V

SOUS la tonnelle de houblons du pépiniériste, Février et Cyrille Gerdolle se rafraîchissaient en vidant une bouteille de vin blanc. On était en pleine canicule; le soleil de juillet tombait en rayons brûlants du haut d'un ciel implacablement bleu; d'insupportables vols de mouches bourdonnaient parmi les feuilles alanguies; le long des plates-bandes grillées, des sauterelles bruissaient, stridentes; l'air qu'on respirait semblait sortir de la gueule d'un four.

—Hein, mon vieux, ça chauffe! disait le marchand de curiosités en lapant à petites gorgées le contenu de son verre; on passerait volontiers sa journée au fond d'une cave.

—Oui, approuvait Gerdolle, c'est un temps qui donne la flemme; heureusement, nous autres, nous sommes en morte-saison.

—Moi aussi, déclara Février; il n'y a plus personne dans Paris et je ne vendais pas même pour mes frais de déplacement... Ma foi, j'ai clos la boutique et j'ai collé, sur les volets de la devanture, un carré de papier: «Fermé pour cause de voyage.» Je ne rouvrirai, comme l'Odéon, qu'au 1er octobre...

—Où iras-tu? demanda le pépiniériste, goguenard; aux bains de mer?

—Pourquoi pas?... Mme Miroufle est au Tréport et elle m'a invité... Peut-être irai-je l'y voir!

—Alors, tout le monde file; l'avenue deviendra un désert... Il n'y restera plus que moi et les gens de Chanteraine.

—A propos de Chanteraine, observa Février en goguenardant à son tour, ton fameux plan a raté et tu n'as pas réussi à faire déguerpir les Fontenac... Te voilà refait, mon camarade, et tu as tiré les marrons du feu pour la commune!

—Qu'en sais-tu? grommela Cyrille en se hérissant; patience, rira bien qui rira le dernier!... Feu Fontenac n'a pas laissé une grosse fortune, et j'ai en idée que la maison sera bientôt trop lourde pour les épaules des héritiers: la fille n'entend rien aux affaires; quant au garçon, c'est un fainéant qui aura vite fricassé sa part d'héritage.

—Oui, le jeune drôle a un furieux appétit de plaisir et il est entre les mains d'une petite personne qui le mènera bon train... Mais pour ce qui est de la fortune, ajouta Février, tu pourrais bien te tromper, mon vieux... J'ai ouï dire, à des connaisseurs sérieux, que le grand-père Fontenac possédait, dans sa collection d'objets d'art, deux pièces rarissimes, qui vaudraient à elles seules, au bas mot, plus de deux cent mille francs à l'Hôtel des Ventes. Par conséquent, la succession serait beaucoup plus considérable que tu ne le crois... Seulement...

—Seulement? répéta Gerdolle, dont les petits yeux roux s'allumèrent.

—Seulement, voilà le hic... L'aïeul Fontenac, qui était méfiant, a si bien caché les objets en question qu'on ne peut plus les retrouver et qu'on les cherche encore...

—Vraiment! reprit le pépiniériste en affectant un air détaché... L'ancien les aura peut-être tout bonnement lavés...

—Je ne crois pas... On ne lave point de pareilles pièces sans que ça fasse du bruit... Dans le monde de la curiosité tout se sait, et, après informations prises près des gens du métier, personne ne se souvient d'une vente de cette importance...

—Après tout, je m'en fiche, repartit Gerdolle avec indifférence, j'ai d'autres chiens à fouetter... Encore un verre, mon vieux, et bon voyage, si tu vas à la mer!... Quant à moi, je te quitte pour mettre mes écritures à jour...

Ils se séparèrent là-dessus et, après que le brocanteur eut disparu dans l'avenue, le pépiniériste, debout sous l'arceau de la tonnelle, resta longtemps pensif, sans se soucier du soleil qui tapait d'aplomb sur son chapeau de paille...

Il n'avait pas perdu un mot des propos tenus par Février et les avait précieusement emmagasinés dans l'arrière-fond de son cerveau. Maintenant, il se délectait à les y rouler et à les faire tinter comme autant de rares pièces d'or.

—Ha! ha! se pourpensait-il, deux objets d'art valant, au bas mot, deux cent mille francs!... Bonne affaire!... Et ils sont introuvables, on ignore ce qu'ils sont devenus et on les cherche encore?... On les cherchera longtemps! Je le sais, moi, où ils sont!... Ils dorment tranquillement sous le cerisier de Chanteraine!... C'est à présent qu'il va falloir mettre les fers au feu et jouer serré.

