CHAPITRE X

Nomination de Richelieu.—Campagne de Mme d’Aiguillon en sa faveur.—On le chansonne à Paris.—Hostilité de Mme de Pompadour.—Arrivée en Guyenne.—Spontanéité de la joie publique.—Succès mondains du maréchal.—Le jeu à Bordeaux.—Aventure de Mme Caillou.—Le tripot du duc de Duras.—Lésinerie de Richelieu.—Appréciation à son égard de la marquise de Créquy.—La cabane de Philémon.

Durant cette première partie du XVIIIe siècle, la société bordelaise subit dans ses idées, ses goûts, ses mœurs, l’empreinte puissante de Montesquieu. A cette influence féconde allait en succéder une autre, moins heureuse, qui ne prit fin qu’avec le règne—trop long, hélas!—de Louis XV: celle du maréchal de Richelieu. Après le philosophe dont la parole éclaira le monde, l’homme de cour qui résume le mieux les vices et l’opprobre de son temps.

Nommé gouverneur de la Guyenne le 4 décembre 1755, Richelieu ne prit possession de son poste que dans le courant de 1758. Dès que son départ fut résolu, il chargea sa cousine, Mme d’Aiguillon, de préparer le terrain.

Depuis la mort de son vieil ami le président, la bonne duchesse espaçait ses visites. Elle n’en restait pas moins fidèle à ses affections, entretenant avec les hôtes de Mme Duplessy une correspondance piquante, dont quelques spécimens ont survécu: vrai régal de gourmet. Avec son esprit narquois, la Sœur du pot est une conteuse émérite: le récit des scandales de Versailles prend, en passant par sa plume, l’allure la plus alerte. Parfois, sous cette forme légère, apparaît la note philosophique, avec le souci de l’avenir gros de tempêtes préparé par l’inconscience des cervelles et des cœurs. Que de préoccupations, quelle appréciation sévère dans ce simple paragraphe d’une facture bien féminine: «Des victoires! Nous n’y sommes pas accoutumés depuis quelque temps. La situation critique des affaires et la misère n’empêchent pas que les choses n’aillent le même train. On se marie, on donne des étrennes, le cavagnol se soutient, on achète des habits pour Marly, et l’on prépare des mascarades. Mesdames donnent un grand bal masqué: nous n’en serons pas quittes pour cela... Après Marly, nous en aurons d’autres[209]

En même temps que l’étoffe d’un moraliste, Mme d’Aiguillon possédait les facultés maîtresses du diplomate: elle les utilisa au profit de son noble cousin—celui-là même que Voltaire, dans son jargon obséquieux, qualifiait de mon héros.

Mon héros n’avait rien gardé de l’adolescent qui jouait, sous le feu roi, les chérubins près de la duchesse de Bourgogne. Quoique d’allure encore gaillarde, il supportait le poids de soixante-deux hivers masqués imparfaitement par des artifices de courtisane. Moins aveugle que le beau sexe, la Fortune commençait à lui battre froid. Ses succès d’alcôve se maintenaient, mais le général était moins haut coté que le séducteur. On admettait volontiers que ses conquêtes les plus glorieuses étaient celles qui se paraient de mouches et de rouge.

L’expédition de Minorque lui avait valu cependant un regain de célébrité. Ce fut, à Bordeaux, un déluge de poésies latines, françaises et patoises, sortant des presses de la veuve Brun, imprimeur ordinaire de l’Hôtel de Ville. Le nom de Port-Mahon circulait sur toutes les lèvres: on l’attribua à une rue, à une hôtellerie, à un gâteau d’amandes[210]... Chacun récitait l’ode fameuse où, en vers bons à siffler, le patriarche de Ferney compare le triomphateur à son grand-oncle:

Le cardinal fut plus puissant,

Et même un peu trop redoutable.

Vous me paraissez bien plus grand,

Puisque vous êtes plus aimable.

La réflexion aidant, l’épopée apparut bientôt comme une étourderie favorisée par le hasard[211]. L’engouement fit place à la tiédeur, la tiédeur au dénigrement, et les quolibets pleuvaient, dru comme grêle, quand survint la campagne de Hanovre.

