III
Le Poète est celui qui regarde. Et que voit-il ? — Le Paradis.
Car le Paradis est partout ; ne croyons pas les apparences. Les apparences sont imparfaites : elles balbutient les vérités qu’elles recèlent ; le Poète, à demi-mot, doit comprendre, — puis redire ces vérités. Est-ce que le Savant fait rien d’autre ? Lui aussi recherche l’archétype des choses et les lois de leur succession ; il recompose un monde enfin, idéalement simple, où tout s’ordonne normalement.
Mais, ces formes premières, le Savant les recherche, par une induction lente et peureuse, à travers d’innombrables exemples ; car il s’arrête à l’apparence, et, désireux de certitude, il se défend de deviner.
Le Poète, lui, qui sait qu’il crée, devine à travers chaque chose — et une seule lui suffit, symbole, pour révéler son archétype ; il sait que l’apparence n’en est que le prétexte, un vêtement qui la dérobe et où s’arrête l’œil profane, mais qui nous montre qu’Elle est là[2].
[2] A-t-on compris que j’appelle symbole — tout ce qui paraît.
Le Poète pieux contemple, il se penche sur les symboles, et silencieux descend profondément au cœur des choses, — et quand il a perçu, visionnaire, l’Idée, l’intime Nombre harmonieux de son Être, qui soutient la forme imparfaite, il la saisit, puis, insoucieux de cette forme transitoire qui le revêtait dans le temps, il sait lui redonner une forme éternelle, sa Forme véritable enfin, et fatale, — paradisiaque et cristalline.
Car l’œuvre d’art est un cristal — Paradis partiel où l’Idée refleurit en sa pureté supérieure ; où, comme dans l’Éden disparu, l’ordre normal et nécessaire a disposé toutes les formes dans une réciproque et symétrique dépendance, où l’orgueil du mot ne supplante pas la Pensée, — où les phrases rythmiques et sûres, symboles encore, mais symboles purs, où les paroles, se font transparentes et révélatrices.
De telles œuvres ne se cristallisent que dans le silence ; mais il est des silences parfois au milieu de la foule, où l’artiste réfugié, comme Moïse sur le Sinaï, s’isole, sort des choses, du temps, s’enveloppe d’une atmosphère de lumière au-dessus de la multitude affairée. En lui, lentement, l’Idée se repose, puis lucide s’épanouit hors les heures. Et comme elle n’est pas dans le temps, le temps ne pourra rien sur elle. Disons plus : on se demande si le Paradis, hors du temps lui-même, n’était peut-être jamais que là, — c’est-à-dire qu’idéalement[3]…
[3] Relire la [note 1], page 83.
Narcisse cependant contemple de la rive cette vision qu’un désir amoureux transfigure ; il rêve. Narcisse solitaire et puéril s’éprend de la fragile image ; il se penche, avec un besoin de caresse, pour étancher sa soif d’amour, sur la rivière. Il se penche et soudain, voici que cette fantasmagorie disparaît ; sur la rivière il ne voit plus que deux lèvres au devant des siennes, qui se tendent, deux yeux, les siens, qui le regardent. Il comprend que c’est lui, — qu’il est seul — et qu’il s’éprend de son visage. Autour, un azur vide, que ses bras pâles crèvent, tendus par le désir à travers l’apparence brisée, et qui s’enfoncent dans un élément inconnu.
Il se relève alors, un peu ; le visage s’écarte. La surface de l’eau comme déjà se diapre et la vision reparaît. Mais Narcisse se dit que le baiser est impossible, — il ne faut pas désirer une image ; un geste pour la posséder la déchire. Il est seul. — Que faire ? Contempler.
Grave et religieux il reprend sa calme attitude : il demeure — symbole qui grandit, — et, penché sur l’apparence du Monde, sent vaguement en lui, résorbées, les générations humaines qui passent.