Machinalement, il avait enfilé la grande allée de poiriers en quenouille qui aboutissait au pied du mur séparant son clos du jardin Fontenac. En dépit de la chaleur caniculaire, il allait et venait, la tête dans les épaules, l'esprit affairé à chercher un moyen de remettre l'affaire sur pied.

—Il faut, se disait-il, il faut que Chanteraine soit à moi... J'y emploierai le vert et le sec... J'ai été un sot de lâcher à Simon Fontenac les lettres de sa fille... Si je les avais encore en mains, je pourrais m'en servir pour rendre la demoiselle moins rétive... Quant au garçon, j'en viendrai facilement à bout... Il mène joyeuse vie, il a donc besoin d'argent et il ne rechignerait pas à palper une forte somme en belles espèces sonnantes... Seulement, voilà le diable: il est encore mineur...

Il en était là de sa méditation, quand il entendit un bruit de pas et aperçut son fils qui débouchait de l'avenue.

Jacques Gerdolle revenait d'un château des environs de Longjumeau, dont il était chargé de dessiner les jardins. Le tramway d'Arpajon l'avait déposé à Berny et il rentrait au logis pour l'heure du déjeuner. Il ne paraissait pas trop éprouvé par la grande chaleur. A l'abri d'un chapeau de paille à larges bords, son visage au teint mat, ambré par le hâle, ne portait aucune trace de fatigue; à peine une faible moiteur perlait sur les tempes. Dans un complet d'étoffe légère, son corps robuste et souple se mouvait librement. En le voyant, d'un pas ferme et comme rythmé, se diriger vers le vestibule, le père Gerdolle eut un mouvement d'orgueil. Il s'étonnait presque d'avoir procréé ce rejeton bien râblé, ce mâle à la tournure aisée et élégante. Tandis que ce sentiment de fierté lui faisait relever la tête, une soudaine inspiration lui illumina le cerveau.

—C'est ce beau gars-là, songea-t-il, qui, mieux que toutes mes manigances, aura raison des résistances de Mlle Fontenac...

Et il résolut d'avoir ce matin même, avec son fils, une explication à ce sujet.

Seulement, la matière était délicate et le pépiniériste ne savait trop comment s'y prendre pour entamer la conversation. Le temps était loin où il traitait son fils en petit garçon et où il lui intimait sèchement ses ordres. Depuis que Jacques était devenu un maître en l'art du jardinier-paysagiste, la situation s'était modifiée totalement. Les rapides succès du jeune homme, l'estime où le tenaient ses confrères, la clientèle toujours croissante et les honoraires toujours grossissants, imposaient au père Gerdolle une crainte respectueuse. Il adoucissait, maintenant, son humeur despotique et n'osait plus se permettre, avec Jacques, ses coups de boutoir habituels.

—Le garçon a la bouche tendre, se disait-il; si je tire trop sur le mors, il se cabrera et m'enverra coucher... Mais il a aussi le cœur tendre et il donne volontiers dans la sensiblerie; c'est par là qu'il faudra l'attaquer... N'importe! ce ne sera pas une besogne commode et j'en ai chaud aux oreilles rien que d'y penser... Bah! qui ne risque rien n'a rien; je vais tout de même essayer...

Tandis que Jacques montait chez lui pour se plonger la tête dans l'eau froide et se vêtir plus à l'aise, Gerdolle descendit à la cave et en revint avec deux bouteilles d'un vieux vin de Touraine. Peu après, le père et le fils se retrouvèrent autour de la table servie. Le jeune homme mangeait de grand appétit et causait gaiement des choses de son métier. Il était content de ses travaux, expliquait ses plans au pépiniériste et le consultait sur le choix des arbres et arbustes dont il voulait décorer les massifs de sa nouvelle création. Cyrille, le voyant en si belles dispositions, jugea que le moment était venu de commencer l'attaque. Au dessert, il déboucha une bouteille de chinon, emplit deux verres à patte et, heurtant le sien contre celui de sa progéniture:

—Ton jardin sera un chef-d'œuvre, affirma-t-il de sa voix la plus aimable, et tout le monde t'en fera des compliments... Mon garçon, je bois à ta réussite!

Jacques jeta un coup d'œil sur les verres à liqueur, et cet extra le mit en défiance. Il était fin et connaissait de longue date le coup de la vieille bouteille, destiné à enfoncer les clients.

—Ho! ho! répliqua-t-il, du vin de derrière les fagots!... Papa, je parie que tu as quelque chose à me demander, ou quelque tour à te faire pardonner!

Gerdolle, comprenant que la mèche était déjà éventée, se décida à jouer la franchise et à abattre ses cartes.

