CHAPITRE V.

La nuit se passa sans alarme. Pierre était resté à son poste, et n’avait rien entendu qui l’eût empêché de s’endormir. La Motte, long-temps avant de l’apercevoir, l’entendit qui ronflait très-musicalement. Il fut bientôt réveillé par la voix aigre et chagrine de La Motte. «Dieu vous bénisse, notre maître, s’écria-t-il en s’éveillant! seraient-ils venus?»

«—S’ils ne sont pas ici, ce n’est pas votre faute. Vous ai-je placé là pour dormir, maraud?»

«—Mon Dieu! notre maître, répliqua Pierre, le sommeil est le seul bon temps qu’on puisse se donner ici; pour moi, je n’aurais pas le cœur de le refuser à un chien dans un pareil endroit.»

La Motte le questionna sérieusement sur certain bruit qu’il croyait avoir entendu pendant la nuit, et Pierre lui protesta très-solennellement qu’il n’avait rien entendu: l’assertion était vraie à la rigueur, car il s’était donné le bon temps de dormir sans interruption.

La Motte monte à la porte de la trappe, et écoute avec attention. Il n’entend aucun bruit, et se hasarde à la soulever. La vive lumière du soleil frappa ses yeux; la matinée était déjà bien avancée. Il marcha doucement le long des chambres, et regarda par une fenêtre: il ne vit personne. Encouragé par cette apparente sécurité, il osa descendre l’escalier de la tour, et entra dans le premier appartement. Il s’avançait vers le second; mais s’arrêtant soudain par réflexion, il approcha son œil d’une fente de la porte. Il regarde, et voit distinctement une personne assise et le bras appuyé sur une fenêtre.

Cette découverte le consterna si fort, que, pour l’instant, il perdit toute sa présence d’esprit, et qu’il lui fut absolument impossible de faire un pas. La personne, qui avait le dos de son côté, se leva, et tourna la tête. La Motte reprit alors ses sens, et sortant de l’appartement aussi vite et aussi doucement qu’il lui fut possible, il monta dans le cabinet. Il leva la trappe; mais avant de l’avoir fermée, il entendit les pas de quelqu’un qui entrait dans la chambre précédente. Il n’y avait à la trappe ni verrous ni autre fermeture, et sa sûreté dépendait uniquement de l’exacte correspondance des panneaux. La première porte de la chambre en pierres n’avait aucuns moyens de défense; et les fermetures de la porte intérieure étant placées pour lui du mauvais côté, elles ne pouvaient le garantir d’être découvert, ni lui donner le temps de se sauver.

Parvenu dans cette chambre, il s’arrête, et entend distinctement des personnes marcher dans le cabinet au-dessus. En prêtant l’oreille, il entend aussi une voix qui l’appelle par son nom. Soudain il s’enfuit aux cellules d’en bas, croyant à chaque moment qu’on allait ouvrir la porte, et qu’il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient. S’étant jeté sur la terre, à l’extrémité des voûtes, il resta quelque temps sans haleine, tant il était ému. Madame La Motte et Adeline, glacées d’effroi, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il lui fut impossible de parler sur-le-champ: dès qu’il en eut le pouvoir, cela fut presque inutile, car le bruit éloigné qui partait d’en haut, apprit à la famille une partie de la vérité.

Ce bruit ne paraissait pas approcher; mais, incapable de maîtriser son épouvante, madame La Motte jeta un cri: cela redoubla les angoisses de La Motte. Il s’écria: «Vous me perdez! ce cri vient de les avertir de l’endroit où je suis.» Il traversa les cellules les mains jointes et à grands pas. Pâle et muette comme la mort, Adeline soutenait madame La Motte, et eut beaucoup de peine à l’empêcher de se trouver mal. «O Dupras! Dupras! vous voilà vengé!» dit La Motte avec une voix qui semblait s’échapper au fond de son cœur; et après un moment de silence, il reprit: «Mais pourquoi cherché-je à me tromper par l’espérance de m’évader? pourquoi attendre ici leur arrivée? terminons plutôt ces angoisses déchirantes, en me jetant moi-même dans leurs mains.»

En parlant ainsi, il marchait vers la porte; mais la vue de madame La Motte retint ses pas. «Arrêtez, dit-elle, pour l’amour de moi, arrêtez, ne me quittez pas ainsi, et ne vous précipitez pas volontairement dans l’abîme!»

«—Assurément, monsieur, dit Adeline, vous êtes trop prompt; ce désespoir est aussi inutile qu’il est mal fondé. Nous n’entendons venir personne; si les archers avaient découvert la trappe, ils seraient certainement ici depuis long-temps.» