CHAPITRE XIV

Les parlementaires bordelais.—Opinion d’Henri IV.—Conflits entre ce prince et la Compagnie judiciaire.—Gages et épices au XVIIIe siècle.—Origine des fortunes de la robe.—Composition du Parlement.—Éléments anciens et éléments jeunes.—Débats politiques et financiers.—André-François-Benoît Le Berthon: son fils Jacques-André-Hyacinthe.—Luttes contre le maréchal de Richelieu.—Le Bureau de la grande police.

Il n’est pas, depuis le XVIe siècle, dans les annales de la Guyenne, une seule page où ne figurent des officiers du Parlement. On les rencontre partout, non seulement au palais de l’Ombrière, où s’agitent les grands intérêts locaux, mais aussi dans la rue, à l’Hôtel de Ville, aux remparts;—mêlés aux manifestations les plus diverses de la vie quotidienne; en contact permanent avec le peuple qui les a investis de sa confiance; constituant, dans l’ordre privé comme dans l’ordre politique, l’élément social prédominant... A ce point que l’histoire des parlementaires, c’est l’histoire de Bordeaux, et que, à défaut des parlementaires, Bordeaux serait bien près de n’avoir pas d’histoire.

Quels étaient ces hommes qui, sous les Valois et les Bourbons, exercèrent une influence si grande sur les destinées de leur pays? Portés aux nues par quelques écrivains, ils ne mériteraient, au dire de certains autres, ni le respect, ni la reconnaissance dont on les entoura de leur vivant. Cupides, égoïstes, vénaux, prévaricateurs, subordonnant, sous les dehors du patriotisme, l’intérêt général à leur intérêt propre, tels s’attache à les dépeindre l’école qui leur est hostile. Quelques plaisanteries passées à l’état de légende, un choix de récits dénigrants, des informations inexactes ou mal comprises, servent de base à cette opinion...

Parmi les anecdotes qu’elle se plaît à recueillir, il en est une qui fait merveilles. Une députation du Parlement ayant représenté à Henri IV que la création d’offices nouveaux, décidée par lui, allait augmenter la misère publique, le bon roi, contrarié dans ses velléités fiscales, se répandit en invectives, reprochant à ses interlocuteurs d’opprimer les justiciables, de prendre à l’un sa vigne, à l’autre sa gentilhommière, de porter le désordre dans Bordeaux, d’y entretenir la peste et de prononcer des arrêts tellement odieux que—lorsqu’il était prince de Navarre—il n’osait s’aventurer sur les rives du Peugue qu’à la faveur d’un déguisement... D’où cette conclusion qui semble s’imposer: les parlementaires tenaient à la fois du procureur rapace et du bandit de grands chemins[298].

Pour acerbe qu’elle fût, cette catilinaire était loin d’être décisive. Elle manquait, en tout cas, de logique et de finesse.

De logique: comment, au lieu de supprimer les malfaiteurs qu’Elle injuriait, Sa Majesté, alors toute-puissante, jugeait-Elle opportun d’en accroître le nombre? Oh! le singulier pasteur, qui, loin de chasser le loup de la bergerie, s’applique à lui conduire du renfort!

De finesse: parce qu’en se mettant personnellement en scène, le discoureur royal, d’ordinaire mieux inspiré, laisse apercevoir le bout de l’oreille...