Ce traité n’est peut-être pas quelque chose de bien nécessaire. Quelques mythes d’abord suffisaient. Puis on a voulu expliquer ; orgueil de prêtre qui veut révéler les mystères, afin de se faire adorer, — ou bien vivace sympathie, et cet amour apostolique, qui fait que l’on dévoile et qu’on profane en les montrant, les plus secrets trésors du temple, parce qu’on souffre d’admirer seul et qu’on voudrait que d’autres adorent.
LA TENTATIVE AMOUREUSE
ou
LE TRAITÉ DU VAIN DÉSIR
A Francis Jammes.
Le désir est comme une flamme brillante, et ce qu’il a touché n’est plus que de la cendre, — poussière légère qu’un peu de vent disperse — ne pensons donc qu’à ce qui est éternel.
Caldéron (La Vie est un Songe).
La première édition de La Tentative amoureuse parut à la librairie de l’Art indépendant en 1893.
Ces livres n’auront pas été les récits très vrais de nous-mêmes, — mais plutôt nos tristes désirs, les souhaits d’autres vies à jamais défendues, et tous les gestes impossibles. Ici j’écris un rêve qui dérangeait trop ma pensée, et réclamait une existence. Un rêve de bonheur, ce printemps, m’a lassé ; j’ai souhaité de moi des éclosions plus parfaites. J’ai souhaité d’être heureux, comme si je n’avais rien d’autre à être, — comme si le passé, pas toujours, sur nous ne triomphe, — comme si la vie n’était pas faite de l’habitude de sa tristesse, et demain la suite d’hier, — comme si ne voici pas qu’aujourd’hui mon âme s’en retourne déjà vers ses études coutumières, sitôt délivrée de son rêve.
Et chaque livre n’est plus qu’une tentation différée.
Certes, ce ne seront ni les lois importunes des hommes, ni les craintes, ni la pudeur, ni le remords, ni le respect de moi ni de mes rêves, ni toi, triste mort, ni l’effroi d’après tombe, qui m’empêcheront de joindre ce que je désire ; ni rien — rien que l’orgueil, sachant une chose si forte, de me sentir plus fort encore et de la vaincre. — Mais la joie d’une si hautaine victoire — n’est pas si douce encore, n’est pas si bonne que de céder à vous, désirs, et d’être vaincu sans bataille.
Lorsque le printemps vint cette année, je fus tourmenté par sa grâce ; et comme des désirs faisaient ma solitude douloureuse, je sortis au matin dans les champs. Tout le jour le soleil rayonna sur la plaine ; je marchai rêvant au bonheur. Certes il est, pensai-je, d’autres terres que ces landes désenchantées où je menais paître mon âme. Quand pourrai-je, loin de mes moroses pensées, promener au soleil toute joie, et dans l’oubli d’hier et de tant de religions inutiles, embrasser le bonheur qui viendra, fortement, sans scrupule et sans crainte ? Et je n’osai rentrer ce soir-là, sachant imaginer trop d’inquiétudes nouvelles ; je marchai vers les bois où déjà, jadis et tant de fois ma solitude s’était perdue. — La nuit vint et le clair de lune. Le bois se fit tranquille et s’emplit d’ombres merveilleuses ; le vent frémit ; les oiseaux de nuit s’éveillèrent. J’entrai dans une allée profonde où le sable à mes pieds luisait, et cette blancheur poursuivie me guidait. Entre les branches plus espacées, quand le vent agitait les arbres, on voyait flotter sur l’allée la forme insaisissable des brumes ; et comme au milieu de la nuit la rosée ruissela des feuilles, des parfums s’étant élevés, la forêt devint amoureuse. Il y eut des frémissements parmi l’herbe ; chaque forme cherchant, trouvant, faisant l’harmonie, les fleurs larges se balancèrent, et le pollen flotta, plus léger que la brume, en poussière. Une joie secrète et pâmée se sentait bruire sous les branches. J’attendais. Les oiseaux nocturnes pleurèrent. Puis tout se tut ; c’était le recueillement d’avant l’aube ; la joie devint sereine et ma solitude éperdue, sous la nuit pâle et conseillère.
Qualquiera ventio que sopla.
Poussière légère, qu’un peu de vent disperse.