XXXVIII
L’homme de la valeur et du change le plus strict ne déteste rien tant que l’homme d’ironie : car l’ironie brouille toutes les valeurs et bouleverse les changes.
L’ironie est la fausse monnoie elle-même dans les jugements. Encore, la fausse monnoie est-elle connue par comparaison à la bonne. L’ironie est un faussaire plus subtil : elle altère le métal, au nom d’un droit supérieur, dans la main de ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent ; elle confond les titres. Elle prête une valeur souveraine à ce qui n’en a peut-être aucune, ou médiocre. En s’y substituant, elle avilit le meilleur crédit du monde ; elle l’use, elle le défigure. Elle corrompt la signature. Le seing, qui valait de l’or en barres, ne vaut plus que du cuivre. L’ironie, enfin, démonétise les statères de Syracuse, pour en transférer, le prix, non pas à ce qui n’en a point, bien pis, à la valeur fictive, qui parfois est réelle, mais qui d’abord est perturbatrice, étant la valeur non connue. Et plus elle est inconnue, plus elle est ruineuse de toutes les habitudes. L’ironie est la fausse monnoie du roi. Elle est la négation de la valeur.
Voilà comment Napoléon n’a pas cessé de haïr Talleyrand, sans réussir à se passer de lui. Talleyrand était sa faiblesse, son vice, son bas de soie, son goût perverti, le seul, son goût d’Occident. Talleyrand l’irritait et le tentait dès son nom, qu’il n’arrivait pas à prononcer comme il est écrit : Taillerand, disait-il.
Que n’eût pas donné Napoléon pour écraser ce prince de la corruption, ou pour lui inspirer un peu de sa saine conscience ? Mais l’intelligence glacée du maudit boiteux échappait aux reproches : cet esprit reste incorruptible dans toutes les putréfactions de l’action et des mœurs. Il se dérobe même au mépris, par le mépris supérieur du sceptique et de l’égoïste accompli. Il émousse la violence du tyran par le masque impassible qu’il oppose aux offenses ; et il est plus fort que la menace, plus fort que les coups, mettant entre eux et lui la distance cruelle de l’ironie, et l’éloignement infini d’une politesse qui ne fut jamais prise en défaut, et qui ne livre rien de soi.
A toute heure, Napoléon déconcerté perdait pied devant Talleyrand ; et grondant contre lui, il était séduit, effrayé peut-être par ce démon de l’ironie secrète. A toute heure, il s’étonnait avec rage d’en souffrir la présence, et de ne l’avoir pas encore anéanti.