XII
LES jours continuèrent de couler, lents ou rapides, suivant l'âge des gens; car si le temps paraît fuir avec la vélocité d'une hirondelle lorsqu'on touche à la maturité, en revanche, il ne marche jamais assez vite au gré des jeunes. Quand nous sommes enfants, il nous semble que nous n'arriverons jamais à la vingtième année. Une fièvre impatiente nous agite, et l'impatience, comme l'insomnie, allonge démesurément les heures. C'est sans doute aussi pour cette raison, qu'au début de la vie les impressions se gravent plus profondément dans notre cerveau.
Au fond de son couvent d'Antony, Clairette, en particulier, était en proie à cette illusion de l'allongement infini des heures. Elle touchait à sa vingtième année; mais la rigueur ombrageuse de son père la tenait dans un isolement pénible. La rancune de Simon Fontenac s'était encore exaspérée à la lecture des lettres que Gerdolle avait, lors de leur dernière entrevue, déposées perfidement sur son bureau. Aigri par ses déboires et par son état maladif, Simon pardonnait moins que jamais à sa fille cette innocente passion pour le fils de son ennemi. Il la considérait comme une créature encline à mal faire et dont le couvent pouvait seul refréner la perversité précoce. Aussi, aux dernières vacances de septembre, n'avait-il autorisé que pendant une quinzaine sa présence à Chanteraine et, depuis cette époque, il avait sévèrement maintenu Clairette loin de la maison. Pourtant, le danger qu'il redoutait était purement chimérique, car Jacques Gerdolle ne se montrait que rarement au logis paternel, et toutes relations étaient interrompues entre lui et la jeune fille. Le Traquet lui-même, lors de ses rares visites au couvent, n'apportait plus aucune nouvelle de son ancien ami et l'accusait d'être un «lâcheur». Clairette se croyait donc complètement oubliée et ne pensait qu'avec un sentiment de contrition mélancolique à ce premier et unique amour évanoui. Il ne lui apparaissait maintenant que comme un de ces éblouissants météores qui traversent le ciel d'une nuit d'été, y jettent une exquise lueur d'aube et s'éteignent brusquement à l'horizon.
Dans ce cœur aimant, débordant de sève printanière, dans cette nature impulsive, l'oublieuse indifférence de Jacques et la persistante rancune de Simon Fontenac produisirent une évolution inattendue. Trompée par les affections humaines, Clairette se rejeta violemment vers l'amour divin. Sa tendresse purement profane se changea en une mystique ferveur religieuse. Elle ne lisait plus que des livres pieux: l'Imitation, l'Introduction à la Vie dévote, la Vie de Marie Alacoque. Pendant les heures de récréation, on la voyait fréquemment se glisser dans la chapelle. Agenouillée, la tête plongée dans les mains, elle s'absorbait en de mystiques adorations. Elle se confessait souvent, communiait tous les dimanches et, au réfectoire, s'imposait de rigoureuses privations. Cette conversion inespérée chez une enfant autrefois si indisciplinée et si entreprise par les préoccupations charnelles, édifia d'abord les religieuses de la Croix, qui y virent un coup de la grâce; mais l'exagération même de ce zèle dévot leur donna à réfléchir; elles craignirent que ce brusque changement de régime n'altérât la santé de leur élève, et la Supérieure crut devoir avertir le père des nouvelles dispositions de sa fille. Simon Fontenac répondit que Clairette avait un esprit fantasque et tombait facilement d'un excès dans un autre. «Toutefois, ajouta-t-il, je préfère encore cette piété exaltée aux frivolités et aux dissipations d'autrefois; si elle a réellement la vocation monastique, je ne suis pas homme à m'opposer à ce qu'elle entre en religion. Je suis persuadé, au contraire, que le régime du cloître sera, pour cette nature mal équilibrée, plus salutaire que la vie mondaine. Je suis donc d'avis que ma fille passe toutes les vacances prochaines au couvent. Si elle persévère dans ses nouvelles idées, comme elle atteindra bientôt sa majorité, vous jugerez vous-même, ma mère, si elle est mûre pour la vie religieuse et si elle peut subir l'épreuve du noviciat.»