Gouverneurs quasi héréditaires de la Guyenne, les souverains du Béarn ne possédaient point l’art de s’en faire bien venir. La noblesse les tenait à distance, la bourgeoisie gouaillait leur mine famélique, le Parlement, avec qui ils vivaient en guerre ouverte, les jugeait, dans leurs litiges, comme de simples boutiquiers. Henri IV en dut faire l’expérience. Vantard, glorieux, aimant à paraître, il avait un goût marqué pour les beaux accoutrements. Commander de riches habits le gênait peu. Payer, c’était une autre affaire; et, quand il se trouvait en conflit avec le pourpointier ou le marchand de panaches, les juges de Guyenne avaient sans doute—comme les juges de Pau—l’impertinence d’oublier sa qualité[299]. Quelles humiliations n’avait-il pas subies sous les voûtes de l’antique monument où la justice royale tenait ses assises! Un jour, l’avocat chargé de ses intérêts y était pris à partie pour avoir traité son client de Majesté, titre dont, au dire de Loisel qui occupait le siège du ministère public, aucun souverain étranger ne pouvait être investi sur le territoire du royaume. L’affront, il est vrai, émanait de la Chambre de justice expédiée en Gascogne pour une mission temporaire; mais on peut tenir pour certain que Messieurs de Bordeaux, gardiens non moins scrupuleux des prérogatives nationales, s’associèrent sans hésitation aux susceptibilités de leurs confrères de Paris[300].

Ces souvenirs suffiraient à rendre suspecte l’algarade du Béarnais. Mais il ne tardait pas à s’infliger lui-même le moins équivoque des démentis, en formulant cette déclaration: Si je n’étais roi de France, je voudrais être conseiller en ma Cour de Bordeaux[301]!... Vœu irréalisable: heureusement pour cette Cour si décriée! Henri IV, en effet, alliait à ses qualités politiques certains travers privés qu’on n’excuse que chez les princes. Outre sa façon asiatique d’appliquer la morale, il avait l’instinct du vol, comme Antoine de Bourbon, son père[302], et glissait dans ses chausses tout ce qui lui semblait de bonne prise...

—J’étais né pour la potence, déclarait-il dans ses heures de sincérité[303].

Pendu! Il l’eût été peut-être, si la couronne ne l’avait protégé contre les rigueurs du nœud coulant... Quel surcroît de discrédit pour les robins de l’Ombrière si, à tous les concussionnaires de la bande, on eût joint ce maître fripon[304]!

Laissons de côté les contradictions du plus hâbleur des méridionaux, et, à des commérages inspirés par le dépit, substituons les données, moins sujettes à caution, du raisonnement...

On se demande comment, durant trois siècles, la faveur du peuple et de la bourgeoisie aurait pu s’égarer sur des magistrats qui en eussent été complètement indignes, surtout alors que le pouvoir royal ne négligeait rien pour retourner contre eux l’opinion publique! Une fidélité qui s’affirme avec cette constance ne saurait faire fausse route.—Aussi bien, lorsqu’on pénètre au fond des choses, découvre-t-on que les «sénateurs» bordelais méritaient quelque estime, qu’on ne les rencontrait pas, la nuit, déguisés en tire-laine, que les gentilshommes se ruinaient sans leur aide, et que la peste décimait la ville, même au temps où, relégués loin du port de la Lune, ils siégeaient à Marmande, La Réole ou Condom...

Est-ce à dire que leur vertu, à travers la défaillance universelle, ait résisté à toutes les atteintes? Ce serait ne tenir compte ni des entraînements, ni des passions de la nature humaine[305]. La robe ne s’isolait pas du monde au point d’en éviter les promiscuités honteuses. Dans les rangs du personnel, sans cesse renouvelé, qui s’y succéda[306], on trouve des âmes peu scrupuleuses, des consciences pactisant avec les abus, des aigrefins, des meurtriers et jusqu’à trois faux-monnayeurs. Ajoutons, pour compléter ce tableau poussé au noir, que certains conseillers—quelque peu batailleurs aux assemblées des Chambres—affichaient au dehors une morgue qui, assure-t-on, était devenue la marque des officiers de judicature, comme l’insolence le privilège des gens titrés et la pédanterie l’apanage des docteurs.

Ces réserves—qu’explique suffisamment le mot de notre vieux Montaigne: l’espèce est ainsi—n’enlèvent rien à la valeur morale de la grande majorité des parlementaires, parmi lesquels abondent les citoyens intègres, les penseurs, les érudits, les bienfaiteurs de la cité. Que si, procédant par voie de comparaison, on jette un regard sur les autres éléments sociaux—noblesse, finance, église—on acquiert la conviction que tout ce que la province comptait de meilleur et de plus distingué, occupait une place au palais de l’Ombrière.

