PRÉFACE
DE
M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO
CHEF DE LA SECTION DES MANUSCRITS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ARSENAL
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e
1913
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Copyright 1913 by Plon-Nourrit et Cie.
[PRÉFACE]
André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément sa retraite. Il était conseiller-doyen de la Cour de Bordeaux et chevalier de la Légion d'honneur. Il se retira avec le titre de Président de Chambre honoraire et consacra, dès lors, tout son temps à des travaux personnels.
Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait d'un lieutenant-criminel au présidial de Guéret, qu'on qualifiait, de son temps: «L'auteur du plus savant commentaire de la coutume de la Marche».—Son bisaïeul, avocat en Parlement, mort en 1807 Président du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte distingué; il était membre affilié de l'Académie de législation de Paris.
De son grand-père, conseiller à la Cour royale de Limoges, André Grellet-Dumazeau avait hérité le goût des études historiques. A une époque où commençait à se dessiner le mouvement romantique, qui mit à la mode l'archéologie et l'étude des origines de notre histoire, Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des fondateurs les plus actifs de la Revue historique et archéologique du Limousin. Le jeune magistrat publiait dans cette revue, ou dans des brochures, de nombreux travaux. Il abordait les sujets les plus divers, mais s'attachait spécialement à l'histoire de la Marche. Si l'on en croit un contemporain, «la langue latine lui était familière comme sa langue maternelle et il lisait couramment, non pas seulement les auteurs classiques, mais les diplômes et les actes du moyen âge». L'abbé de Lépine, conservateur des manuscrits de la bibliothèque du Roi, après avoir lu une dissertation sur une charte du huitième siècle, d'où la maison d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, disait, en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne d'entrer, pour ce seul travail, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres».
Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué ces traditions. Président de Chambre à la Cour de Riom, il partageait ses loisirs entre le droit et l'étude de l'antiquité romaine. Il publiait des ouvrages juridiques, notamment, en 1848, un Traité de la Diffamation, qui est demeuré classique. «C'est un très beau livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein d'idées et de courage[1].» Passant sa vie au milieu des auteurs latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments de son Barreau romain. Il est difficile, disait le critique du Constitutionnel, de trouver un livre aussi savant et d'un mérite aussi réel[2]. Le Président Grellet-Dumazeau, à soixante-douze ans, s'occupait encore de traductions latines...
[1] Feuilleton littéraire des Débats du 10 janvier 1848.
[2] Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. Le Constitutionnel du 9 février 1860.
Les temps sont passés où les magistrats employaient les loisirs de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. Leur érudition aimable et attentive se plaît en d'autres jardins. Elle s'est tournée surtout vers les Mémoires et ce que Taine appelait «les petits faits» de l'histoire, qui, mieux peut-être que les annales officielles et que les grands événements, servent à reconstituer la physionomie des siècles qui nous ont précédés. C'est dans ce sens que s'étaient orientés les travaux d'André Grellet-Dumazeau.
Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement à Bourges en 1753[3]. Vers le milieu du dix-huitième siècle, la France était courbée sous la bulle Unigenitus. A la suite de remontrances des plus vives et de refus d'enregistrement d'édits, plusieurs membres du Parlement avaient été arrêtés et transportés dans des forteresses, les autres envoyés dans de petites villes de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement du Journal du Président de Meinières, découvert aux Archives nationales, initiait ses lecteurs aux détails de cette vie d'exil, aux ennuis de toute sorte que les parlementaires avaient dû subir, mettant en lumière leur résignation souriante et, en même temps, cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune concession et fit se terminer l'aventure, en 1754, par un ordre du roi qui rappelait le Parlement à Paris sans conditions.
[3] Les Exilés de Bourges. Plon et Nourrit, 1892.
Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, il avait trouvé des documents intéressants et inédits sur un salon bordelais du dix-huitième siècle. De là l'idée d'une étude sur la société de Bordeaux sous Louis XV[4]. Parmi les personnages qui fréquentaient chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au premier rang, figure celui qu'on appela d'abord la Brède et qui devint le Président de Montesquieu.
[4] La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.
