LE LIVRE
DE
L’ÉMERAUDE

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A. SUARÈS

LE LIVRE
DE
L’ÉMERAUDE
— EN BRETAGNE —

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3


Amico Meo
MAVR. POTTECHER
LOTTHARIG.
HVNC SVVM LIBRVM
GRATO ANIMO ET LIBENTER QVONDAM DEDICAV.
ANDR. SVAR. BRITT.
D. P. Q. E.
die VII a. Id. dec. ann.
MCM


DÉDICACE

Enn eskopti ar Gerne, war vordik ar mor glaz[A]...

Je dédie ces reflets d’elle-même à la pierre forte entre toutes, verte et précieuse, d’un cher pays. Et je ne saurais dire, dans l’amour que je lui porte, si j’en ai plus reçu le sang, ou si j’ai plus voulu l’y reconnaître, comme en l’objet que la prédilection choisit.

On est d’où l’on veut être. La fatalité du cœur vaut bien les autres. Il n’est point de lieu où elle ne suffise à rapatrier l’homme. Car, à l’âge où il est venu, qui peut fixer d’où il n’est pas, si son cœur ne fait choix d’où il est?—Notre esprit nous disperse entre toutes les demeures du monde. Mais il en est une ou deux, où notre passion nous ramène. Elle en a des raisons puissantes et obscures: ce qu’il y a de plus fort dans l’homme est ce qu’on n’y voit pas.

Il n’est point juste de croire que l’homme reste l’esclave de ses atomes, au même titre qu’un cristal ou qu’une roche. L’homme n’est pas tout entier dans les éléments qui le composent: il en est d’abord la forme. La volonté ni le choix ne sont pas un néant, alors qu’on fait un tout de la race,—cette forme abstraite.

La puissance de la race est en raison de la faiblesse des personnes. L’homme puissant accepte les legs de la nature, mais n’en est point accablé. Il ne consent point à être le serf de la misère, ni même de la richesse qu’il hérite. Sans quoi, rien de plus grand ne se fût jamais vu à la suite de ce qui avait été.

Le royaume des esprits est réglé de toute éternité: mais l’illusion d’un ordre libre lui est permise: c’est celle de la nouveauté. Il en est du cœur de l’homme, comme de la loi qui régit la succession à l’empire: le César romain est libre de choisir le fils qu’il préfère; la rigueur de l’ordre est tempérée par l’adoption.

La vertu de la race est exquise et toute forte dans les âmes les plus simples. Et, en elles, c’est la race qui, vraiment, a seule toutes les vertus. Mais enfin, il est digne de l’homme, et même il plaît à l’ironie des dieux, que l’individu le plus puissant, où la race accomplit ses vœux séculaires, et sa beauté parfaite, soit justement celui qui sorte de la race comme d’une pirson, et qui tende à une perfection, où elle entre, sans suffire à la faire.

Voilà ce que tant d’hommes excellents et presque divins,—quand même ils ne sont pas des dieux pour tous les hommes,—ont osé montrer par l’exemple. En eux, la nature a fait voir l’audace unique, qui la porte sans cesse à s’achever en se niant. Jésus-Christ accomplit les Israélites, et les détruit: ils ne sont plus rien après lui qu’une ombre malheureuse, et qui n’a plus ni foyer, ni corps, ni sens.

Socrate est né d’Athènes pour porter le premier coup à la cité heureuse des beaux aristocrates. Qui est plus athénien que lui?—Et le grand César, cet effort surhumain de Rome, accomplissant le destin de la ville, la perd dans l’univers qu’il lui associe.

Je dédie ces reflets d’elle-même, et que je voudrais de la même eau pure qu’elle, à cette Bretagne, la plus noble terre qui soit dans le Nord, à la fin des temps où il y eut des peuples singuliers en Europe et des provinces libres. Le Barbare est partout à nos portes,—je veux dire l’automate saxon, machiné dans les usines de la morale et de l’esprit à bon marché. Le monde nouveau se reconnaît déjà dans les États-Unis,—dont le nom odieux semble peindre un univers partout nivelé sous une médiocrité impitoyable.

La Bretagne va mourir, après Venise et Florence, après Paris. Demain, elle sera riche Peut-tre,—illustre à la manière des gueux d’âme,—après avoir été tout le contraire, riche d’âme et gueuse d’écus. Bientôt, elle aura donc cessé d’être bretonne.

Peuplée, marchande, pleine de bruit et de commis à l’effigie effacée, elle sera peut-être prépondérante en France. Mais elle ne mirera plus dans l’Océan des traits si rares, et sa figure de sirène mélancolique. Voici déjà qu’elle montre le charme inégalé de sa mort prochaine.

Et j’aime en elle, la Belle Émeraude, tout ce qui jette un dernier feu, qui va bientôt cesser d’être, et qui est plus beau sans doute, comme le soleil à l’Occident, de toucher au moment de n’être plus.

19 novembre 1900.