Le rôle de Richelieu, dans cette affaire, ne laissait pas que d’être louche. Substitué par des intrigues de boudoir au maréchal d’Estrées, dont la tactique savante allait déterminer la capitulation de Closter-Seven en vertu de laquelle l’armée anglaise mettait bas les armes, le favori de Louis XV empochait le profit sans avoir été à la peine. Les uns rappelèrent la fable où un animal naïf tire de la cendre les marrons que croque son camarade. Les autres applaudirent à une caricature qui représentait le général disgracié fouettant son adversaire britannique avec des branches de laurier dont le petit père La Maraude[212] ramassait les feuilles en courbant l’échine. Enfin—symptôme plus caractéristique encore—on chansonnait à cœur-joie celui qui, si souvent, avait fait rire des autres:

Nous avons deux généraux,

Qui, tous deux, sont maréchaux:

Voilà la ressemblance.

L’un de Mars est le favori,

Et l’autre l’est de Louis:

Voilà la différence.

Cumberland les craint tous deux

Et cherche à s’éloigner d’eux:

Voilà la ressemblance.

De l’un il fuit la valeur,

Et de l’autre il fuit l’odeur,

Voilà la différence[213].

Une diversion était nécessaire. Richelieu, qu’on allait maintenant jusqu’à accuser de corruption, jugea opportun de frapper un grand coup en venant prendre le commandement de la Guyenne. Que des instructions secrètes fussent adressées aux jurats pour rehausser le faste de cette cérémonie, la chose n’est pas douteuse. Ceux-ci, d’ailleurs, ne se firent pas tirer l’oreille. Appelés, en vertu de privilèges anciens, à se partager les reliefs de ce genre de fêtes—velours, satins, étoffes d’or et d’argent—rien ne leur semblait trop cher... Il leur en coûte si peu! proclame un poète du temps[214]. Madame de Pompadour, alors en guerre ouverte avec «le grand tripotier», en conçut une vive irritation. Sollicités par elle, les ministres ordonnèrent plus de mesure dans les dépenses, assurant que les superfluités luxueuses n’ajoutaient rien à la dignité de celui qu’elles avaient pour but d’honorer[215].

On se demande jusqu’où—à défaut de recommandations—ces dépenses seraient montées. Seule, la note du tapissier s’éleva, en velours de Gênes, moquette cramoisie, taffetas, galons, franges, graine d’épinards, écussons en or riche:—à 16,718 livres trois sous dix deniers pour la maison navale;—à 7,876 livres deux sous huit deniers pour la tribune aux harangues;—à 2,042 livres un sou trois deniers pour le baldaquin;—à 4,867 livres cinq sous six deniers, pour le dais... Le reste à l’avenant: les contribuables avaient bon dos[216].

A dire vrai, ces prodigalités ne leur plaisaient guère. Un habitant de la rue Neuve, alors à Paris, ne craignait pas d’écrire qu’un vent de folie soufflait sur ses compatriotes,

Heureux si, maintenant, pour cent mille raisons,

Ils avoient, à Bordeaux, de petites maisons...

A quoi son correspondant—un honorable ecclésiastique—répond qu’il ne faut s’étonner de rien, que les préparatifs s’effectuent par ordre, et que tout, jusqu’à l’heure des offices, est changé «par rapport à ce Monsieur[217]...».

Ce Monsieur n’était autre que le maréchal... Mme d’Aiguillon ne se méprenait pas sur la spontanéité de la joie publique. «Si nous arrivions de Minorque, écrivait-elle, cela seroit plus aisé; mais nos lauriers sont fanés...» Il fallait les rajeunir. L’intendant—M. de Tourny fils—désireux de plaire, s’ingéniait dans ce but. Richelieu lui-même ne demeurait pas inactif. Il prenait connaissance des projets de discours, y opérait des modifications et affirmait qu’on ne pouvait, sans lui faire injure, passer sous silence ses exploits militaires en Hanovre[218].

Toutes choses réglées comme pour un souverain, il se trouva en mesure de partir. La route lui fut légère. Il possédait une voiture dont le confort eût excité l’admiration d’un prince des Mille et une nuits. Sa dormeuse—ainsi l’appelait-il—contenait un lit de petite-maîtresse. Bien au chaud pendant l’hiver, bien au frais durant l’été, mollement bercé en toute saison, l’illustre guerrier se couchait à Paris pour ne se lever qu’au terme du voyage[219].

Ainsi arriva-t-il à Blaye, frais, dispos, gaillard. Un coup de fer à sa perruque, une combinaison savante de parfums, deux doigts de rouge sur les pommettes, quelques coups d’ongle au lobe de l’oreille pour lui imprimer la nuance rose à la mode—le dieu pouvait s’offrir à l’amour de ses peuples.

Ceux-ci ne marchandèrent pas le tribut exigé de leur zèle: de tout temps, les Gascons se grisèrent au feu des lampions comme à celui de la poudre! La Jurade n’avait, d’ailleurs, rien épargné: mousquetades appuyées par le canon du Château-Trompette, harangues des Corps de la cité, vaisseaux pavoisés, édifices tendus de tapis et d’étoffes, Te Deum chanté par l’archevêque, musiques, illuminations, pots d’artifice, distribution d’aumônes, bal, réjouissances publiques...

Jamais, depuis l’entrée fameuse de Dunois, Bordeaux n’avait offert un pareil spectacle. La foule fut satisfaite. Un dîner de quatre cents couverts[220], des festins se succédant sans trêve, de la bonne grâce et de l’esprit comptant, un système adroit de flatteries avec l’art de s’emparer des gens en favorisant leurs vices, achevèrent l’œuvre de séduction.

Nous touchons ici à une question délicate: celle des succès mondains du maréchal... La légende qui s’attache à son nom, créée par quelques adulateurs avec une inconscience voisine de la complicité, propagée, non sans calcul, par des Mémoires d’une exactitude discutable, a porté une atteinte sérieuse à la réputation des Bordelaises d’autrefois. Rappelle-t-on ces souvenirs lointains, chacun de hocher la tête avec des allusions où apparaît, comme en un miroir magique, toute une série d’évocations graveleuses: les fantaisies libertines de Richelieu, toujours satisfaites; la promiscuité de ses fêtes où la ritournelle du menuet mettait face à face grandes dames et impures tarifées; ses soupers avec un essaim de beautés aristocratiques, plus soucieuses de devancer les désirs de l’amphitryon que de résister à ses attaques...

Il faut se défier des impressions qui, basées sur un fait, aboutissent à une synthèse généralisatrice. Pour si grand séducteur qu’on le tienne, Richelieu commit sans doute moins de péchés qu’il n’en confessa. Le courtisan qui dut sa fortune politique au récit de ses succès d’alcôve peut, non sans raison, être soupçonné de broderies utiles à sa gloire. Au dire de ses familiers, la conviction qu’il était irrésistible l’amena parfois à enregistrer des victoires là où il n’y eut pas même de rencontres. Fallût-il, d’ailleurs, ajouter foi aux vanteries de ce Céladon hors d’âge, on devrait se garder de croire que, chassée par lui, la Pudeur eût émigré vers d’autres rivages. Pas plus à cette époque qu’à toute autre, Bordeaux ne mérite une place à part dans les annales de la galanterie. A côté des pécheresses—souvent si séduisantes—qui alimentèrent la malignité publique, il y eut les honnêtes femmes, dont personne ne parle: ces dernières, de tout temps, furent la majorité.

Jetons un voile sur ce genre d’aventures, d’une banalité courante, et dont Lyon, Rouen ou Marseille auraient pu aussi bien devenir le théâtre: tant de sujets, plus dignes d’intérêt, sollicitent l’attention!

Parmi les passions que se plut à surexciter le nouveau gouverneur, il en est une qui trouva en Guyenne un terrain admirablement préparé: la passion du jeu. Sous les auspices du premier magistrat de la province, elle fut poussée au delà de toute mesure... Pourquoi ne pas le dire? Les femmes étaient les premières à sacrifier au démon tentateur...

Homère enseigne que la blanche Nausicaa, fille du roi Alcinoüs, emportait des osselets dans son char quand elle se rendait à la fontaine pour laver les hardes paternelles, et que, le travail achevé, servantes et princesse s’oubliaient, à l’ombre des saules, dans de longues parties. A la place de Nausicaa, une Gasconne de jadis aurait interverti les rôles, donnant le pas à la récréation sur la mise en œuvre du battoir: moyennant quoi, les tuniques de Sa Majesté phéacienne eussent couru grand risque de rester à l’état de linge sale.

Pour ne point remonter à l’Odyssée, les traditions locales n’en sont pas moins probantes. Témoin l’aventure de la gente trésorière, qu’un poème, d’une saveur naïve, reproduit sous ce titre affriolant: Stances contenant l’histoire de Caillou et de sa femme et les maux que le jeu cause tant aux femmes qu’aux hommes qui l’ayment par excès et non par déduict[221]...

Caillou, c’était le trésorier: un financier du temps des Valois, qui, loin de combattre le goût de sa jeune épouse pour les cartes, ne résistait à aucune de ses fantaisies. Caillou! s’écrie le chantre bordelais,

Caillou! Caillou! tu n’es pas sage

De la mettre en apprentissage

D’un mestier dont, bientôt après,

Tu en doibs fumer de colère,

Et qui, enfin, grand sot, opère

Ton très grand désastre à venger...

Le désastre fut, en effet, irréparable. La maison du trésorier devint le rendez-vous d’aigrefins parmi lesquels «l’un des plus asseurés pipeurs de France». Une partie de lansquenet, dans l’atmosphère capiteuse du tête-à-tête, eut raison de la trésorière. Argent, perles, bijoux, chaînes, ses plus riches habits, tout y passa, jusqu’à l’anneau de mariage. Il ne restait à la malheureuse que sa vertu. Elle la joua, perdit, paya... et fut mise à mort par l’époux outragé. Sur quoi, l’auteur des Stances formule toute une gamme d’imprécations contre le jeu, favori de la débauche, boute-feu des discordes, compagnon des «bourses flasques», et termine par un choix de conseils savoureux: Mesdames, soyez prudentes; tirez le verrou du gynécée; ajustez votre fantaisie aux préceptes de la loi Oppia[222]; rapiécez pourpoints et chausses, et ne manquez pas, au retour de la messe, de quitter vos souliers de ville pour ne les reprendre que le lendemain!

Hélas! ni ces exhortations salutaires, ni le souvenir de Mme Caillou ne devaient refréner le goût des Bordelaises. Du temps du roi Henri, la rage était la même: on ne parlait que de «rendez-vous au brelan». Sans doute, des deux cent quatorze jeux familiers à Gargantua, ces dames ne possédaient qu’un petit nombre; mais comme elles usaient de ceux-là! Loin de vaquer aux soins de leur maison, demoiselles et bourgeoises risquaient leur avoir sur un coup de dé, quitte à vendre les chemises de leur mari—«chose, assure un contemporain, qui causa infinies riotes, querelles et soupçons dans plusieurs ménages, jusques à séparation de corps et de biens[223]...»

Les hommes, au surplus, tenaient tête aux femmes. Ils avaient même des ressources spéciales pour parer aux caprices de la Fortune: les rogneurs de pistoles et les faux-monnayeurs qui, durant le règne de Louis XIII, infestèrent la Guyenne, se recrutaient surtout parmi les joueurs de condition... Les vices sont des maîtres impérieux: ne faut-il pas les satisfaire! On jouait partout, dans les boudoirs et sur les fonds de barriques, à visage découvert ou sous le masque... Dans ce dernier cas, chacun apportait ses dés[224]. Ajoutons que les mises étaient énormes. Les raffinés du XVIIe siècle ne se bornaient point à risquer quelques louis: un poète du cru, Martin Despois, assure

Qu’ils couchent cent escus à tout coup sur la carte[225].

Et voilà que cette passion, exaspérée par de perpétuels stimulants, allait trouver sa consécration officielle dans les salons du gouverneur, accessibles au premier venu, pourvu qu’il fût porteur de fortes sommes[226]! Ce fut une frénésie inimaginable qui atteignit la noblesse entière, bon nombre de bourgeois et une partie du haut commerce. A ce spectacle inouï, Marmontel, qui cependant ne s’étonnait guère, éprouva un véritable saisissement. Il s’en explique dans ces termes: «Un fatal jeu de dés, dont la fureur les possédoit, noircissoit leur esprit et absorboit leur âme. J’avois, tous les jours, le chagrin d’en voir quelqu’un navré de la perte qu’il avoit faite. Ils sembloient ne dîner et ne souper ensemble que pour s’entr’égorger au sortir de table. Et cette âpre cupidité, mêlée aux jouissances et aux affections sociales, étoit pour moi quelque chose de monstrueux[227]

Bientôt, des régions élevées, la contagion s’étendit au monde de la basoche, au petit commerce et même aux artisans. Le nombre des tripots s’accrut dans des proportions incroyables, grâce à la tolérance de la municipalité[228]. La ville ne suffisant pas, le vice franchit les barrières, au delà desquelles il avait ses coudées franches. On ne vit plus, après la porte Saint-Julien que maisons louches où les naïfs, amorcés par l’enseigne de bals champêtres, étaient dévalisés en cadence. Le plus renommé de ces mauvais lieux fut celui que le duc de Duras, besogneux et dépourvu de préjugés, installa à Talence, dans sa belle propriété de Peixotte[229]... Un trafic de grand seigneur! A Paris, ces sortes de prébendes faisaient l’objet d’ardentes convoitises: personne n’ignore que les hôtels de Gesvres et de Soissons, transformés en coupe-gorge où défilait successivement la clientèle entière de l’abbé Gallande, confesseur des pendus, rapportaient, grâce au pharaon et au biribi, cent vingt mille livres par an... M. de Duras se contentait d’un moindre bénéfice: à Peixotte, le droit d’entrée était de deux écus par tête.

