NOTES ET PREUVES
[1] Lisez l'état civil, politique et commerçant du Bengale, imprimé à la Haye, en 1775. Voyez les détails du procès de M. Hastings. Ce n'est pas qu'on doive fixer son opinion sur cet illustre accusé. Ce seroit une injustice; il faut attendre sa défense et le jugement que portera la cour des Pair. Je n'ai entendu que des louanges en sa faveur de la part de tous les François qui ont passé dans les établissements Anglois pendant son administration. Je ne parle donc que des faits; et c'est une grande leçon que l'Angleterre donnera encore, si elle punit les coupables, quels que soient d'ailleurs leurs titres et leurs services, et si par des loix de bienfaisance elle adoucit le sort des peuples opprimés.
[2] Louis XIII ne vouloit point d'esclaves: mais on lui persuada qu'on ne pouvoir convertir les Africains qu'en les chargeant de chaînes. Malheur aux hommes qui abusent ainsi de la foiblesse des rois!
[3] Dès 1503 on porta quelques Nègres dans les colonies. On voit dans l'histoire navale de Hill, qu'Elisabeth voulut s'opposer à ce commerce; elle donna des ordres pour qu'on ne transportât aucun Nègre d'Afrique qu'il n'eût donné son libre consentement. Elle disoit que toute violence à cet égard seroit détestable et attirerait la vengeance du ciel sur ceux qui s'en rendraient coupables. La soif de l'or l'emporta bientôt sur le cri de la justice. Les Génois, les Portugais, les François et les Anglois se disputèrent tour à tour l'avantage barbare de fournir des esclaves.
[4] M. Cooper, dans ses lettres sur le commerce des Nègres, publiées en Angleterre, évalue les esclaves des nations commerçantes de la manière suivante.
Aux Anglois et aux Américains ……………………… 1,500,000 Aux François …………………………………….. 400,000 Aux Espagnols ……………………………………. 2,500,000 Aux Portugais ……………………………………. 1,000,000 Aux Hollandais et aux Danois ………………………. 100,000 —————- 5,500,000 —————-
Ce calcul n'est pas exact pour les François: ils possèdent environ 550000 esclaves; et je crois qu'on peut porter à 6000000 les Nègres esclaves des colonies.
Le nombre des esclaves, traités chaque année, s'élève à plus de 100000. Voici un des dernier états de traite, depuis le Cap blanc jusqu'à New Congo.
Par les Anglois …………………………………….. 53,100 Par les Etats unis ………………………………….. 6,300 Par les François ……………………………………. 23,500 Par les Hollandois ………………………………….. 11,300 Par les Portugais …………………………………… 8,700 Par les Danois ……………………………………… 1,200 ————- 104,100 ————-
Qui ont été achetés au prix moyen de 360 livres.
[5] J'aurois voulu présenter l'effrayant tableau de la dépopulation que ce commerce cause à l'Afrique: mais les éléments manquent pour en calculer exactement l'influence désastreuse. Pour s'en faire une idée, on doit remarquer que les Nègres qu'on traite sont tous dans la force de l'âge. Ils ont passé les dangers de l'enfance, et il sont loin encore des accidents qui menacent le déclin de la vie. C'est à l'instant de leur plus grande reproduction qu'on les enlève à leur patrie. Réduisons les 100000 qu'on exporte à 97500 à cause de leur mortalité naturelle estimée dans la proportion de 1 à 40. Ces 97500 représenteront un fonds de population de 3800000 individus détruits pour l'Afrique dans l'espace de 30 ans. Si on adopte la proportion de 1 à 30, qui paroît la plus vraie pour déterminer le nombre commun des morts, relativement à la masse des hommes existants, enlever à la population une classe d'hommes dans l'âge où la mortalité n'est que comme 1 à 40, c'est détruire réellement une plus grande masse d'habitants; car 100000 individus, pris dans toutes les classes ne représentent que 3000000 de population, tandis que pris dans l'adolescence et la vigueur de l'âge, ces 100000 représentent une population de 4000000, ou de 3800000 en déduisant, comme j'ai fait, ceux que la mort naturelle détruiroit indépendamment de la traite. Si à ces 3800000 on ajoute le nombre des malheureux qui expirent dans les combats livrés pour enlever des esclaves, ceux qui périssent de misère, de fatigue et de désespoir, on verra que la masse de population anéantie par la traite dans l'espace de 30 ans, s'élève à plus de 4800000 individus, et qu'ainsi ce commerce cruel coûte chaque année à l'Afrique plus de 160000 de ses habitants.
