CHAPITRE IV

Montesquieu à l’hôtel Duplessy: sa tenue, ses manières, son langage dans l’intimité.—Venuti, abbé de Clairac.—L’abbé comte de Guasco: plaisanteries à son adresse.—Épigramme de Thémire contre les Agenais.—Impressions de voyage en Autriche, en Angleterre, en Italie: Souvenirs de Florence.

Ces jours-là sont jours de fête pour le logis du Jardin-Public. Les serviteurs, affairés, chuchotent à l’antichambre. Le salon, garni de plantes et de fleurs, brille, sous le feu des lumières, d’un éclat insolite.

Chacun des habitués est à son poste. Jean-Jacques Bel, isolé dans un coin, ébauche un sourire distrait. Marcellus lorgne un Téniers dont il connaît tous les détails. M. de Navarre, par manière de contenance, débite un madrigal à Mme de Pontac, qui l’écoute à peine. Dom Galéas promène sa silhouette fantasque. Le Père François, enveloppé dans sa douillette, médite sans succès un problème ardu. Élisabeth Duplessy se meurt d’impatience, tandis que sa mère, parée de sa robe de satin crème, donne un coup d’œil aux derniers préparatifs. Barbot, qui a assisté à l’arrivée du carrosse, fournit, pour la dixième fois, sur la santé du voyageur, des nouvelles accueillies avec une vive curiosité.

Enfin, il apparaît...

Démarche modeste, mise simple, vêtements d’étoffes communes, sans dorures, ni broderies: le mépris qu’il professe à l’égard des petits-maîtres égale son dédain des grands seigneurs... A ne juger que la tournure, tout l’air d’un bourgeois de province, vivant sur sa terre et ménager de son bien.

La tête, c’est autre chose. Hormis celle de Voltaire, il n’en est pas de plus curieuse. Mais quelle différence d’expression! Chez l’un, le génie est marqué au coin de l’impudence; chez l’autre, il est fait de douceur et de bonté... «Eh!—proclame le chevalier d’Aydie—qui n’aimeroit pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d’admiration ou adorable[73]?»—Adorable n’est pas trop fort, tant est puissante la séduction. L’œil, pénétrant et vif, bien que voilé par la myopie—cet œil méridional à qui rien n’échappe—recèle des trésors de caresses. De même, la bouche, fine, quelque peu sensuelle, d’une raillerie implacable pour le vice et les abus, s’éclaire, dans l’intimité, de sourires exquis... On a dit: un masque de médaille, un profil d’empereur romain. C’est cela même, avec un reflet de la grâce asiatique illuminée par l’esprit gaulois.

Comme, sous l’influence du ciel natal, cette figure, d’une étrange mobilité, s’épanouit! A part quelques privilégiés, on ne la connaît guère hors de Bordeaux. La nature de Montesquieu répugne aux exhibitions de commande. Son regard, qui plonge dans la lumière «avec une espèce de ravissement», voit trouble au milieu des fêtes. La timidité fut le fléau de sa vie: elle lie sa langue, met un nuage sur ses pensées, dérange ses expressions, obscurcit même ses organes... Il n’aime que les maisons où il peut se tirer d’affaire avec son esprit de tous les jours[74]. Ailleurs, il est distrait, soucieux, méditatif. S’il apporte quelque attention autour de lui, c’est qu’il poursuit un sujet d’étude. Le plus souvent, il se dérobe aux curieux, soit pour rester en tête-à-tête avec lui-même, soit pour s’entretenir, avec les étrangers, des goûts, des mœurs, des lois de leur pays... La duchesse de Chaulnes s’en plaignait comme d’un manque d’égards: cet homme, disait-elle, vient chez nous faire son livre!