C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès l'origine de ses travaux, éveillé tout spécialement son intérêt. Non seulement tout ce qui touche au Parlement lui était familier,—son histoire, son influence sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés avec le pouvoir royal,—mais il s'était attaché aux usages, aux traditions, aux questions de préséance, d'organisation et de discipline intérieures. La vie intime des magistrats, leurs mœurs, leurs alliances lui avaient paru un ordre d'idées peu connu et qu'il avait en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par la plume quelques traits oubliés de ces parlementaires qu'il considérait un peu comme des ancêtres, de redresser certaines appréciations, à son avis erronées, qui, sur la foi de portraits tracés par des écrivains célèbres, semblent définitivement admises. Il voulait, en se fondant sur des documents irrécusables, démontrer que ces magistrats étaient, en très grande majorité, des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux sans doute, mais sachant être enjoués et n'apportant point dans le monde l'attitude un peu gourmée que leurs graves fonctions tendent à leur prêter, ne répudiant même pas ce côté du caractère français qui se plaît à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés dans leurs fonctions, et dévoués aux intérêts publics.
Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il eut sa retraite, fut consacré à coordonner les innombrables notes prises au cours de ses lectures et de ses recherches. La maladie, puis la mort l'empêchèrent d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs manuscrits commencés; deux étaient terminés. Le premier,—sur un épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII, contre les faux monnayeurs,—a fourni les éléments d'un article de revue[5]. Le second est celui qui est aujourd'hui présenté au lecteur, sous ce titre, l'Affaire du bonnet, livre charmant de vie et de couleur, probe et solide d'érudition.
[5] Les Faux monnayeurs de Guyenne, dans la Revue de Paris du 1er septembre 1912.
En séance du Parlement, quand les ducs et pairs ont été invités à y venir siéger, le Premier Président doit-il ôter son bonnet, en prenant l'avis de chacun de ces nobles seigneurs, ou bien, au contraire, gardera-t-il son bonnet sur la tête? Voilà le grave problème qui agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du dix-septième siècle, depuis les débuts de la Fronde, jusqu'à l'avènement de Louis XV: et ce fut dans les derniers temps, sous l'administration du duc d'Orléans, régent du royaume, que la discussion de cette importante question atteignit à son paroxysme d'agitation et de fureur.
Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment l'examen d'une pareille vétille: «Le Premier Président ôtera-t-il son bonnet ou ne l'ôtera-t-il pas?...» peut-elle faire l'objet d'un volume tout entier?
Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, lecteur; vous ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru toutes les pages d'un œil attentif et charmé. En ce détail, de si mince apparence, étaient venues se concentrer toutes les vanités d'une grande classe sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive et inutile par les transformations qui, d'âge en âge, s'étaient opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont tenu des rôles! D'une part les premiers magistrats, honneur de leur corps, dont Grellet-Dumazeau trace des portraits inoubliables; d'autre part, les plus grands noms de France: archevêques et maréchaux couronnés de lauriers, ducs et pairs dont les maisons étaient ornées des plus illustres armoiries de l'histoire.
Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la bataille héroïque! un chroniqueur épique lui-même et qui a laissé l'histoire du règne de Louis XIV en une véritable épopée: Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur et l'éclat du cadre; le tableau qui y est enfermé ne le lui cède en rien.
Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec Saint-Simon pour soumettre une fois de plus les affirmations du fougueux chroniqueur à l'épreuve d'une critique précise: même après les études si pénétrantes de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire et qui mettront une fois de plus en garde contre l'imagination passionnée du noble duc et pair que ses contemporains appelaient le «petit boudrillon», nous dirions «le petit bout d'homme».
De l'importance où étaient parvenues les questions de l'étiquette, dans cette société déracinée et artificiellement cultivée autour de la personne royale, au Louvre ou à Versailles, nous ne nous faisons plus aujourd'hui qu'une faible idée. Pour les détails de l'étiquette, on vivait; connaître ces détails devenait la science principale. Pour occuper un rang, d'un degré seulement plus en honneur que celui qui lui était assigné, un gentilhomme se serait fait tuer, une noble dame aurait sacrifié sa vertu. Conséquence fatale de l'oisiveté, de l'inutilité d'une classe sociale, hier encore la classe dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être dans l'État.
«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait pas mon fait, écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité y rend la noblesse esclave, et, pour avoir une garniture plus magnifique que son camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises: on brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»
Toute la noblesse de France est à Versailles: dix mille personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux chambres étroites, taillées à l'aide de cloisons dans de grands appartements et dont le provisoire dure des années, écrit Gustave Geffroy, voilà tout le logement de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a qu'une chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a été nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtient un appartement de cinq pièces. Ainsi, pressés les uns contre les autres, satisfaits en apparence et fébriles à huis-clos, pleins du tumulte intérieur de leurs intérêts et de leurs passions, ayant peine à conserver sur leur visage crispé le masque de l'impénétrabilité aimable, les seigneurs vont et viennent, descendent de leurs greniers misérables, de ces combles dont ils ont brigué l'honneur avec persistance, assistent aux cérémonies quotidiennes de l'existence royale, le grand et le petit lever, les repas, la messe matinale. Plus d'un gémit des conditions nouvelles faites à sa vie, plus d'un maudit ce palais immense qui absorbe l'activité du royaume, où tout s'entasse...»
Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et vaines les soirs de fête, quand l'éclat des lustres baigne dans sa chaude lumière la magnificence des appartements.
Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne pas s'être obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle n'avait plus les moyens d'y subsister; elle n'y avait plus de raison d'être. C'est poussée par les nécessités mêmes de l'existence qu'elle est amenée à Versailles et à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une nation d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un Italien, Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, comme des Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille gentilshommes qui subsistent à l'aventure; aujourd'hui à pied, demain en carrosse...»
Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, pour tout ce monde, les débats et les prérogatives de l'étiquette: par elle étaient du moins fixés, d'une manière nette, d'une manière visible, l'honneur, la gloire, l'illustration, la noblesse, dont la fumée devenait la seule satisfaction d'une aristocratie sur son déclin.
Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence que les désunions et les querelles provoquées par l'Affaire du bonnet prirent le plus de vivacité: épisode, entre bien d'autres, de ces conflits nés de vanités rivales et auxquelles le Régent, malgré la supériorité de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait pas à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au sein de son Conseil.
Les membres du Conseil de Régence siégeaient autour d'une longue table ovale, sous la présidence du duc d'Orléans. Au «bas bout», les secrétaires, Pontchartrain et La Vrillière, tenaient la plume. Des maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils, Conseil des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil de conscience, Conseil de guerre, Conseil de marine, Conseil de commerce, y venaient faire leurs rapports. Mais il s'agissait pour les membres du Conseil de Régence de faire se tenir debout, tandis qu'ils leur parlaient, les rapporteurs de ces Conseils secondaires. Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État l'idée de se dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les plus graves, qu'un maître de requêtes pouvait être fatigué et que s'il «rapportait» assis, il le ferait sans doute mieux et plus clairement, parce que plus commodément et mieux à son aise; non, il fallait pour la satisfaction de ces messieurs que les maîtres des requêtes se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, la première fois qu'un maître des requêtes eut à rapporter au Conseil de Régence, qu'il prétendait rapporter assis, ou que tout ce qui n'était ni duc, ni officier de la couronne ou conseiller d'État, se tînt debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces prétentions, dut décider que désormais les rapports des différents Conseils seraient présentés par les présidents eux-mêmes, hauts personnages auxquels il serait permis de demeurer assis. Or il se trouvait que ces hauts dignitaires étaient mal préparés à ces fonctions, ce qui produisait des scènes burlesques.
Le maréchal de Villars était président du Conseil de guerre. Il griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva qu'il eut à présenter un rapport sur les étapes: quarante articles auxquels le Conseil de Régence apporta, à la lecture, divers changements. Après quoi, le Régent pria le maréchal de relire le tout, article par article, avec les divers changements qui venaient d'être apportés et que Villars avait successivement notés en marge. Mais ici l'affaire se gâta. «Le maréchal, qui était auprès de moi, écrit Saint-Simon, lut un article; mais quand on fut à la note, le voilà à regarder de près, à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, à lui demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, quand lui-même ne pouvait lire sa propre écriture et qu'il venait d'écrire tout présentement. Tout le monde en rit, sans qu'il en fût le moins du monde embarrassé. Il proposa de faire entrer son secrétaire, qui était, disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son écriture, parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que cela ne se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, sans savoir par où on en sortirait.»
Autre embarras quand il fallut entendre le rapport du maréchal d'Estrées qui présidait le Conseil de marine. La Vrillière comparait le maréchal d'Estrées «à une bouteille d'encre fort pleine qu'on verse tout à coup et qui, tantôt ne fait que dégoutter, tantôt vomit des flaques et de gros bouillons épais». Après que d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. On en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, écrit Saint-Simon, je dis au Régent que M. le comte de Toulouse me venait d'expliquer si clairement l'affaire, tandis qu'on la rapportait, que je l'entendais assez distinctement pour être de l'avis dont serait M. le comte de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer. Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais opiné de la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne voulait pas prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté de compter pour deux celui de M. le comte de Toulouse.»
Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent pas permettre aux maîtres des requêtes d'être assis pendant qu'ils feraient leurs rapports.
Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et pairs, d'une part, le Premier Président du Parlement et les présidents à mortier, de l'autre, on s'appuyait des deux côtés sur les traditions et l'origine des dignités en conflit. Les ducs et pairs n'aspiraient à rien moins qu'à se prétendre, sous Louis XIV, les représentants de la grande pairie terrienne constituée aux débuts des temps féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, de hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, les ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne. Or les conseillers du Parlement, dont plusieurs étaient des érudits savamment armés, n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des prétentions formulées par un Saint-Simon, par exemple, dont la pairie de date toute récente était due au plaisir que Louis XIII trouvait à chasser en compagnie de son père; représentant bien autorisé, en vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, pris à l'époque de leur toute-puissance, quand leurs armées tenaient celles d'un roi de France en échec.
Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient peut-être pas à quel point ils avaient raison quand ils prétendaient tenir la place du roi en personne, et dans l'exercice de ses fonctions essentielles.
La Cour représentait effectivement le roi lui-même qui était censé faire siennes les décisions de ses conseillers, ce que Louis XI marquait d'une manière frappante quand, le jour de son sacre, après avoir prononcé le serment traditionnel de garder justice à ses sujets, il en envoyait le texte à son Parlement en lui recommandant de bien acquitter ce qu'il avait si solennellement promis. Pour reprendre l'expression de La Roche-Flavin, le Parlement était «un vray pourtraict de Sa Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats de ses propres vêtements. «L'habit de Messieurs les présidents estoit le vray habit dont estoient vestues Leurs Majestez», écrit très justement André Duchesne. Robe, chaperon et manteau d'écarlate, fourrés d'hermine: exactement le vêtement des rois aux premiers siècles de la monarchie capétienne, et non seulement un vêtement semblable à celui des rois, mais les propres vêtements que les rois avaient portés et dont ils faisaient annuellement présent à leurs conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les présidents au Parlement orneront leur tête, coiffure habituelle des premiers Capétiens, figurera lui-même, avec son cercle d'or, le diadème royal. Enfin, et ceci est des plus frappants, les trois rubans d'or, ou d'hermine, ou de soie, ou d'autre étoffe, que les présidents au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,—et qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,—y fixeront précisément le signe de la royauté: «Et pour regard des rubans, dit Duchesne, combien que ç'ait esté une coustume entre nos rois d'avoir plusieurs personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils font coustumièrement communication de leurs habits à leurs amis, ils ont toutefois voulu avoir quelque marque particulière, par laquelle ils eussent quelque prérogative sur les autres, et, pour estre reconnus pour rois, se sont réservés ces trois rubans et qu'ils ont depuis communiqués à Messieurs les Premiers Présidents...»
Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents au Parlement, à l'époque (fin du treizième siècle) où ils rendirent le Parlement sédentaire à Paris, en l'installant dans leur propre logis,—le logis du roi, devenu le Palais de Justice.
Le Premier Président tenait donc le siège du roi en sa cour et il avait qualité également pour le représenter au dehors, car il avait le caractère et l'autorité nécessaires pour remplir en toutes matières, civiles ou religieuses, voire militaires, les fonctions de lieutenant de roi.
Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de Saint-Simon tel qu'on apprendra à le connaître par les pages qui suivent.
Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie française ne voyait rien moins que d'un œil favorable les revendications des ducs et pairs, quand ils réclamaient des privilèges spéciaux et voulaient former comme un corps à part, rayonnant d'une illustration particulière, et précédant, en un groupe isolé, le reste de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à connaître, pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», dont les péripéties sont si bien décrites par André Grellet-Dumazeau, se trouve parfaitement analysé dans les mémoires du duc de Croÿ:
«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est réglé en France pour les rangs, hors ce qui l'est au Parlement. La noblesse française, se regardant comme en droit d'élire ses rois quand la tige en est éteinte, ne regarde que le roi, les nobles et le peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption dans tout cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes du sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un autre côté, les enfants du roi ne veulent pas être mêlés et faire chaîne sans interruption avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient aussi être une classe distinguée, sans liaison aux ducs. Les ducs voudraient ne pas être trop séparés des princes, ni confondus avec les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela, autrement que par une chaîne sans interruption.»
Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident du «bonnet», où vont paraître, avec un relief singulier, les hommes et les caractères; crise comique et tragique tout à la fois, marquant la fin d'une classe jadis utile au peuple et au pays, et qui retrouverait, il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans le sang répandu sur l'échafaud.
Frantz Funck-Brentano.