Au nombre des vertus qui y fleurissaient, il en est une à laquelle on ne pourrait, sans injustice, refuser une mention spéciale: le désintéressement.—Quelques explications, sur un sujet si peu connu, ne seront peut-être pas inutiles. Deux sortes de rémunérations étaient allouées aux titulaires des charges: les gages et les épices...

Les gages—que l’on soldait souvent avec plusieurs années de retard—s’élevaient, pour les simples conseillers, c’est à dire pour la Compagnie presque entière, à un chiffre dérisoire. Encore la Couronne, invariablement à bout de ressources, mais ingénieuse à s’en procurer, ne tarda-t-elle pas à découvrir un stratagème qui lui permit d’acquitter sa dette sans se mettre en dépense. Elle fixa la capitation spéciale aux gens de robe à une somme équivalente aux gages, et opéra d’office le retranchement. Tout compte fait, les conseillers au Parlement de Paris touchaient un reliquat variant entre treize livres quatorze sous et dix écus[307]. Ceux de Bordeaux n’étaient pas mieux traités: leurs appointements annuels de 375 livres—soit 31 livres 2 sous et 2 deniers par mois—se trouvaient aussi presque intégralement absorbés par les retenues du Trésor... C’est un élément qui ne doit pas entrer en ligne de compte[308].

Restent les épices, dont la perception donnait lieu à de si légitimes critiques. Quoi de plus choquant, en effet, qu’une taxe laissée à l’arbitraire du juge, en vue de le rémunérer de ses peines! Mais ce que l’on ignore trop, c’est que, répartie entre une quantité considérable de charges multipliées dans un intérêt fiscal, cette redevance—dont l’entière responsabilité incombait à la Couronne—ne constitua jamais une source de profits. Elle ne couvrait même pas les intérêts du prix avancé par le titulaire, lequel, loin de trouver dans ses fonctions un instrument de lucre, devait, pour l’honneur de les remplir, s’imposer le plus lourd des sacrifices[309].

Riches, les parlementaires l’étaient presque tous; mais pour des causes différentes. Les Compagnies judiciaires avaient, dès le XVIe siècle, acquis une telle influence, leur prestige était si indiscuté, la considération dont on les entourait si universellement admise, que la possession d’un siège de conseiller devint le couronnement des ambitions bourgeoises. Il n’est pas de Gascon ayant fait fortune dans le négoce qui ne rêvât cette dignité pour l’aîné de ses enfants, quelque onéreuse qu’elle pût être. «Dès qu’un marchand a de quoy, enseigne un vieux dicton, il pousse ses hoirs dans la robe!» La liste serait longue des officiers de justice dont l’aïeul, simple courtaud de boutique, était parti en sabots de son village et arrivé à Bordeaux pedibus albis. Chez beaucoup, d’ailleurs, l’acquisition—si vivement reprochée par le Vert-Galant—d’une gentilhommière avait précédé celle de l’office. Michel Eyquem, dont les ancêtres vendirent du poisson salé à la Rousselle, était, depuis longtemps, seigneur de Montaigne quand il vint siéger sur les fleurs de lis. De même, les Secondat, enrichis dans la finance, possédaient la baronnie de Montesquieu bien avant de coiffer le mortier...

L’immobilisation d’un capital, énorme pour l’époque, ne laissait pas que d’entraîner parfois la gêne. Les propriétaires d’offices maintenaient leur situation—quand ils ne l’accroissaient pas—à l’aide de mariages opulents. Michel de l’Hospital le constatait lors de son passage à Bordeaux: «Quand on sait quelque héritière, disait-il, c’est pour Monsieur le Conseiller[310].» S’il arrivait alors, comme en témoigne l’illustre chancelier, que certaines de ces unions fussent contractées contre le gré des familles, les fortunes s’offraient d’elles-mêmes, durant le cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Trop heureux le négociant appelé à l’honneur de faire souche de robins! Le plus riche de la ville, M. Saige, divisait ses millions en deux parts: l’une pour son fils qu’il pourvoyait d’un emploi d’avocat général; l’autre pour sa fille qu’il mariait au président de Cazeaux[311].—Il serait facile de multiplier les exemples...