En Guyenne, au contraire, les facultés brillantes de Montesquieu s’affirment sans réserve. Sa conversation est un feu roulant d’éloquence familière. Simple, dépourvue d’apprêt, d’une narquoise bonhomie, empruntant ses couleurs aux choses de la vie courante, sans jamais être triviale, elle éclate en traits audacieux. Aucun obstacle ne la paralyse, ni le défaut d’assurance, ni la connaissance incomplète des auditeurs, ni la crainte—instinctive chez les provinciaux de passage à Paris—d’une police toujours en éveil. Sa verve, en toute liberté, se donne carrière, gasconnant sans provoquer les sourires, se prêtant de bonne grâce au choc des interruptions, déroulant une liste interminable de menus faits recueillis durant les mois d’absence... Que de récits étincelants, d’anecdotes plaisantes, d’aperçus ingénieux, de jugements profonds, dans le goût de ces Lettres persanes qui s’étaient vendues «comme du pain», et auxquelles les libraires, à grands cris, sollicitaient une suite!

A vrai dire, il s’en fallait de beaucoup que la matière fût épuisée. Dans sa fulgurante satire, Montesquieu a souvent négligé le détail. On ne doit pas s’en étonner. Les premières lettres—presque d’un écolier—furent écrites, en manière de distraction, entre une leçon de droit romain et un chapitre de Cujas[75]. Les autres émanent d’un robin d’éclosion récente, que des fonctions sédentaires confinent au fond de sa province. Comment connaîtrait-il la capitale, ne l’ayant aperçue qu’à travers les rideaux du carrosse qui l’emmena chez les Oratoriens? Quant à Versailles, c’est à peine s’il en soupçonne l’existence. Personnellement, il n’a rien vu des platitudes dont la cour est le théâtre. Ses informations, il les tient des gazettes: le document direct lui manque. Aussi, après avoir frappé à la marque de son génie des pensées qui circulent parmi une élite audacieuse, a-t-il soin de laisser dans l’ombre ce qui exige des précisions. Si, par aventure, il se hasarde sur un terrain inexploré, l’exactitude s’en ressent. Veut-il peindre un courtisan, c’est-à-dire «l’une des personnes du royaume qui représentent le mieux»? il montre un petit homme si fier, humant avec tant de hauteur une prise de tabac, crachant avec tant de flegme, caressant ses chiens d’une manière si offensante pour ses semblables, qu’on ne peut se lasser de l’admirer[76]... Ce portrait, d’une forme piquante, est peut-être celui des gentillâtres de Gascogne; mais il est impossible d’y reconnaître le grand seigneur pompeux du règne de Louis XIV, pas plus que le roué, d’allures débraillées, des beaux jours de la Régence... L’imagination de l’artiste a suppléé au modèle qui lui faisait défaut[77].

Écrivant dix ans plus tard, Montesquieu eût, d’une main autrement sûre, accusé la ressemblance! C’est qu’alors la région habitée par ceux «qui voient le roi» n’avait plus de secrets pour lui... région étrange où donner la main à un galant homme de son espèce constitue une dérogeance, où le talent est gouverné par des valets, où le sort des peuples dépend d’une favorite, où les liens de famille sont rompus, où les races, ruinées par le luxe et les vices, se relèvent par des alliances qui jouent le rôle «du fumier dont on engraisse les terres montagneuses et arides...» Oh! ces puissants, heureux de le mortifier, ces gens en place dont la faveur va se refroidissant à mesure que grandit celle du public, les haines sottes, les jalousies mesquines, les compromissions scandaleuses! Quels chapitres admirables pour un second volume des Lettres persanes! Ces chapitres qui nous manquent virent sûrement le jour, sous forme de vibrantes improvisations... Seul, hélas! le salon de Mme Duplessy en goûta l’ironie vengeresse.

Montesquieu trouvait, à Bordeaux, des partenaires de taille à lui donner la réplique. En effet, le cénacle allait toujours croissant: étrangers visitant la Guyenne, gentilshommes se rendant à la cour d’Espagne, savants accomplissant leur tour de France,—sans compter les recrues acclimatées dans le pays.

