EMMANUEL SIGNORET
Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:
J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande
Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins.
Muses! vous soutenez mes plus hardis desseins:
Ma parole de feu vous l'avez enfantée
Pour qu'elle soit enfin des races écoutée.
Ces vers, que publiait la Revue Blanche du 1er janvier dernier, sont à peu près les derniers d'Emmanuel Signoret. Le 20 décembre 1900, à Cannes, où, longtemps, des soins vigilants et une sorte d'inspiration latente la prolongèrent encore, s'acheva enfin sa triste lutte contre la nuit et la misère. La mort vint, non comme une étrangère, et non comme une amie, mais comme une fatale attendue qui ne devait trouver en lui plus rien à prendre, qu'une souffrante dépouille épuisée—tant l'effort du poète avait été de poser, en des vers qu'elle ne put toucher, la part exquise de lui-même—de sorte que, reculé et comme disparu derrière son œuvre, son absence n'importât plus.
Oui, tout l'effort de Signoret, sachant de loin la mort venir, fut l'effort propre de l'artiste: la nier. Fixer sa propre gloire et sa pensée en des lignes si belles, si pures, que le temps n'y pût rien enlever.—Qu'eût été l'œuvre d'art sans la mort, contre laquelle elle proteste?
L'imperfection de certains poètes rassure. Il semble, tant leur effort satisfait peu, qu'ils aient encore beaucoup à dire, parce que jusqu'alors ils ont mal dit. Un long temps de vie leur est dû pour mener à mieux leur pauvre œuvre.—Par sa beauté, parfaite trop vite, accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait: elle empiétait sur sa vie. La satisfaction de ses vers ne lui laissait, nous semblait-il, plus rien à dire. Hélas! C'étaient—beauté, vie, œuvres—choses disons-nous: accomplies. La mort ne changera rien à ses vers. La vie n'y eût rien ajouté.
Il était, pour les choses terrestres, sinon aveugle comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie, que jamais la laideur ou l'infirmité du réel ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve. Autant sa marche dans les rues était gauche, tâtonnante et gênée, autant son essor était là robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres appellent inspiration, visitation de la Muse, dont tels poètes sortent las et boiteux comme Jacob d'une lutte avec l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal—à ce point qu'au contraire ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour lui causes de maladie, de ruine.
La misère, parfois, arracha d'un Léopardi, d'un Verlaine des chants si inespérément beaux qu'on doute s'il sied bien d'accuser de sa cruauté pour eux la Nature. Ici point: la douleur, la misère n'arrachèrent d'Emmanuel Signoret pas un chant, pas un cri personnel. Les cordes métalliques de sa lyre ne se détendirent jamais. Il n'y eut là, ni pose, ni affectation d'impassibilité, mais isolation naturelle et complète de sa faculté poétique. De sorte que cette grande misère où vécut, dont mourut Signoret n'a servi de rien pour son art et reste simplement lamentable.
Un jour je le vis, à Cannes; je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage.—«Moi, je suis toujours prêt, répondit-il; j'attends que l'on me commande quelque chose.»—A la façon de Malherbe, de Pindare, Signoret se sentait poète officiel; tout comme eux, sur commande, à propos de n'importe quoi, il eût fait des vers admirables; il eût su couronner d'un laurier neuf chaque victoire... Et comme aucune commande officielle ne lui venait, Signoret, n'ayant rien de particulier à dire, satisfaisait son lyrisme en se chantant. Il se chantait lui-même sans repos et sans lassitude; il chantait Puget-Théniers, Lançon, villages immortels de ce qu'il les avait habités; il chantait la plage de Cannes comme Ronsart avait chanté les bords du Loir. Comme Ronsart chantait:
Quelqu'un après mil ans, de mes vers étonné
Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire,—
il chantait, en non moins beaux vers:
O Cannes! jamais l'œil véridique des Muses
Ne t'avait éclairé pour l'immortalité.—
Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses,
Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.
Et puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne descendait, il posait sur son propre front, le tressant lui-même en couronne, le laurier que lui-même et solitaire avait cueilli. Et dans l'orgueil, dans l'infatuation même du geste, rien de bassement égoïste ni d'intéressé ne restait. Rien d'impersonnel, de général, d'officiel dirai-je, comme la figure qu'il évoque de lui-même en ses vers. Il parle de lui-même comme d'une autre divinité.
Une poésie si déshumanisée étonne aujourd'hui, déconcerte. Les âmes trop sceptiques et trop peu dévouées méconnaissent la divine et païenne ferveur qui peut, sur l'autel d'Apollon, consumer sans laisser de cendres. Le profane n'estime la passion qu'à ce qu'elle a laissé de déchets. La pureté du sacrifice est telle, ici, qu'il se méprend. Qu'importe! si, sur la pierre lisse où, par le feu, tout ce qui restait de charnel fut dévoré, la flamme intense et sans vacillement de cette glorieuse consomption se reflète.
Nous mettrons aux bergers un flambeau dans les mains;
Nous leur dirons: «Versez, par torrents, aux chemins
La lumière opulente! Assez d'âmes sont mortes!
De la maison sans joie, allez! brisez les portes!
L'œil de l'homme a du ciel les charmantes couleurs!
Les membres parfumés des enfants sont des fleurs
Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie.
Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie!»
Girgenti, janvier 1902.