Rassurées par cette épître paternelle, qui leur laissait carte blanche, les bonnes sœurs n'hésitèrent plus à encourager les pieux élans de cette jeune âme et à la diriger dans les voies de la perfection chrétienne, c'est-à-dire vers le cloître. Elles s'y employèrent avec délectation pendant les derniers mois de l'année. Mais alors ce fut Clairette qui se sentit tourmentée par des scrupules de conscience. A la veille de se séparer du monde et de s'enfermer dans le cercle étroit de la règle conventuelle, elle éprouvait de sourdes terreurs. Toute sa jeunesse protestait contre cette immolation; les souvenirs de ses libres et tumultueuses années d'adolescence lui revenaient au cœur avec de confus regrets. Elle essayait de les chasser comme des suggestions de l'Esprit du Mal et elle se réfugiait à la chapelle pour y mieux résister à la tentation. En dépit des agenouillements et des oraisons jaculatoires, elle avait des heures de sécheresse qui lui inspiraient de pénibles doutes sur la solidité de sa vocation. Seules, l'approche des sacrements, l'intime poésie des cérémonies rituelles, les voix pures des religieuses chantant au chœur, la musique de l'orgue, la réconfortaient dans sa foi, redonnaient l'essor à ses envolées religieuses, lui faisaient honte de sa tiédeur et de sa pusillanimité.
Au milieu de ces alternances d'aridité et de ferveur les mois s'enfuyaient. Soudain, Clairette fut rappelée à la réalité et jetée hors de la vie méditative par un coup imprévu. Un matin, Monique accourut, apportant à Antony une grave et terrifiante nouvelle. Simon Fontenac, terrassé par une angine de poitrine arrivée à sa dernière période, redemandait sa fille. Il fallut obéir au plus vite et, sans même attendre le départ du tramway, la servante et sa jeune maîtresse firent à pied la demi-lieue qui les séparait de Chanteraine.
—Ah! ma mignonne, gémit Monique, dès qu'elles cheminèrent toutes deux sur la grande route pavée, de chaque côté de laquelle des files d'ormeaux jaunis frissonnaient sous la brume d'octobre; ma chère mignonne, ça va mal chez nous et votre papa est en train de tomber en abouit... Il est maigre quasiment comme une trique et il ne peut plus rattraper son souffle. Ce matin il suffoquait cruellement et j'ai cru qu'il allait passer...
—Que dit le médecin? questionna Clairette dont les yeux se mouillaient.
—Rien... Il hoche la tête comme un âne ennuyé par les mouches et il prétend que la maladie vient du cœur... Mais moi je soutiens qu'elle vient surtout de la tablature donnée à mon maître par ce chetit gas de pépiniériste.
—Monsieur Gerdolle? murmura la jeune fille, qu'a-t-il fait à papa?
—Des misères... Ils étaient tous deux en bisbille rapport à l'eau de la Bièvre, et un jour ils ont eu une explication chez nous... Faut croire que le pépiniériste a lâché quelque insolence, car votre papa, qui n'est point endurant, lui a sauté à la gorge... Il l'aurait, ma fi, étranglé si Firmin et moi nous n'avions réussi à bouter dehors le gas Gerdolle. Pour lors, ce méchant drôle s'est plaint au commissaire, qui a dressé procès-verbal, et ils ont assigné votre père en police correctionnelle. M. Fontenac, malgré les conseils de ses amis, s'est entêté à ne point aller au tribunal, et dame, comme il n'était pas là pour se défendre, les robes noires l'ont condamné par défaut à deux jours de prison et trois cents francs d'amende... C'est-il Dieu possible! un ancien juge!... Cette avanie-là l'a achevé... Il s'est mis au lit et il y a souffert ainsi qu'un damné... A c't'heure, il n'y a plus d'huile dans le chaleuil (la lampe). Il s'en doute bien, le pauvre monsieur!... On l'a administré hier et il m'a commandé d'aller vous quéri dare dare...
—A-t-on prévenu mon frère? demanda Clairette entre deux sanglots.
—On n'en a pas eu besoin... M. Landry était revenu chez nous depuis l'avant-veille, ayant enfin passé son baclauréat... Ah! bonnes gens, faut que mon pauvre cher maître soit chu bien bas, pour que c'te bonne nouvelle ne l'ait point seulement tiré de sa languition... Il s'en va, hélas! il s'en va, et grand train...
Elles étaient arrivées à Chanteraine. La grille leur fut ouverte par Landry qui les attendait. Le Traquet avait la mine consternée et les traits tirés. La terrible image de la mort le hantait pour la première fois et bouleversait toutes ses idées.