Le maréchal n’eut-il pas, lui aussi, la tentation d’exploiter cette mine? Ce ne fut point sans doute l’envie qui lui manqua. Sous des apparences de grand seigneur, il cachait les instincts d’un traitant de bas étage. Toute générosité ne tournant point à sa gloire lui était inconnue. Ce prodigue par vanité liardait, dans son particulier, à rendre Harpagon jaloux. «M. de Richelieu, rapporte un témoin digne de foi, ne paye pas un sou dans sa maison; on n’y voit jamais la couleur de son argent. Je sais un gouverneur de son fils chassé de chez lui, qui n’a pas encore reçu un sou et qui meurt de faim[230].» Ses scrupules, d’ailleurs, égalaient ceux de Mascarille: les tripotages de la campagne de Hanovre en donnent la mesure... Rien ne démontre, cependant, qu’il exigeât de sa clientèle le double louis qu’on payait, à l’entrée des académies parisiennes, pour avoir le droit de s’asseoir autour du tapis vert et de prendre part à un souper où ne manquaient ni les vins généreux ni les beautés faciles. Seuls, chez lui—à en croire la chronique—les valets de service bénéficiaient de la partie: dans l’espace d’un carnaval, ils se partagèrent quarante mille livres sur lesquelles, suivant l’usage, ils durent solder les cartes et la chandelle... Nous ne jurerions point que M. le Gouverneur ne laissât à leur charge d’autres menues dépenses, celle de la buvette, par exemple, et les gages des laquais!

L’hôtel de la rue Porte-Dijeaux[231] ne s’ouvrait pas cependant qu’à la mauvaise compagnie. Ce logis étrange comprenait deux bâtiments distincts, assortis de morales différentes. A côté des salons ouverts au jeu et à la galanterie, il y avait le réduit des philosophes: on l’appelait la cabane de Philémon[232]. Là, se réunissait, dans des soupers intimes consacrés à l’art et à la littérature, un noyau de Bordelais: des penseurs, comme Barbot; des gens d’esprit, comme M. de Gascq[233]; des érudits, comme MM. de Lalanne et de La Tresne...

Qu’on ne s’étonne pas de voir de pareils hommes entretenir des relations suivies avec le petit père La Maraude. La vieille amitié qui les liait à Mme d’Aiguillon leur en faisait presque un devoir. Celui-ci, au surplus, n’était point un causeur à dédaigner. La vivacité de son intelligence et une teinte superficielle de toutes choses, même des matières ecclésiastiques, suppléaient à son ignorance. Si le fond laissait à désirer, les dehors étaient brillants—ce que la marquise de Créquy traduisait de la façon suivante: il manque de chemises, mais possède une ample provision de manchettes... Comédien merveilleux, il avait le don d’enguirlander son monde. Les formules délicates abondaient sur ses lèvres... M. de La Tresne? le plus adorable des amis... Barbot? le miroir du grand président défunt... M. de Lalanne? un Socrate inimitable dont il se désolait de ne pouvoir être l’Alcibiade, et auquel—tour à tour louangeur, caressant, ému—il ne cessait de reprocher son humeur chasseresse, ses goûts sylvestres, ses occupations de marguillier qui le tenaient éloigné de Bordeaux. C’était, assure un de ses biographes, un caméléon qui, pour plaire, changeait à chaque instant de couleur et de forme...

Malgré ses talents multiples, Richelieu—l’avenir le démontrera—ne fût point parvenu à réduire certaines répugnances s’il n’eût eu la bonne fortune de trouver un appui dans la plus parfaite de ses œuvres: nous avons nommé sa fille, la comtesse d’Egmont, une sirène venue à sa suite et à qui la population entière, dont elle ne tarda pas à devenir l’idole, ne sut jamais rien refuser.