De ce nombre était Philippe de Venuti, abbé de Clairac[78]. Littérateur, poète, numismate, archéologue, le nouveau venu ne négligea rien pour acquérir droit de cité dans la patrie d’Ausone. Il étudia ses monuments, s’appliqua à les décrire, rechercha leur origine, collectionna médailles et monnaies, ne laissa pas, sans le remuer, un coin de l’antique duché d’Aquitaine... Messieurs les antiquaires, s’écriait un jour le châtelain de La Brède, vous êtes tous des charlatans[79]!—Cette boutade ne visait pas Venuti, bien qu’au dire d’un juge éclairé[80], le docte collectionneur ne fût pas à l’abri de toute critique. Mais où il excellait sans conteste, c’est dans l’organisation des fêtes. Nul ne savait, comme lui, enguirlander de fleurs un sujet allégorique, préparer des inscriptions flatteuses, combiner emblèmes et devises. En 1745, lors du passage de la dauphine Marie-Thérèse, il accomplit des merveilles, avec l’assistance du chevalier Servandoni, peintre et architecte du roi. Les jurats, qui ne péchaient point par excès de largesses, lui offrirent une bourse remplie de jetons: le présent ne valait pas cent écus, mais c’était «celui d’une grande cité»[81].

Encore un Italien, également d’église: l’abbé comte de Guasco, accrédité par Mme d’Aiguillon[82], homme d’esprit autant que de science, écrivant le français avec pureté, traduisant, pour faire sa cour à la bonne duchesse, sa «muse favorite», les œuvres d’un prince russe, du nom de Cantimir. A Paris, très lancé dans le monde diplomatique où Mme Geoffrin, médisante à ses heures, affirme qu’il tend l’oreille avec trop d’attention. A Bordeaux, soignant son estomac, sa vue et ses poumons, buvant peu, se couchant tôt, recherchant le commerce des gens aimables, mais timide auprès des femmes dont sa candeur ne cesse de proclamer la nature séraphique... Montesquieu, qui en a fait son homme-lige, le plaisante de n’avoir, pour agrémenter ses rêves, d’autres pensées que celles de Pascal. Il lui prédit que le diable, tentateur du moine de la légende, prendra sa revanche, et assure que, ce jour-là, il suffira de la vue d’un soulier mignon pour mettre en déroute tout un passé de continence. Bientôt, poursuivant ses railleries, il lui reprochera de fantastiques déportements: vingt et une victimes en l’espace de quelques mois... Hercule sous le masque de Don Juan!

Ce séducteur malgré lui fait, en matière religieuse, profession d’un éclectisme remarquable... Catholique? Assurément; ce qui ne l’empêche pas de vivre en bonne harmonie avec la baronne de Montesquieu, une calviniste pratiquante; avec la maréchale d’Estrées, chez qui l’esprit d’intrigue n’exclut pas la galanterie; avec Mme du Châtelet, un apôtre résolu des doctrines matérialistes... Époque singulière, toute d’oppositions et de contrastes, de détachement plus que de tolérance, où, sans rougir, la vertu coudoie le vice, et où la foi fait bon ménage avec l’hérésie, le doute et l’athéisme!

Alimentées par ces hôtes de choix, les soirées s’écoulent rapides. Celui-ci risque une lecture, celui-là cisèle un mot. Mme de Pontac ébauche un quatrain, le Père François tente une expérience de physique. Quant à la duchesse, elle garde toujours en poche quelque anecdote inédite. Arrive-t-elle de Paris ou de Versailles, c’est une gazette de la cour et de la ville. Débarque-t-elle d’Agen où l’appelle aussi la sauvegarde de son franc-alleu, il est rare qu’elle n’ait pas en réserve quelque moquerie à l’adresse des gens du cru... Témoin celle-ci qu’elle débite avec un talent de diction auquel Mme du Deffant elle-même ne peut s’empêcher de rendre hommage.

Qu’on se la représente, droite dans sa haute stature, cambrée avec élégance, le buste rejeté en arrière à la façon des soubrettes délurées, entrecoupant d’explications préliminaires—comme Oronte en son sonnet—la pièce qui va jaillir de ses lèvres...