—Fouinard! repartit-il en riant, tu la connais dans les coins et tu ne te laisses pas enjôler... Eh bien! oui, tu as deviné; j'ai en tête une affaire qui nous intéresse tous deux et au sujet de laquelle je tiens à m'expliquer avec toi...

Il but une lampée de vin de Chinon, s'accouda à la table et poursuivit, en regardant Jacques droit dans les yeux:

—Voici!... Tu as bien mené ta barque et tu es arrivé de bonne heure à une belle situation où tu gagnes ce que tu veux... Aujourd'hui que tu as le vent en poupe tu devrais te marier.

—Je te vois venir, répondit Jacques en riant, tu as un parti à me proposer... Mon Dieu, il est possible qu'un jour je songe à m'établir. Le mariage, en principe, ne me répugne point; mais j'entends choisir ma femme moi-même, suivre mon goût et non celui des autres, ne pas prendre, les yeux fermés, un laideron ou une dinde quelconque qu'on tentera de me colloquer parce qu'elle aura une grosse dot...

—Ne crie pas comme les anguilles de Melun, avant de savoir à quelle sauce tu seras accommodé, riposta le pépiniériste en haussant les épaules; il ne s'agit ni d'une laide ni d'une dinde... La fille dont je te parle est une jeune personne suffisamment riche, bien éduquée, bien espritée, fort jolie... enfin, pour laquelle tu as eu un tendre autrefois... Bref, c'est ton ancienne bonne amie, Mlle Clairette Fontenac, notre voisine...

Au nom de Clairette, Jacques eut un haut-le-corps; son front se plissa et sa physionomie enjouée se rembrunit.

—Je t'en prie, interrompit-il gravement, restons-en là!... Tu devrais être le dernier à penser à Mlle Fontenac, après ce qui s'est passé entre toi et son père!...

—De quoi? de quoi?... Nous avons échangé quelques mots un peu vifs, voilà-t-il pas une affaire?...

—Tu as la mémoire courte, reprit Jacques amèrement; tu oublies que tu as traîné Simon Fontenac en police correctionnelle et que tes agissements ont amené, dit-on, la maladie qui l'a emporté... Une fille ne pardonne pas ça, et Mlle Clairette, telle que je l'ai connue, doit nous en vouloir cruellement.

—Fais donc pas l'âne! se récria cyniquement Gerdolle; une fille qui t'écrivait les lettres que j'ai lues était bigrement férue d'amour, et les amoureux pardonnent bien des choses.

—Puisque tu fais allusion à ces lettres que tu t'es si peu correctement appropriées, riposta sévèrement le jeune homme, aie donc l'obligeance de me dire ce qu'elles sont devenues.

—J'ai eu la bêtise de les remettre au père Fontenac... Ce qui prouve, du moins, que je ne suis pas un méchant homme...

Jacques ne put retenir un mouvement d'indignation.

—Et tu t'imagines que, dans des conditions pareilles, j'oserais me représenter devant Mlle Fontenac? s'exclama-t-il tristement.

—Bah! je te fournirai un moyen de renouer avec elle... J'ai envie d'acheter Chanteraine... La propriété est trop frayante pour cette jeune fille, et à moi elle irait comme un gant... Tu te présenteras chez les Fontenac en mon nom et tu leur transmettras mes propositions, qui sont très acceptables... Quand vous vous serez revus et expliqués, le petit Dieu malin reprendra ses droits et vous serez vite accordés.

Jacques s'était brusquement levé; une expression de dégoût crispait ses lèvres.

—Nous n'avons pas, déclara-t-il brièvement, la même manière d'envisager les questions de conscience et de délicatesse. Ne compte pas sur moi pour t'aider à acquérir Chanteraine, car, au fond, c'est tout ce que tu désires et tu ne te soucies ni de mes sentiments ni de ceux de Mlle Clairette... Brisons là, je ne suis pas ton homme!

—Oui-da, tu la fais à la délicatesse! grogna Gerdolle, furieux; non, tu n'es pas mon homme!... Sais-tu ce que tu es?... Un mauvais fils qui paie d'ingratitude tous les sacrifices que je me suis imposés... Tu ne veux pas me servir?... C'est bon, j'emploierai d'autres moyens pour en venir à mes fins et forcer ton amoureuse à vendre... Car je veux Chanteraine, et je l'aurai!

—Un seul mot encore, dit énergiquement Jacques; si tu cherches à troubler le repos de Mlle Fontenac, nous nous brouillerons à jamais. Ceci bien entendu, je m'en vais, car je finirais par manquer au respect que je te dois!...