—Ah! Landry, sanglota Clairette en le serrant dans ses bras, quelle épreuve!... Est-ce que vraiment papa est aussi mal que Monique l'a dit?
—Ça ne va pas, répondit le Traquet, viens vite là-haut... Il ne cesse de te demander.
Ils gagnèrent le premier étage. La porte de la chambre à coucher était restée entre-bâillée. Ils s'avancèrent sur la pointe des pieds jusqu'au lit de fer où le malade, accoté à une pile d'oreillers, se tenait assis dans une demi-somnolence. A la violente crise du matin succédait une torpeur fiévreuse. Il restait là, les yeux clos, la poitrine soulevée à chaque instant par une courte respiration, et sa pâleur, son amaigrissement, étaient tels qu'il semblait déjà frôlé par l'aile de la mort...
Clairette s'agenouilla et baisa tendrement la main exsangue, émaciée, qui pendait hors du lit.
—Papa! murmura-t-elle, me voici!...
Simon entr'ouvrit ses paupières alourdies:
—Enfin! soupira-t-il en tournant vers sa fille un regard trouble, il est temps!... Le Traquet aussi est de retour... Vous ne m'abandonnerez plus; j'ai besoin de vous pour traverser cette eau de la Bièvre qu'ils ont fait passer dans ma chambre... Elle m'asphyxie... Je m'y noierai, si vous ne venez à mon secours... Ils espèrent me dégoûter de Chanteraine... Mais je ne veux pas vendre... je ne veux pas!
En écoutant ces phrases décousues et en comprenant que la fièvre faisait délirer son père, Clairette eut un accès de désespoir; des sanglots se nouaient dans sa gorge, mais elle se raidissait pour ne pas montrer son chagrin, et ses yeux demeuraient secs. Quant au Traquet, qui avait la sensibilité à fleur de peau et les larmes faciles des cœurs légers, il pleurait tout bas à l'autre extrémité du lit.
—Tranquillise-toi, papa, protesta la jeune fille d'une voix étranglée, nous ne te quitterons plus et nous ferons toutes tes volontés.
Simon la regarda de nouveau, ses yeux devinrent plus limpides et se rassérénèrent; en même temps il retrouvait peu à peu sa lucidité.
—Ah! c'est toi, Clairette? reprit-il, tu vois, je suis bien bas... J'ai beaucoup souffert... et ton frère et toi, vous avez eu une grande part dans mes souffrances!... Je vous pardonne... Ne songeons plus qu'à votre avenir... Écoutez-moi bien, car je ne pourrai pas parler longtemps... Clairette, dans peu de temps tu seras le soutien de ton frère: sois une bonne fille et veille sur lui... Toi, Landry, tâche de t'assagir, obéis à ta sœur... Surtout restez ensemble à Chanteraine et ne vous laissez pas influencer par votre mère... Ah! votre mère...
Une suffocation l'interrompit. L'effort qu'il avait tenté pour rassembler ses idées, et peut-être aussi l'agitation que produisait en lui le souvenir de Mme Cormery, provoquèrent une nouvelle crise. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il porta avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine haletante:
—De l'air! supplia-t-il, ouvrez la fenêtre...
Landry se précipita vers la croisée et l'ouvrit toute grande. Un coin de ciel gris s'encadra dans la baie rectangulaire. Le vent humide éparpillait au dehors des traînées de feuilles mortes. Des ramiers sauvages passaient et s'enfuyaient vers l'horizon. Les yeux de l'ornithologue se fixèrent avidement sur ces oiseaux dont le vol sonore allait s'affaiblissant. Une pâleur de cendre s'étendit sur sa face et sa tête roula sur les oreillers. Ses lèvres violettes se crispèrent et, dans ses efforts pour aspirer l'air, son menton se haussait, se baissait convulsivement, puis la syncope arriva.
A l'appel de Landry, Monique, suivie du médecin, parut sur le seuil. Le malade ne bougeait plus et la syncope semblait se prolonger plus que de coutume. Le docteur releva les paupières closes, ausculta la poitrine immobilisée et hocha la tête:
—Fini! murmura-t-il au bout de quelques instants, il ne souffrira plus...