[6] Il semble que quelques historiens ont cherché à effacer le souvenir de ces révoltes. Voilà comment on écrit l'histoire. Spartacus avoit un grand caractère, et s'il avoir pu arrêter la licence de ses compagnons d'armes, il aurait vengé l'univers.
[7] Ecoutez Montesquieu, «il n'est pas vrai qu'un homme libre puisse se vendre. La vente suppose un prix: l'esclave se vendant, tous ses biens entreroient dans la propriété du maître le maître ne donneroit rien, et l'esclave ne recevroit rien, etc.» Esprit des loix, liv. XV, chap 2.
«Les mots esclavage et droit sont contradictoires: ils s'excluent mutuellement». Rousseau, contrat social, liv. I, chap. 4.
[8] Les Lacédémoniens fustigeoient leurs esclaves à certaines époques de l'année, uniquement pour faire sentir à ces infortunés le poids de leur servitude. Plus d'une fois, dans nos colonies, des maîtres cruels se sont fait un spectacle des coups de fouet dont ils déchiroient leurs Nègres.
[9] Dans les colonies Espagnoles, chaque esclave a un jour par semaine où il travaille pour son compte. Ce moyen est dangereux, et c'est souvent à la débauche que l'esclave consacre les moments qui lui sont accordés. Dans les colonies Espagnoles, les affranchis sont presque tous les ministres des voluptés de leurs maîtres. On doit cependant applaudir l'humanité de la loi qui assure la liberté à chaque esclave Espagnol, en état de payer sa rançon.
[10] On a suivi dans les États-unis différentes méthodes pour l'affranchissement des esclaves. Dans quelques parties le petit nombre de Nègres qu'il y avoit, a permis de les affranchir tout d'un coup; et ils sont restés attachés à leur maîtres, comme domestiques et journaliers.
[11] Les Lacédémoniens limitoient, pour leur sûreté, le nombre de leurs esclaves, et ils en firent quelquefois exposer les enfants.
«Rien, dit encore Montesquieu, ne met plus près de la condition des bêtes, que de voir toujours des hommes libres, et de ne l'être pas. De telles gens sont des ennemis naturels de la société, et leur nombre seroit dangereux». Liv. XV, chap. XIII.
[12] Voyez une brochure écrite par John Newton à la société de Manchester. Il a lui-même fait la traite des Noirs; et les détails qu'il donne, font frémir.
[13] J'ai porté à 1200 livres le produit du travail d'un Nègre dans la force de l'âge, et on ne peut pas l'évaluer plus haut. M. Arthur Young, écrivain Anglois, célèbre par l'étendue de ses connaissances économiques et politiques, évalue, d'après quelques informations parlementaires, le produit du travail des Nègres de 9 à 15 livres sterlings au plus, et d'après le produit général de la Jamaïque à 7 livres 10 schelings par tête.
J'ai réuni dans le tableau suivant le produit des principales îles comparé au nombre de leurs Nègres travailleurs.
St. Domingue cultivée par 300,000 esclaves produit 100,000,000 l. La Jamaïque par………. 200,000 esclaves produit 35,000,000 GUADELOUPE par……….. 100,000 esclaves produit 18,000,000 MARTINIQUE par……….. 80,000 esclaves produit 18,000,000 ——————— 680,000 esclaves produit 171,000,000 l.
J'ajouterai pour la valeur des denrées consommées
dans ces îles provenant de la culture des Nègres 69,000,000
———————
240,000,000 l.
Ce qui donne par esclave 352 livres 18 sols 10 deniers.
M. Young évalue en Angleterre le travail annuel d'un bon cultivateur à 2.400 livres. Notre culture accablée par la misère publique, n'offre pas des résultats aussi brillants: mais ils surpassent de beaucoup le produit du travail des esclaves.
