Histoire de la littérature française, par D. Nisard, Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. La Vérité sur la famille de Chénier, par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.

Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26] par une analyse du poème de L'Aveugle.

Footnote 25: [(return) ]

André Chénier et les poètes grecs, par Arnould Frémy, dans la Revue indépendante du 10 mai 1844.

Footnote 26: [(return) ]

Portraits contemporains, par Sainte-Beuve (t. v: Un factum contre André Chénier, juin 1844). Causeries du Lundi, par Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, André Chénier, homme politique.)

Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore aujourd'hui la plus précieuse à consulter—en la contrôlant par les éditions plus récentes—à cause de son introduction et de son commentaire continu.

Footnote 27: [(return) ]

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.

Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.'

Footnote 28: [(return) ]

L'Hellénisme en France, par E. Egger, Paris, Didier, 1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32).

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières, deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, Nouvelle édition; revue sur les textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare, accompagnée de notes historiques, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1872.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier, Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.)

Documents nouveaux sur André Chénier, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1875.

Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin Régnier, André Chénier, Ausone, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul Chaumas, 1876.

OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procès, nouvelle édition, mise en ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.

Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien dans une langue moderne.'

Footnote 29: [(return) ]

La fin du XVIIIe siècle, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome ii, pp. 206-378.

POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1881.

POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, à l'usage des classes, publiées avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris, Delagrave, 1881.

Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André Chénier, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.

Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de notre temps.'—'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation poétique.'

Footnote 30: [(return) ]

ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.

Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition entre deux périodes littéraires.

Footnote 31: [(return) ]

OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).

Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.—La complexité de sa poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances, des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint plus l'image triviale et cynique.

Footnote 32: [(return) ]

De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier, par V. Fournel, Paris, F. Didot, 1886.

ŒUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, avec les études de Sainte-Beuve sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une notice bibliographique, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. (Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)

Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son Hermès même affecte des allures d'épopée.

Footnote 33: [(return) ]

Le Mouvement littéraire au XIXe siècle, par G. Pellissier, Paris, Hachette, 1889.

Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.

Footnote 34: [(return) ]

La vie littéraire, par Anatole France, Paris, C. Lévy, 1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).

Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle.'

Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net, d'une précision élégante. Dans les Élégies, on retrouve la rhétorique laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a été créateur en fait de style. Les Idylles et les fragments épiques sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers 'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes, il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la prose.—C'est un isolé.

Footnote 35: [(return) ]

Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.

Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.' Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme, c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de style.

Footnote 36: [(return) ]

La poésie d'André Chénier, par Jules Haraszti, professeur à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.

Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste.

Footnote 37: [(return) ]

Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.

Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne, avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de Voltaire.

Footnote 38: [(return) ]

André Chénier, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin, 1894 (Classiques populaires).

Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.

Footnote 39: [(return) ]

La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.

Pour Henri Potez[40], il y a dans les Élégies du Dorat, du Parny, du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse.

Footnote 40: [(return) ]

L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à Lamartine (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.

Pour Petit de Julleville[41], les Bucoliques sont 'des récits pathétiques enfermés dans un cadre antique.'

Footnote 41: [(return) ]

Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par Petit de Julleville).

Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.'

Footnote 42: [(return) ]

Revue des Deux Mondes, 15 mars 1898. Classique ou Romantique? (non signé).

Footnote 43: [(return) ]

Manuel de l'histoire de la littérature française, par F. Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).

On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru, donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.

Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve, qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale, intitulée Apologie[45], enfin des Notes philologiques et littéraires sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].'

Footnote 44: [(return) ]

Revue de Paris, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER.

SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un avant-propos, par M. Abel Lefranc.

Footnote 45: [(return) ]

Revue bleue (Revue politique et littéraire), 5 mai 1900. APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.

Footnote 46: [(return) ]

Revue d'Histoire littéraire de la France, avril-juin 1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.

En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet[48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire. Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières (simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste, il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation, manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec l'Hermès et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le morceau Oh nécessité dure et qui s'affirme dans l'Ode à Versailles et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les Ïambes. M. Faguet met en dehors les morceaux comme le Jeu de Paume et peut-être aussi l'Hymne de Châteauvieux et A Charlotte Corday, guindés et pompeux, dignes de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui n'appartiennent à aucune de ses manières.

Footnote 47: [(return) ]

André Chénier critique et critiqué, par Paul Glachant, Paris, A. Lemerre, 1902.

Footnote 48: [(return) ]

André Chénier, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les grands écrivains français).

Nous voici en 1905.

José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut dans la Revue des Deux Mondes[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes, l'Hermès, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution, et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine, qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de L'Aveugle. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue.

Footnote 49: [(return) ]

Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1905. Le manuscrit des Bucoliques, par José Maria de Hérédia.

Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.

JULES DEROCQUIGNY.
LILLE, mars 1907.