III

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

Un jour le rat des champs, ami du rat de ville,

Invita son ami dans son rustique asile.

Il était économe et soigneux de son bien;

Mais l'hospitalité, leur antique lien,

Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête.

Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette.

Il cherchait par le luxe et la variété

A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté,

Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse,

Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse.

Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas,

Laissait au citadin les mets plus délicats.

'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère

Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire,

Ou préférer le monde à tes tristes forêts?

Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près:

Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance,

L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance:

Les grands ni les petits n'échappent à ses lois;

Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.'

Le villageois écoute, accepte la partie:

On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie,

Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs

Se glissent vers la ville et rampent sous les murs.

La nuit quittait les cieux quand notre couple avide

Arrive en un palais opulent et splendide,

Et voit fumer encor dans des plats de vermeil

Des restes d'un souper le brillant appareil.

L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve,

L'autre sur le duvet fait placer son convive,

S'empresse de servir, ordonner, disposer,

Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.

Le campagnard bénit sa nouvelle fortune;

Sa vie en ses déserts était âpre, importune:

La tristesse, l'ennui, le travail et la faim.

Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain

Des valets à grand bruit interrompent la fête;

On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite.

Les dogues réveillés les glacent par leur voix;

Toute la maison tremble au bruit de leurs abois.

Alors le campagnard, honteux de son délire:

'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire,

Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté

Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.'

(Trad. d'Horace.)

IV

LA FRIVOLITÉ

Mère du vain caprice et du léger prestige,

La fantaisie ailée autour d'elle voltige,

Nymphe au corps ondoyant, né de lumière et d'air,

Qui, mieux que l'onde agile ou le rapide éclair,

Ou la glace inquiète au soleil présentée,

S'allume en un instant, purpurine, argentée,

Ou s'enflamme de rose, ou pétille d'azur.

Un vol la précipite, inégal et peu sûr.

La déesse jamais ne connut d'autre guide.

Les Rêves transparents, troupe vaine et fluide,

D'un vol étincelant caressent ses lambris.

Auprès d'elle à toute heure elle occupe les Ris.

L'un pétrit les baisers des bouches embaumées;

L'autre, le jeune éclat des lèvres enflammées;

L'autre, inutile et seul, au bout d'un chalumeau

En globe aérien souffle une goutte d'eau.

La reine, en cette cour qu'anime la folie,

Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute, oublie,

Et, dans mille cristaux qui portent son palais,

Rit de voir mille fois étinceler ses traits.