III

LA LIBERTÉ

UN CHEVRIER, UN BERGER

LE CHEVRIER

Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux

De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

LE BERGER

Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre:

Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

LE CHEVRIER

5

Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi,

Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi?

LE BERGER

Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;

Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie:

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,

Je me plais sur le roc à voir passer le jour.

LE CHEVRIER

Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile

N'y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées

Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?

LE BERGER

Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau?

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

Au moins un rustique pipeau

A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.

Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons,

Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

LE BERGER

Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,

La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres,

Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;

Voilà quelles chansons je voudrais imiter.

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:

Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,

Et de vos rossignols les soupirs caressants,

Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

35

Hélas! que je te trouve à plaindre!

Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre

De servir, de plier sous une injuste loi,

De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi.

Protège-moi toujours, ô liberté chérie!

O mère des vertus, mère de la patrie!

LE BERGER

Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.

Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:

Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave;

Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

LE CHEVRIER

45

Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi.

Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi?

Il est des baumes doux, des lustrations pures

Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,

Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

LE BERGER

50

Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs:

Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse.

Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service;

C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet

Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait.

LE CHEVRIER

55

La terre, notre mère, et sa douce richesse,

Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?

Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil,

Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,

Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture,

Varier du printemps l'uniforme verdure;

Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel,

Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;

Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare

Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare.

Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,

De qui les blés touffus, jaunissantes forêts,

Du joyeux moissonneur attendent la faucille.

D'agrestes déités quelle noble famille!

La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,

Les épis sur le front, les épis dans les mains,

Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,

Verser la corne d'or où fleurit l'abondance.

LE BERGER

Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas;

Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas.

Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile,

Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile;

Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain

Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.

Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère,

Elle est pour moi marâtre; et la nature entière

Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur

Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur.

LE CHEVRIER

Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,

N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?

N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux?

Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;

Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante;

Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante

Vers leur mère en criant je les vois accourir,

Je bondis avec eux de joie et de plaisir.

LE BERGER

Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune;

Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune

Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,

Un maître soupçonneux nous attend au retour

Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine;

Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;

En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois

En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois,

C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides.

Je dois rendre les loups innocents et timides!

Et puis, menaces, cris, injure, emportements,

Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments.

LE CHEVRIER

Toujours à l'innocent les dieux sont favorables:

Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?

Autour de leurs autels, parés de nos festons,

Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,

Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,

Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

LE BERGER

Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers

Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers.

Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes?

Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;

Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs;

Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers.

LE CHEVRIER

115

Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême

Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime?

L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,

Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né.

Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!...

Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre.

LE BERGER

Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?

Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?

Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,

Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.

Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus

N'en pas redemander plus que je n'en reçus!

O juste Némésis! si jamais je puis être

Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,

Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,

Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi!

LE CHEVRIER

Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle,

Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle

Me trouvera toujours humain, compatissant,

A leurs justes désirs facile et complaisant,

Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître

Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître.

LE BERGER

Et moi, je le maudis, cet instant douloureux

Qui me donna le jour pour être malheureux;

Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;

Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne;

Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil

Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil.

LE CHEVRIER

Berger infortuné! ta plaintive détresse

De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.

Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux

Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux;

Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne.

Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne

De ta triste mémoire effacer tes malheurs,

Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!

LE BERGER

Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage,

Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage:

De mon despote avare ils choqueront les yeux.

Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux;

Il dira que chez lui j'ai volé le salaire

Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère;

Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir,

C'est à moi que lui-même il viendra les ravir.

(Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787.)

IV

LE MALADE

'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,

Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,

Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,

Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!

Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée,

Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,

Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils!

Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,

Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante

Qui dévore la fleur de sa vie innocente.

Apollon! si jamais, échappé du tombeau,

Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,

Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue

De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue;

Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc

La hache à ton autel fera couler le sang.

Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?

Ton funeste silence est-il inexorable?

Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,

Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs?20

Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?

Que j'unisse ta cendre à celle de ton père?

C'est toi qui me devais ces soins religieux,

Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.

Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume?

Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.

Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

—Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils.

Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée.

Je te perds. Une plaie ardente, envenimée,

Me ronge; avec effort je respire, et je crois

Chaque fois respirer pour la dernière fois.

Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,

Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;

Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs.

Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs!

—Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;

Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.

La mauve, le dictame ont, avec les pavots,

Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos;

Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,

Une Thessalienne a composé des charmes.

Ton corps débile a vu trois retours du soleil

Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.

Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière;

C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère

Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,

T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,

Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire,

Qui chantait, et souvent te forçait à sourire

Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,

De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.

Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,

Par qui cette mamelle était jadis pressée;

Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours,

Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

—O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage!

O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,

Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein

Agitais les replis de leur robe de lin!

De légères beautés troupe agile et dansante ...

Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ...

Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ...

O visage divin! ô fêtes! ô chansons!

Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure,

Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature.

Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus

Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus!

Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe,

Que je la voie encor, cette vierge dansante!

Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots

S'élever de ce toit au bord de cet enclos!

Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,

Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,

Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts,

Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,

Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,

S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.

Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!

Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau?

Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,

Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

—Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé

Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé?

Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes,

C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.

S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur

Verra que c'est toujours cet amour en fureur.

Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,

Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe?

N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur

N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur!

Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,

Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?

Ou ne sera-ce point cette fière beauté

Dont j'entends le beau nom chaque jour répété,

Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses?

Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses,

Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?

Cette belle Daphné?....—Dieux! ma mère, tais-toi,

Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible;

Comme les immortels, elle est belle et terrible!

Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain.

Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain.

Non, garde que jamais elle soit informée...

Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!

Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.

Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.

Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,

De sa mère à ses yeux offrent la sainte image.

Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,

Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux;

Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie;

Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;

Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis;

Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils.

Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;

Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.

Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,

Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils.

—J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance

Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence,

Elle couvre ce front, terni par les douleurs,

De baisers maternels entremêlés de pleurs.

Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante;

Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante.

Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,

Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras,

Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche,

Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche,

La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,

Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé

Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.

'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête,

Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir?

Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;

Vis, et formons ensemble une seule famille:

Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'