Un éclatant sanglot répondit à cette cruelle déclaration. Clairette s'était précipitée vers le visage de son père et l'embrassait violemment. Monique se signa, s'agenouilla sur le parquet et marmotta un pater et un ave, qu'entrecoupaient des pleurs bruyants.—Ainsi que l'avait annoncé le médecin, la mort, avec une furie d'oiseau de proie, avait fondu sur Simon Fontenac et l'emportait vers un pays d'où l'on ne revient jamais.
DEUXIÈME PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
SIMON Fontenac fut inhumé au petit cimetière de Fresnes, où reposaient déjà son père et son grand-père. Comme, ce jour-là, il pleuvait à verse, on pouvait facilement compter les invités qui accompagnèrent le cercueil du défunt jusqu'au tombeau de famille. Après la funèbre cérémonie, une voiture de deuil ramena à Chanteraine Clairette, Landry et Monique.—La jeune fille, enfoncée dans une encoignure, comprimait avec son mouchoir les sanglots qui se pressaient sur ses lèvres; sa pensée absente semblait errer encore sous les deux ifs qui ombrageaient la sépulture. Silencieuse et immobile, l'orpheline demeurait insensible aux cahots de la voiture drapée de noir et aux efforts tentés par Monique pour la consoler. Quant au Traquet, qui avait eu un chagrin sincère et une tenue très digne pendant le service, ses nerfs se détendaient peu à peu et il éprouvait un involontaire soulagement à songer que ce pénible cérémonial tirait à sa fin. Son esprit mobile ne pouvait supporter une longue contrainte. Il se laissait déjà distraire par le spectacle de la pluie giclant sur la route, et par de frivoles réflexions sur le petit nombre des assistants qui s'étaient hasardés jusqu'au cimetière. Ce peu d'empressement des amis et des relations de son père mortifiait sa vanité, et il ne pouvait se tenir de s'en plaindre à haute voix.
—Que voulez-vous? répliquait la servante limousine en secouant les épaules, les vivants n'aiment pas à être mouillés... Pourtant, il y avait là quelques gens du pays: le maire et plusieurs conseillers...
—Ils nous devaient bien ça, riposta aigrement Landry, après toutes les couleuvres qu'ils ont fait avaler à papa!... Ma mère aussi était présente et j'ai remarqué également M. de la Guêpie... Il s'est conduit en véritable ami..
—Hon! grogna Monique, c'est justement ces deux-là qui n'auraient pas dû se montrer.
—Comment? interrogea Landry sévèrement, qu'est-ce que vous avez à ronchonner?
—Rien, répondit la servante, je me parle à moi-même...
—En ce cas, dit rudement le Traquet, attendez d'être seule, hein! pour vous adresser la parole...
On rentra à Chanteraine, et comme, en dépit de nos douleurs, la nature reprend impérieusement ses droits, le frère et la sœur s'assirent, dans la salle à manger, devant un déjeuner froid, cuisiné d'avance par Monique. Landry, doué d'un appétit robuste, s'attaqua vivement au pâté et au poisson, en homme auquel le chagrin a creusé l'estomac. Il avalait sa dernière bouchée quand on sonna à la grille, et peu après Monique apparut, l'œil allumé et la bouche pincée.
—C'est Mme votre mère, annonça-t-elle, qui demande à vous embrasser... Ce La Guêpie est avec elle et ils sont entrés dans le salon quasiment malgré moi...
—Je ne veux recevoir personne! déclara impétueusement Clairette... Réponds que je suis malade et que je garde la chambre...
—Fais pas ça! protesta vivement Landry qui, lui, n'était pas fâché de voir du monde; ce serait une impolitesse et une inconvenance!
—Je ne veux recevoir personne! repartit obstinément la jeune fille, maman devrait le comprendre... Quant à toi, si le cœur t'en dit, tu es libre d'aller au salon... Tu m'excuseras...
Le Traquet haussa les épaules et gagna une porte de communication... Il trouva Mme de Cormery en élégante toilette de deuil, assise languissamment sur un canapé. M. de la Guêpie, le monocle dans l'œil, se promenait en examinant les tableaux et en maniant, sans façon, les bibelots épars sur la cheminée.
A la vue de Landry, la dame se leva et serra dramatiquement le jeune garçon dans ses bras.
—Ah! mon pauvre enfant, soupira-t-elle, quelle triste journée!... Je voulais être la première à t'embrasser, à te dire, ainsi qu'à ta sœur, quelle part je prends à vos peines, et combien je suis désireuse de vous prouver ma constante affection.
