PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.—RETOUR A PARIS

Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit.

«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme demi-homme toute femme pourvue de quelques agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours un plaisir physique (Je cite la figure dont elle se servit) dans la proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y mît aucune borne.

«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle, et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels. Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape, s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.—Fripon! (dit-elle dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je la fis de grand courage; et comme je doublais:

—A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses bien coupable!

«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en partie les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au crédit pour ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans doute, la voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des plus importants de la compagnie. Peu s'en était fallu que la veille elle n'eût aussi lié le ministre.—Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole. J'objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait qu'il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent satisfaites.—Bon! répliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles sollicitent de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver avant d'y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses. Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit permis d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de leur ambitieux caprice, un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde que son égoïste liberté.

«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que nous pouvions fort bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon cabriolet.


A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage et où le drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de toutes les nationalités européennes, où l'on pénètre dans l'intimité même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de Félicia et à cause de cela se fait scrupule d'épouser Monrose. Cet épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait de libertinage.


A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution.

—Madame (vint-il lui dire très sérieusement un beau matin) notre bon pays de France n'est pas du tout le théâtre où peuvent être applaudis des honnêtes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prédicament dans votre île philosophique, du moins si l'on en croit vos romans, que les extravagants seuls prennent ici ici pour modèles. Trop de perfections vous distinguent, vous tenez à trop de personnes considérables par leur état et par leur fortune, et particulièrement, vous avez un oncle d'un trop grand mérite, pour qu'il vous soit possible de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J'ai eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a fait un à Mme d'Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir où vous saurez encore mieux combien il y a d'alliances entre tant de personnes que vous voyez former notre aimable, et j'ose dire, heureuse société: vous serez alors très aise de vous remettre à notre unisson. Votre amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un époux, a contracté d'innombrables dettes; il est de votre honneur de les acquitter. Voyez au surplus à quoi tiennent vos scrupules. En même temps il ouvre la porte d'un boudoir… Tandis que Charlotte est stupéfaite de voir l'heureux Monrose dans les bras de Mme d'Aiglemont, le Marquis la surprend elle-même, et… la façon d'une oreille est plus qu'à moitié faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant notre héros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que le crime dont on la rend complice n'est pas de nature à faire tourner le ciel.

—Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grâce, Flore encore embellie par le plaisir, épousez du moins à demi le cher Monrose, afin de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant… Cette folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau du préjugé de Charlotte, l'amande n'en était point amère, c'était la tolérance sous un bon épiderme du goût du plaisir… Elle sourit: l'oreille achevée, l'Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale, lui jurant de s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits à sa précieuse amitié mise à des conditions si douces…


Cette analyse et ces extraits donneront une juste idée du singulier ouvrage que l'auteur apprécie en ces termes:


Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures n'est pas ordinaire.

Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.


Nerciat a été souvent pillé. Dans son autobiographie intitulée: Illyrine ou recueil de l'inexpérience (Paris, an VII) la Morency a inséré des passages qu'elle empruntait à Monrose et sans prévenir le lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie à Lise) un morceau pris dans la première partie de Monrose, au chapitre VI.

Monselet fait remarquer dans Monrose «un individu italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit roman de Sarrazine».