Possesseurs de fortunes bien assises, titrés grâce à l’achat de terres seigneuriales, ne devant rien à la faveur du prince qui, au contraire, avait beaucoup à leur demander, violentés chaque fois que, d’accord avec l’opinion publique, ils élevaient la voix contre l’arbitraire des ministres et les dilapidations de la cour, les parlementaires constituaient la plus redoutable des oppositions. Louis XV ne l’ignorait pas. Ces Robes longues, s’écriait-il avec terreur... des républicains[312]! C’est pourquoi gouverneurs et intendants recevaient l’ordre de «leur rogner les ongles». On s’efforçait, en même temps, de les contenir par un choix judicieux du chef placé à leur tête. Ce ne sont plus, comme autrefois, les plus dignes que l’on élève à la première présidence, mais ceux qui, par leur influence personnelle et leur habileté, paraissent le mieux en situation de rendre des services, de prévenir les desseins hostiles, d’enlever—but suprême de tous les efforts—l’enregistrement des édits fiscaux... Les premiers présidents de Paris, faits de la main de Louis XV, ne rappellent que de loin les Simon de Bucy, les Harlay et les Mathieu Molé!

Par un heureux concours de circonstances, le Parlement de Bordeaux se trouvait mieux partagé. L’investiture de son chef, André-François-Benoît Le Berthon, remontait au ministère du cardinal Fleury, c’est-à-dire à la période vertueuse du règne. Ame droite et fière, cœur charitable et généreux, caractère loyal et probe, M. Le Berthon était imbu des grandes traditions. La dignité du magistrat s’alliait en lui à la fidélité au Trône. Le pouvoir royal ne négligeait rien, d’ailleurs, pour se concilier ses bonnes grâces. En dehors d’une pension de trois mille six cents livres[313] qu’on lui servait en sus de ses gages, il était l’objet des prévenances les plus flatteuses: à la suite d’un incendie qui consuma son hôtel, en 1741, une somme de cent mille livres lui fut attribuée à titre de don gracieux[314]. Ces libéralités n’étaient point de nature à enchaîner son indépendance. Seuls, parmi ses collègues, quelques impatients murmuraient de sa longanimité à l’égard des ministres; mais tous tombaient d’accord pour rendre hommage à la haute intégrité de celui que d’Aguesseau jugea digne de le remplacer à la Chancellerie[315].

Ce n’était pas, du reste, une tâche facile que de diriger une grande Compagnie jalouse de ses prérogatives et dont l’esprit de soumission ne constituait pas la qualité dominante. Saisie des graves problèmes qui agitaient l’opinion, elle apportait à leur examen une liberté de jugements et de paroles égale à celle de nos assemblées modernes. Mais ce sont surtout les questions financières, les demandes de subsides, la création de taxes nouvelles rendues nécessaires par les exigences de Versailles, qui avaient le privilège de mettre les cervelles en ébullition. Les jours où s’engageaient ces débats irritants, le Palais présentait une animation insolite. Chaque officier se tenait à son banc comme à un poste de combat. Les ardents répandaient une odeur de poudre, les pacifiques prenaient des attitudes de lion en courroux, les têtes chenues elles-mêmes subissaient l’entraînement général.