La Guêpie s'avança à son tour; d'un air grave et condoléant, il secoua la main de Landry Fontenac.
—Mon cher, déclara-t-il, je ne vous prodiguerai pas de ces paroles banales avec lesquelles on cherche à alléger des douleurs que le temps seul peut guérir... Touchez là! Je suis de cœur avec vous et vous pouvez compter sur ma bonne amitié.
—Mais où est donc Clairette? questionna Mme Gabrielle, d'une voix déjà moins onctueuse; est-ce qu'on ne l'a pas prévenue de ma visite?
—Ma sœur... expliqua Landry gêné, ma sœur est souffrante... Elle m'a prié de l'excuser...
—Ha! s'écria Mme de Cormery, froissée, il faut qu'elle soit bien malade, en effet, pour refuser de voir sa mère... Si elle garde le lit, elle pourrait, du moins, me recevoir dans sa chambre!... Enfin, je n'entends pas m'imposer; mais tu lui diras que sa froideur m'est très pénible...
Il y eut une bonne minute d'un silence embarrassant; puis La Guêpie reprit, pour rompre les chiens:
—Avez-vous l'intention de rester à Chanteraine?
—Certainement, affirma Landry, nous l'avons promis à mon père.
—Vous aurez absolument raison, se hâta d'approuver La Guêpie... La maison est confortable, bien que d'aspect mélancolique. Votre père y a vécu, votre aïeul l'avait décorée de tableaux de valeur et de bibelots rares... Noël Fontenac passait pour posséder de magnifiques pièces d'orfèvrerie de la Renaissance ainsi que de curieux objets d'art du XVIIIe siècle... C'était un fureteur et un veinard que votre grand-père! Il avait acheté, à Lunéville, une pendule de Saxe, aux armes de Stanislas, roi de Pologne, dont on connaissait seulement le dessin et qu'on estimait, au bas mot, quatre-vingt mille francs. Il possédait aussi, m'a-t-on assuré, un ostensoir flamand, découpé comme une dentelle, serti de cabochons et orné de statuettes, d'un travail admirable; une «monstrance» du XVIe siècle, provenant de l'abbaye d'Orval, et qui vaudrait à cette heure, rue Drouot, plus de deux cent mille francs... Ce sont de gros chiffres et il faudrait voir les choses de près, car tous ces anciens marchands de curiosités sont sujets à s'emballer... Je m'étonne de ne pas retrouver ces deux merveilles dans les vitrines de votre salon...
—Je n'ai jamais vu ça ici, répondit le Traquet, ébaubi.
—Les aurait-on vendues, par hasard?... Ce serait grand dommage, car, si elles sont authentiques, ces deux pièces représentent une fortune...
—Vrai? murmura Landry qui ouvrait de grands yeux; en ce cas, je vais fouiller la case de la cave au grenier...
—Oui, faites des recherches, informez-vous, et, si vous retrouvez les deux objets, montrez-les-moi... Je m'y connais, je suis un vieil amateur et on ne me monte pas le coup... Je vous édifierai sur la valeur réelle de vos raretés...
—J'espère bien, moi aussi, ajouta Gabrielle de Cormery, en redevenant câline, que nous nous verrons souvent... Regarde ma maison comme la tienne, mon cher enfant, et dis à ta sœur que, si elle veut t'y accompagner, elle réjouira le cœur de sa mère... Allons, au revoir, à bientôt, n'est-ce pas?
Elle l'embrassa derechef, avec effusion, et Landry les escorta tous deux jusqu'à la grille, où stationnait un coupé. Avant de remonter en voiture, Mme Gabrielle renouvela ses embrassades, et La Guêpie ses offres de service.
—Quand vous aurez, répéta-t-il, donné un libre cours à votre tristesse et que vous voudrez prendre l'air du monde, pensez à nous... On ne peut pas pleurer toujours et je serai heureux de vous procurer d'honnêtes distractions...