Supposons qu'en France la consommation de chaque individu soit de 130 livres seulement, terme moyen; la reproduction totale, si on compte 24000000 d'habitants dans le royaume, doit être de 3120 millions. D'après d'autres données, la reproduction totale, en 1779, fut évaluée à 3164 millions. On croit que le quart au plus de la population générale est attaché à la culture; ainsi la reproduction totale est le prix du travail de six millions d'individus; ce qui donne par tête un produit annuel de 527 livres 6 sols 8 deniers.
Le produit du travail est encore en raison de la fertilité ou du prix des denrées cultivées; de la fertilité, lorsque les denrées et les valeurs sont les mêmes; et du prix, lorsque les denrées et les valeurs sont différentes.
Le carreau de terre dans les colonies produit au moins 2000 livres par an, ce qui donne environ 800 livres par arpent. Le produit de l'acre en Angleterre n'est evalué qu'à 4 livres sterling, ou 108 livres par arpent [Note: Le carreau est de 3,400 toises quarrées. L'acre de 1,135 toises, et l'arpent de 1,334.4.].
Un homme, dont le travail rend annuellement 520 livres dans une terre qui ne produit que 108 livres par arpent, donnerait dans une terre qui produit 800 livres, 3851 livres 17 sols. Je réduis cette somme au tiers à cause de l'avantage qu'a le cultivateur d'Europe d'employer des machines que le cultivateur esclave n'emploie pas, et nous aurons 1283 liv. 19 sols pour le travail de l'homme libre, tandis que celui de l'esclave n'est que d'environ 353 livres.
J'ai comparé le travail de la vigne à celui des sucreries, il faut exactement le même nombre de journées d'esclaves que de vignerons dans la même étendue de terrein cultivée en cannes ou en vignes. Dans un arpent de vigne produisant 240 livres, le travail du journalier peut être évalué à 1200 livres par an, comme celui du Nègre sucrier dans sa plus grande valeur. La proportion du travail libre au travail servile est donc ici comme 4000 livres à 1200 livres. Pour prévenir les objections, j'ai infiniment réduit les avantages du travail de l'homme libre. Je préviens qu'il est toujours question dans ces calculs du produit absolu du travail, et pas du tout du produit net, que bien d'autres causes peuvent augmenter ou diminuer.
[14] Voyez ce que dit M. Parmentier de la fécondité du maïs à l'Amérique, dans son excellent mémoire sur la culture de cette plante, couronné par l'Académie de Bordeaux en 1784. L'évaporation à l'Amérique est beaucoup plus considérable que dans nos climats; et il seroit peut-être possible de prouver que la fertilité des différentes parties de la terre est en raison de l'évaporation de leurs surfaces.
[15] On objectera que c'est le bon marché du travail, bien plus que sa quantité absolue, qui est important pour le propriétaire; c'est le plus grand bénéfice qu'il doit chercher. Il faut donc prouver encore que le travail de l'esclave est plus coûteux que celui du cultivateur salarié. Le Nègre, dont j'ai évalué le travail à 1200 livres, vaut au moins 3000 livres. L'intérêt de cette somme compté à 8 pour cent dans les colonies, les risques de remplacements 5 pour cent font ensemble 13 pour cent ou 390 livres; si on y ajoute 110 livres seulement pour l'entretien et la nourriture, on trouvera que chaque esclave, bon travailleur, coûte au moins 500 livres, tandis que le prix d'un journalier en France n'est que de 300 à 350 livres, pour son travail annuel.
[16] Caeteris servis non in nostrum morem descriptis per familiam ministeriis utuntur. Suam quisque sedem, suos penates regit. Frumenti modum dominus, aut pecoris, aut vestis, ut colono, injungit, et servus hactenus paret. Tacite, de mor. Germ.; c'est le premier degré d'affranchissement que je propose.