Que de soucis pour maintenir dans une exacte discipline ce personnel mobile et passionné qui ne comprenait pas moins de cent soixante membres, en comptant les honoraires[316]! Sans doute, les pères de famille—Catons en perruque longue, attachés au foyer domestique—représentaient le principal appoint. Mais, à leur suite, évoluait la petite troupe des recrues, dont les allures juvéniles contrastaient avec la sévérité majestueuse des anciens. L’État, percevant un impôt—le marc d’or—sur les transmissions d’offices, n’hésitait pas à investir de charges de présidents et de conseillers, bien avant l’heure où le règlement leur permettait d’en exercer la fonction, des étudiants à peine sortis de l’école[317]. Simples stagiaires de fait et ne prenant aucune part aux décisions, ils n’en figuraient pas moins sur le tableau, portaient la robe rouge et occupaient une place dans les cérémonies publiques où ils servaient de point de mire à plus d’un joli minois. C’était l’élément mondain, remuant, turbulent même, du Palais, un élément ne résistant guère—comment en être surpris!—à l’attrait des petits vers, de la comédie de société, de la galanterie courante... Grand sujet de préoccupations pour un premier président soucieux de prévenir toute confusion entre ces adolescents—les magistrats de l’avenir—et leurs confrères en exercice que la faveur publique gratifiait du titre de Romains.

Durant de longues années, M. Le Berthon avait suffi à la peine. L’âge ayant paralysé ses forces, il s’était fait adjoindre, comme coadjuteur avec succession future, son fils Jacques-André-Hyacinthe, lequel, avec moins d’acquis et de clairvoyance, possédait cependant des qualités éminentes. C’était un libéral, suivant l’antique formule: c’est lui qui, aux États-Généraux, demandera que Sa Majesté abandonne le titre de roi de France, attentatoire aux droits de la nation, pour reprendre celui de roi des Français[318]... La vie entière de cet homme de bien, mêlé à toutes les agitations de la fin du XVIIIe siècle, se résume dans cette déclaration formulée, non sans orgueil, au terme d’une longue carrière: «Depuis que je suis à la tête du Parlement, j’ai reçu vingt-huit lettres de cachet, presque toutes portant exil; ce sont autant de lettres de noblesse que je léguerai à ma famille[319]...»

Telle était—soldats et capitaines—la cohorte judiciaire avec laquelle Richelieu allait se mesurer. Il y eut, à vrai dire, un moment où chacun fit un effort pour maintenir la bonne intelligence. Les parlementaires ne se bornèrent pas, lors de l’arrivée du maréchal, à le couvrir de fleurs: ils refusèrent de percevoir le droit de cinq cents livres dû pour l’enregistrement de ses provisions[320]. C’était le prendre par son faible. La campagne menée contre la Société de Jésus, l’expulsion de ces religieux, les condamnations prononcées contre les écrits des évêques qui tentèrent leur défense, n’étaient pas non plus pour déplaire à ce sceptique. Aussi mettait-il quelques ménagements dans ses premières attaques. Messieurs de l’Ombrière! «de braves gens qu’il adoroit en gros et révéroit en détail...» Et il s’étonnait qu’on pût en menacer les gentilshommes «comme on fait aux enfants de la grande beste!...» Au fond, il éprouvait, à l’égard de la canaille fourrée d’hermine, un souverain mépris, encore avivé par sa condamnation récente dans un procès que le jurisconsulte Voltaire lui disait imperdable[321].

Ce dernier, en pareille occurrence, se vengeait comme un gamin des rues:—Passez, Monsieur le président, murmurait-il chapeau bas, lorsqu’un âne se trouvait sur son chemin... Richelieu en usait d’autre sorte. Chaque fois que le Parlement repoussait des édits, il venait parader au Palais et faisait, manu militari, enregistrer les volontés du roi. Dieu sait avec quelle arrogance de bon ton, quelles railleries de grand seigneur, quels airs de capitan! Et si quelque discours sentant la révolte parvenait à ses oreilles, comme il faisait jeter le factieux dans un carrosse et l’expédiait, entre quatre dragons, à l’autre bout du royaume[322]!