—Épigramme! C’en est une,... une épigramme d’Agenais... Je réclame l’indulgence... m’y voici:

Chez un évêque aimable, jeune et sage,

Qui de la cour a su joindre l’usage

A tant d’esprit, de grâce, de sçavoir,

Que l’admirer, que l’aimer et le voir

C’est même chose...

La duchesse s’arrête:

—Chacun, murmure-t-elle, a reconnu Monseigneur de Chabannes[83]... Bien! je reprends:

... Or, chez lui, donc, un soir,

Présidial, Sénéchal, prêtres, moines,

Voire un chapitre ou deux de gros chanoines,

Autour de lui formoient un cercle noir.

Thémire entra...

La duchesse fait une nouvelle pause, et lançant un regard circulaire:

—Thémire, c’est votre humble servante...

Thémire entra, de mille attraits comblée...

Cette ennuyeuse et lugubre assemblée,

Comme un fond sombre, en rehaussoit l’éclat.

En l’abordant:—J’aurois, dit le prélat,

Sur ces gens-là de qui vous faire rire,

S’ils n’entendoient, et, dans mon embarras,

Je suis tenté de vous l’aller écrire...

Lors, la charmante et divine Thémire,

En souriant, lui répondit tout bas:

—Hé, Monseigneur, vous me pouvez tout dire...

Parlez latin: ils ne l’entendent pas[84]!

Des bons mots et des petits vers, on passe aux récits de voyages: un sujet cher aux Gascons qui, de tout temps, épris de l’inconnu, eurent le goût des aventures lointaines. Quelle étude attrayante que celle des pérégrinations comparées de la pléiade d’hommes célèbres qui s’épanouirent sur les rives de la Garonne:—Montaigne, si précis dans ses constatations, si profond dans ses remarques, diseur plein d’humour appliquant à la rédaction de simples notes ce style vif, piquant, familier, naïf, qui est un charme et une joie;—Pibrac, dont les infortunes, en Pologne, participent du roman;—Paul de Foix, diplomate mâtiné de parlementaire et de philosophe, escorté, sur les grands chemins qui mènent à Rome, d’une phalange de disciples, observateur diligent durant le jour, et, le soir, barricadé dans l’un de ces coupe-gorge où gîtaient les voyageurs, expliquant, l’épée à la main, l’Organon d’Aristote, ou la République de Platon...

Dans cette galerie d’illustres, Montesquieu occupe une place à part. Nul ne poussa plus loin l’art de vivre dans les pays étrangers, de pénétrer leurs coutumes, leurs mœurs, leur esprit... Un art peu répandu.—Que de personnes, déclare-t-il, prennent des chevaux de poste, et combien peu savent voyager! On connaît l’histoire de ce gentilhomme qui, de son séjour à Naples, n’avait rapporté qu’un souvenir: celui d’un reître qui couchait tête nue et buvait dans ses bottes!... Quand Montesquieu quitte une région, il a tout vu, tout analysé, tout gravé dans sa mémoire: l’agriculture, l’industrie, le régime des impôts, les ports, les routes, l’endiguement des rivières, les arsenaux, les manufactures. Son esprit ne s’est point donné de trêve: il a fouillé les bibliothèques, inventorié les collections, interrogé citadins et campagnards, hommes politiques et boutiquiers...

Quelles admirables excursions il ménage à son monde! Tantôt c’est en Allemagne qu’il l’entraîne à sa suite, tantôt en Hongrie, en Autriche, en Hollande ou sur les côtes de la Grande-Bretagne, cette terre des libertés qu’il propose comme modèle. Mais c’est surtout de l’Italie qu’il se plaît à converser;—le Père François et Jean-Jacques Bel, qui la visitèrent en détail, lui donnent la réplique.

Ce qu’il admire, dans «la contrée sans rivale», ce ne sont ni ses institutions, ni ses peuples, ni ses princes. Partout, il constate la décadence; partout l’oisiveté, la débauche, la poltronnerie, la mendicité jointe aux prétentions, le brigandage, l’avarice. S’il se passionne, c’est pour les souvenirs glorieux, qui jaillissent du sol, et pour les manifestations de l’Art...