Ainsi que l'a observé Balzac, on ne sait pas assez «ce que sont les tiraillements de la loi sur une douleur vraie». Clairette aurait voulu fermer sa porte aux fâcheux et se cloîtrer, pour ainsi dire, dans son deuil; mais les exigences des formalités légales ne lui en laissèrent pas longtemps le loisir. Les deux enfants étant encore mineurs, il fallut obéir aux prescriptions du Code et recevoir les officiers ministériels chargés d'assurer l'exécution des mesures conservatoires. D'abord, le notaire de la famille vint inventorier le mobilier de la succession, ouvrir les tiroirs, compulser les papiers, et les deux héritiers durent assister à ces investigations. Au grand étonnement de sa sœur, le Traquet suivit, avec un vif intérêt, les opérations de l'inventaire. Il aidait les hommes d'affaires à fouiller les placards, les secrétaires et les vitrines, les guidait dans leurs allées et venues à travers les combles, les escortait jusqu'au fond des sous-sols et des resserres, sans les quitter jamais d'une semelle. Il n'avait pas jugé à propos d'instruire Clairette des confidences de La Guêpie, et la jeune fille ne savait trop à quoi attribuer cet empressement fraternel auprès des instrumenteurs. Ce beau zèle ne fut malheureusement pas récompensé. Landry, dont le cœur palpitait à l'ouverture de chaque meuble, ne découvrit, nulle part, les deux mirifiques bibelots décrits par l'amateur et «qui valaient une fortune». Dépité par cette déconvenue, il retomba dans son insouciance habituelle, ne se mêla plus de rien, et se borna à fumer des cigarettes avec le premier clerc.
Après l'inventaire, on s'occupa de la réunion du Conseil de famille, composé de six parents ou amis, choisis moitié du côté paternel, moitié du côté maternel, et ce furent alors de longues et mortelles stations dans le cabinet du juge de paix, où Clairette se retrouva en présence de sa mère et dut se défendre contre les cajoleries insinuantes de Gabrielle de Cormery. Aux termes du Code, la tutelle appartenait, de plein droit, à cette dernière; mais, à raison de sa situation de femme divorcée, le Conseil jugea prudent de requérir l'émancipation immédiate de Landry, qui avait atteint ses dix-huit ans, et de Clairette, qui allait être majeure dans les premiers jours de l'année suivante. Cette proposition ayant été accueillie par le juge, et un curateur leur ayant été nommé, le frère et la sœur purent enfin vivre en paix dans leur solitude de Chanteraine.
Cet isolement et ce repos furent, pour Clairette, un soulagement. Landry lui-même supporta, avec une résignation philosophique, la retraite qui lui était imposée par son deuil récent et par le respect des convenances. Il s'associait docilement aux regrets de sa sœur, l'accompagnait dans ses quotidiennes visites au cimetière et lui tenait fidèlement compagnie pendant les longues soirées d'hiver. Néanmoins, en son par-dedans, il trouvait cette claustration pesante; les journées commençaient à lui sembler singulièrement longues, et il était à bout de sa sagesse, quand, en janvier 1892, sonna l'heure de la majorité de Clairette. Ce jour-là, la jeune fille voulut solenniser l'anniversaire de sa vingt et unième année; elle assista à une messe matinale, porta des fleurs sur la tombe paternelle et, le soir, pour mieux marquer l'importance de cette date, un dîner plus délicat et plus copieux que de coutume réunit le frère et la sœur dans la salle à manger, ou un luxe de lumière égayait les lambris de chêne. Cette petite fête intime, encore qu'attristée par de funèbres souvenirs, ne laissait point Landry insensible. La bonne chère et quelques verres de vin vieux le surexcitaient et l'attendrissaient. Au dessert, Clairette voulut profiter de son émotion et, lui tendant affectueusement les deux mains, dit gravement:
—Mon mignon, me voilà d'aujourd'hui majeure et maîtresse de mes actions; mais cela ne changera en rien, je l'espère, notre intimité et nos façons de vivre. Tu trouveras en moi une grande sœur, et aussi un peu une petite mère, empressée à te rendre l'existence heureuse et à t'aider dans tes projets d'avenir, ainsi que je l'ai promis à notre pauvre papa. Pour commencer mon rôle, laisse-moi, ce soir, te parler sérieusement de notre situation matérielle. Je ne sais si tu as suivi les opérations du notaire chargé de la liquidation de la succession?...
—Très vaguement, répondit le Traquet, dont le front se rembrunit à l'idée d'une conversation d'affaires.