Hanté par le souvenir du vieux d’Épernon, «mon héros» ne se contentait pas des griefs que lui fournissait Versailles. Il s’appliquait aussi à faire naître les occasions, recourant, quand il ne trouvait pas mieux, à des chicanes de procédure. Il découvre, un jour, que la Grand’Chambre a statué dans une affaire qui n’a point été soumise au premier degré de juridiction... Vite, il défère l’arrêt au Conseil, le fait casser et obtient—sanglante injure!—qu’on ordonne la restitution des épices... Richelieu n’avait pas eu la main heureuse. Le litige, dont le Parlement s’était constitué l’arbitre, présentait des complications d’un ordre tel que les magistrats inférieurs avaient reculé devant la tâche. Loin de se plaindre, les parties se félicitaient d’une solution aussi rapide, et même celle qui avait succombé se déclarait prête à acquitter les frais, bien que la décision du Conseil l’en déchargeât... L’intendant en fut réduit à témoigner en faveur de Messieurs. Ils s’étaient, affirma-t-il, conformés à l’usage et avaient agi dans l’intérêt de la justice: il fallait se hâter, en leur donnant satisfaction, de clôturer cette regrettable affaire[323].

Les parlementaires, de leur côté, ne s’en tiennent pas à la défensive. Ils attaquent avec vigueur, livrant sous main au public leurs décisions les plus acerbes[324]. Tantôt, ils tonnent contre les lettres de cachet et proclament le principe de la liberté individuelle. Tantôt, rappelant d’anciennes prescriptions de police, ils prononcent de sévères arrêts contre le jeu[325]. Hier, ils lançaient de malicieuses allusions aux sociétaires du théâtre[326]; aujourd’hui, ils s’insurgent contre les enregistrements effectués l’épée au poing et les déclarent nuls, «comme destructifs des lois primitives de la monarchie et des constitutions fondamentales de l’État...» Bientôt, ils s’attaqueront au maréchal lui-même dans la personne de ses subordonnés les plus compromis. Le brigandage, en effet, règne dans tous les services. Chacun pille impunément: le traitant rapace, les agents des douanes et des postes, les fermiers des greffes, les receveurs des tailles... Réduits à l’impuissance, les officiers municipaux ferment les yeux—quelques-uns même pêchent en eau trouble!—tandis que les magistrats des juridictions seigneuriales, par crainte ou déférence, laissent impunis malversations et attentats.

Dans ce désarroi général—après avoir sans succès représenté au roi «le cri de la misère de son peuple et son désespoir»[327]—le Parlement prenait une résolution qui procède de l’esprit révolutionnaire: il instituait, sous le titre de Bureau de la grande police, une Commission permanente chargée de rechercher les abus, de prévenir les vexations, de poursuivre les crimes[328]. Aussitôt, les plaintes d’affluer, les dépositions d’éclater vengeresses, les mesures réparatrices de se succéder. Vainement le gouverneur s’efforça-t-il d’accumuler les obstacles et de prendre sous son égide les prévaricateurs, l’effet produit n’en fut pas moins immense: la conscience publique se sentit soulagée...

Sans cesse sur la brèche, la Commission englobait dans son programme les sujets les plus divers: voirie, police, hygiène, octrois, tailles, corvées, timbre, contrôle, institutions de bienfaisance et économiques, réformation de la justice—«matière essentielle au bien de l’État»[329]... Elle examinait tout, ne s’en rapportant pas plus aux documents d’ordre financier qu’aux rapports administratifs: «d’autant»—mentionne un procès-verbal, qui constitue une sanglante critique des agissements royaux—«que la Compagnie n’aura jamais de confiance en ce que les intendants pourroient fournir eux-mêmes.....» Quatre cahiers, découverts par hasard au milieu du fouillis où sommeillent inexplorés des monceaux de pièces émanant du palais de l’Ombrière, témoignent du zèle, du courage, de l’acharnement—serions-nous tenté de dire—de ces hardis redresseurs de torts[330].

Tenu en échec par cette troupe de robins, Richelieu ne décolérait pas. La plupart d’entre eux devinrent pour lui des ennemis personnels, et il conçut contre le Parlement «une haine irréconciliable»: le coup d’État du chancelier Maupeou allait lui permettre de l’assouvir.