III

AUX FRÈRES DE PANGE

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,

Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.

Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,

Que les pontifes saints autour de mon cercueil,

Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,

Se voir au loin périr dans des mémoires chères?

L'espoir que des amis pleureront notre sort

Charme l'instant suprême et console la mort.

Vous-même choisirez à mes jeunes reliques

Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,

Des regards d'un beau ciel doucement animé,

Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.

C'est là près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,

Qu'à mes mânes éteints je demande un asile,

Afin que votre ami soit présent à vos yeux,

Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux

La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,

Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;

Quels maux ont abrégé ses rapides instants;

Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.

Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage.

Ma bouche du mensonge ignora le langage,

Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,

Ne trahit le secret recélé dans mon sein.

Nul forfait odieux, nul remords implacable

Ne déchire mon âme inquiète et coupable.

Vos regrets la verront pure et digne de pleurs,

Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs,

Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore,

Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore,

Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.

Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.

Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,

Au milieu des éclats d'une vive allégresse,

Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux,

Sans doute vous direz: 'Que n'est-il avec nous!'

Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée.

A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée.

La vie eut bien pour moi de volages douceurs;

Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs.

Mais, oh! que mollement reposera ma cendre,

Si parfois, un penchant impérieux et tendre

Vous guidant vers la tombe où je suis endormi,

Vos yeux en approchant pensent voir leur ami!

Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire;

Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire,

Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu,

L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu!

Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne

Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne;

Que jamais les douleurs, par de cruels combats,

N'allument dans vos flancs un pénible trépas;

Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes;

Que les peines d'autrui causent seules vos larmes;

Que vos heureux destins, les délices du ciel,

Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel,

Et non sans quelque amour paisible et mutuelle;

Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle,

Près de vous désolée, en accusant les dieux,

Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.

IV

AU CHEVALIER DE PANGE

Quand la feuille en festons a couronné les bois,

L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix.

Il serait criminel aux yeux de la nature

Si, de ses dons heureux négligeant la culture,

Sur son triste rameau, muet dans ses amours,5

Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.

Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère,

Dégoûté de poursuivre une muse étrangère

Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi,

Tu t'es fait du silence une coupable loi!

Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage

Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage

Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés,

T'en allais-tu chercher la muse des cités,

Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée,

Qui, le glaive à la main, du diadème ornée,

Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix,

Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois?

Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles

Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles,

Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux,

Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux?

Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle.

Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle

Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté

Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté?

L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître.

La fille d'un pasteur, une vierge champêtre,

Dans le fond d'une rose, un matin du printemps,

Le trouva nouveau-né....

Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées.

Elle saisit le bout de ses ailes dorées,

L'ôta de son berceau d'une timide main,

Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein.

Tout, mais surtout les champs sont restés son empire.

Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire;

Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux;

Là les prés, les gazons, les bois harmonieux,

De mobiles ruisseaux la colline animée,

L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée;

Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser;

Là sous les antres frais habite le baiser.

Les muses et l'amour ont les mêmes retraites.

L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes.

Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux,

Le génie et les vers se plaisent parmi vous.

J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère;

Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière,

Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.

Et puis une plus belle eût voulu plus de soins;

Délicate et craintive, un rien la décourage,

Un rien sait l'animer. Curieuse et volage,

Elle va parcourant tous les objets flatteurs

Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs

Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55

Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.

Une source brillante, un buisson qui fleurit,

Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.

Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente,

Elle erre avec une onde et pure et languissante;

Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr

Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur,

Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide

Sur un oiseau surpris pose une main rapide.

Quelquefois, gravissant la mousse du rocher,

Dans une touffe épaisse elle va se cacher,

Et sans bruit épier, sur la grotte pendante,

Ce que dira le faune à la nymphe imprudente

Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami,

Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi.

Souvent même, écoutant de plus hardis caprices,

Elle ose regarder au fond des précipices,

Où sur le roc mugit le torrent effréné

Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné.

Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle,

Suivre les moissonneurs et lier la javelle.

L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux,

Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux;

Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine;

Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine;

Ou, s'ils pressent leurs vins, elle accourt pour les voir,

Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

Viens, viens, mon jeune ami; viens, nos muses t'attendent;

Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent;

Viens voir ensemble et l'antre et l'onde et les forêts.

Chaque soir une table aux suaves apprêts

Assoira près de nous nos belles adorées,

Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées,

Nous entendrons les ris, les chansons, les festins;

Et les verres emplis sous les bosquets lointains

Viendront animer l'air, et, du sein d'une treille,

De leur voix argentine égayer notre oreille.

Mais si, toujours ingrat à ces charmantes soeurs,

Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs;

Si de leurs soins pressants la douce impatience

N'obtient que d'un refus la dédaigneuse offense;

Qu'à ton tour la beauté dont les yeux t'ont soumis

Refuse à tes soupirs ce qu'elle t'a promis;

Qu'un rival loin de toi de ses charmes dispose;

Et, quand tu lui viendras présenter une rose,

Que l'ingrate étonnée, en recevant ce don,

Ne t'ait vu de sa vie et demande ton nom.