A BON CHAT BON RAT

A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la Duchesse et le neveu supposé.

Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord conduit le chevalier.

Le Comte[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement de bon sens.

[87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)

Madame Durut.—Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.

Le Comte.—Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser!

Madame Durut, ironiquement.—Je vous conseille de vous plaindre.

Le Comte.—Où est-elle enfin?

Madame Durut.—Au bain.

Le Comte.—Je vole auprès d'elle…

Madame Durut.—Non pas, s'il vous plaît (On devine la véritable raison de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:) L'objet du bain est de calmer le sang: or, nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre que j'aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse.

Le Comte.—Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut l'éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur les bancs de ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un voleur, sans attendre la fin de cette intéressante discussion… (Quoique le comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut, sachant absolument très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:)

Madame Durut.—Que prendrez-vous, monsieur le comte?

Le Comte.—Une croûte grillée, avec un peu de vin d'Espagne.

Madame Durut.—On va vous servir à l'instant. (Elle disparaît. Un moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une charmante fille qui passe pour être sœur de mère de Mme Durut.)

[88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde; aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et prérogatives de cet important emploi. (N.)