L’Art! une révélation... «Avant de franchir les Alpes, déclare-t-il, je n’en avois aucune idée!»... Mais l’initiation a été rapide, et il apporte, dans sa conception du beau, la maîtrise d’un homme habitué à observer la nature[85]. C’est en critique pénétrant, habile à découvrir le sublime d’une œuvre aussi bien que son point faible, qu’il énumère les merveilles dont son regard fut ébloui. Toutes les toiles des grands maîtres reçoivent son tribut d’hommages, mais ses dévotions ardentes s’adressent au divin Sanzio: «Il semble, s’écrie-t-il dans sa ferveur idolâtre, que Dieu, pour créer, se soit servi de la main de Raphaël[86]

Grisé par sa parole, il accumule les explications. Pas un tableau devant lequel il n’arrête son auditoire; pas une statue dont il ne fasse les honneurs!... Ce qui ne l’empêche point de passer au fil d’une implacable raillerie les villes qui recèlent ces trésors... Vérone? un mauvais lieu. Venise? un foyer de pestilence. Gênes, «où il s’ennuya à la mort?» une république dégénérée...

Seule, Florence trouve grâce à ses yeux. Avec ses jardins multicolores, sa ceinture d’orangers, ses palais de marbre, le prestige de ses légendes, ses galeries où le profane confondu avec le sacré attendrit les cœurs et exalte les âmes, la cité des Médicis exerce sur lui une invincible séduction. Le charme des habitants a achevé sa conquête. Leur simplicité le ravit. A Florence, affirme-t-il, point de luxe faux déguisant la misère; point d’édifices somptueux à l’extérieur et ruinés au dedans. La franchise y règne sans partage, alliée à la bonne grâce, à l’indulgence, à l’absence de toute recherche. Dans cette heureuse contrée, l’étiquette n’a pas de partisans, une perruque de travers n’indispose personne, et c’est à peine si, à leur équipage, on distingue le banquier opulent de son voisin le cardeur de laine... L’orateur qui, lui aussi, est un simple, se complaît dans ces détails. En contant que les anciens princes du pays allaient à pied par la ville, parapluie au dos et falot au poing, ses fibres bourgeoises tressaillent d’aise. Et c’est avec délices qu’il représente le premier ministre, marquis de Montemagno, prenant le frais devant sa porte, assis sur une chaise et «branlant les jambes» comme un modeste Rousselin, tandis que le grand-duc régnant devise, dans le jardin d’en face, avec les serviteurs de sa maison.

Lancé sur ce sujet, Montesquieu ne tarirait pas. Mais, pendant que Venuti, originaire de la Toscane, applaudit à tout rompre; que Guasco, un enfant du Piémont, réclame en faveur de Turin; que Barbot, né curieux, sollicite des éclaircissements sur les dames «très jolies, très gaies, très spirituelles» qui ouvrirent leurs boudoirs au voyageur, l’horloge, avec son carillon, rappelle celui-ci à la réalité...

—Neuf heures! s’écrie-t-il...

Et, feignant une terreur comique:

—Que dira mon frère le doyen, en apprenant cette débauche!

On l’entoure, on le presse, on le conjure d’achever son récit interrompu au meilleur moment... L’image du doyen grondeur semble lui donner des ailes. Suivi de l’auditoire qui proteste en vain, il passe dans l’antichambre, se drape de son manteau que lui tend un laquais à moitié endormi, en relève le col de crainte du serein, se coiffe de son chapeau «en castor d’Angleterre», et, sa lanterne d’une main, de l’autre «son ombrelle pour la pluie»:

—Mesdames, murmure-t-il, encore empreint du souvenir de Florence, c’est ainsi que le grand Cosme, rentrant en son palais, prenait congé de sa voisine[87]!

Sur quoi, tirant une révérence mi-sérieuse, mi-plaisante, humant l’air frais, et projetant dans la nuit le feu indécis de sa chandelle, le bonhomme, d’un pas alerte, s’engageait dans les rues solitaires aboutissant à Saint-Seurin.