[17] Par arrêt du conseil, du 29 Décembre 1776, j'avois obtenu une concession du terrein situé dans la Guyanne, entre les rivières d'Oyac et d'Aprouague, ce qui occupe une étendue d'environ 250 lieues quarrées, et voici ce que je demandois. «Que tous les esclaves de la Guyanne eussent un pécule assuré et constant, et qu'il fût loisible aux habitants, comme à la compagnie que je formois, de changer l'esclavage pur et simple en servage de glèbe». Ce sont les termes d'un mémoire que je remis alors au ministre de la marine.
[18] Rousseau, du gouvernement de Pologne.
[19] C'est ce que les Romains appelloient adscripririos seu addictos glebae. Les addicti glebae étoient des serfs qui demeuroient attachés à la glèbe. Les adscripti glebae étoient des fermiers qui cultivoient en payant des redevances. Lorsque les Francs, dit Loiseau, conquirent les Gaules, ils réduisirent les naturels du pays à la servitude de glèbe. Le grand inconvénient de ces loix, ou plutôt leur injustice, étoit de ne pas prescrire des moyens d'affranchissement. La cupidité et la tyrannie y ajoutèrent successivement des dispositions vraiment barbares.
[20] Voici un chapitre de Montesquieu, qui fera mieux entendre encore la nature du servage que je propose. «L'esclavage de glèbe s'établit quelquefois après une conquête. Dans ce cas l'esclave qui cultive doit être le colon partiaire du maître. Il n'y a qu'une société de perte et de gain qui puisse réconcilier ceux qui sont destinés à travailler, avec ceux qui sont destinés à jouir». Esp. des loix, liv. XIII, chap. 3.
[21] Je crois pouvoir prouver que le revenu particulier seroit augmenté dans le nouveau système de culture que je propose: mais quand il seroit un peu diminué, la réparation d'une grande injustice exigeroit bien ce sacrifice.
Une habitation en sucre terré ayant 80 carreaux en cannes, 120 qui peuvent être plantés, et 100 en savannes ou prairies et mornes, évaluée………………………………………… 1,400,000 l.
Ayant un attelier de 250 Nègres estimés à 2000 liv. ensemble 500,000 liv. donne un produit de 300,000 liv. de sucre: ces 300,000 liv. à 50 le cent donnent………………… 150,000 l.
Les dépenses………………….. 40,000
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Reduisent le produit à…………. 110,000 l.
————-
Si les 250 Nègres s'affranchissent, ils paieront les
3/4 de leur valeur………………………………. 375,000
Nous avons évalué l'habitation……………………… 1,400,000
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Le capital est réduit à……………………………. 1,025,000 l.
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Dans ce nouvel état de culture, le produit sera au moins doublé et porté à……….. 300,000 l. La moitié du maître sera de……… 150,000 l. La dépense réduite à…………….. 15,000 ————- Le revenu sera de………………. 135,000 l. ————-
Ou plus de 13 pour cent, tandis qu'il n'étoit que de 8 pour cent à peu près. Les serfs de glèbe, au lieu du produit de leurs jardins et de 25000 liv. pour leur entretien, auront également le produit de leurs jardins, dont ils pourront disposer, et un revenu de 500 l. par tête.
Depuis que j'ai écrit ces feuilles, j'ai lu, dans le courrier de l'Europe, vol. 23, n°. 25, un mémoire, présenté en 1779 et en 1785 par M. le chevalier de Laborie, lieutenant-colonel d'infanterie, sur les moyens de donner la liberté aux esclaves en Amérique. Les mêmes principes nous ont guidés; mais les moyens d'affranchissement, que j'avois proposés en 1776 au gouvernement, et que je publie aujourd'hui, sont différents. M. de Laborie parle d'une sucrerie qu'il vouloit établir à la Tortue. Il étoit convenu, dit-il, qu'un habitant se chargeroit des frais d'établissement, en payant seulement aux cultivateurs la moitié du prix du sucre; et il avoit calculé que chaque cultivateur aurait, au delà de ses dépenses, un bénéfice de 5 à 600 livres.
[22] Il est impossible de suivre tous les égarements de l'intérêt particulier. Personne n'a répondu avec plus de sentiment aux défenseurs de l'esclavage que M. l'abbé Raynal. Voyer l'histoire phil. et pol. des établissements des Européens dans les deux Indes, liv. XI, parag. XXIV.