—Moi, j'ai voulu me rendre compte et j'ai lu les actes... Voici, après le paiement de quelques dettes, en quoi consiste notre avoir... Nous possédons, en argent et en valeurs mobilières, à peu près cent soixante mille francs, plus Chanteraine, qui en vaut environ quarante mille... Mais tu penseras certainement, comme moi, que nous devons nous conformer aux désirs de papa et qu'il ne peut pas être question de vendre la propriété...
—Sans doute, sans doute... acquiesça Landry en étouffant un bâillement.
—Nous sommes donc, poursuivit Clairette, à la tête d'un capital de cent soixante mille francs... Cela fait, pour chacun de nous, une petite aisance fort modeste dont je me contenterai facilement pour ma part, mais qui ne pourra te suffire... Tu es un homme, tu auras plus de besoins à satisfaire, et des besoins assez coûteux... Par conséquent, il faut, dès à présent, te préoccuper de choisir une profession qui te permette de vivre plus largement. Y as-tu déjà songé?
—Ma foi, non... J'ai le temps, d'ailleurs, et ça ne m'embarrasse point... Je suis débrouillard et je trouverai vite chaussure à mon pied... Je n'aurai qu'un mot à dire à mon ami La Guêpie, qui a de belles relations et qui me dénichera vite une bonne petite sinécure.
La sœur aînée fronça les sourcils:
—Ce monsieur ne m'inspire aucune confiance...
—Oh! toi, tu es pleine de préventions, tu as pris en grippe le pauvre La Guêpie, on ne sait pourquoi... C'est comme pour maman... Tu as tort de t'obstiner à ne pas lui rendre sa visite...
—Je conviens que mon aversion pour M. de la Guêpie et ma froideur à l'égard de maman peuvent paraître étranges et même blâmables aux yeux des étrangers; mais je ne me soucie pas de l'opinion des autres... Maman et son ami ont été la cause des malheureux événements qui ont déterminé la maladie de papa. Cela seul suffirait à m'éloigner d'eux; mais, en outre, en me montrant défiante et réservée, j'obéis aux ordres de notre pauvre père, à l'heure de sa mort... Il nous a formellement prescrit de ne pas nous laisser influencer par Mme de Cormery, en même temps qu'il m'a recommandé de veiller sur toi et de ne jamais quitter Chanteraine... Tu ne peux pas avoir oublié cela, Landry, et tu as trop de cœur pour ne pas te conformer aux dernières volontés paternelles... Quant à moi, je suis décidée à les exécuter pieusement et rigoureusement. Je resterai ici, je te soutiendrai dans tous tes efforts pour te créer une position honorable; je serai, pour toi, une sœur tendre et dévouée... Écoute-moi, mon mignon, et promets-moi, au nom de notre mort bien-aimé, d'avoir confiance en ta Clairette qui te chérit...
Visiblement ému, Landry se jeta au cou de sa sœur et lui promit tout ce qu'elle voulut.
—Alors, reprit celle-ci, tu vas songer sérieusement à choisir une profession... Si tu n'as pas de préférence marquée, je t'engage à faire ton droit et à entrer plus tard, comme notre père, dans la magistrature... Nous avons là des amis qui se souviennent de lui et qui te pousseront...
Le Traquet ne se sentait aucune préférence spéciale pour une carrière quelconque; mais l'idée de faire son droit lui souriait assez. Cela évoquait, pour lui, l'existence libre et gaie des étudiants qu'il rencontrait dans le Quartier Latin. Il accepta immédiatement la proposition de sa sœur et Clairette fut enchantée de le trouver si docile.
—Merci! lui dit-elle en l'embrassant, tout ira ainsi à merveille. Tu pourras suivre tes cours et revenir dîner et coucher à Chanteraine; nous demeurerons ensemble... Tu verras quelle bonne petite vie je t'arrangerai! Je ne te quitterai plus... Tu te souviens que j'avais d'abord envie d'entrer en religion; mais la mort de papa a changé mes résolutions et, d'ailleurs, on peut faire son salut dans le monde aussi bien qu'au couvent... Je ne songe pas à me marier jamais, ajouta-t-elle avec un soupir et une nuance de mélancolie... Je me consacrerai tout entière à ton bien-être, à tes projets d'avenir... Je serai fière de tes succès...
—Clairette, s'écria Landry, dont les yeux se mouillaient, Clairette, tu es une bonne fille et je t'adore!... C'est entendu; dès que je le pourrai, je prendrai ma première inscription, et je piocherai ferme, tu peux te fier à moi!...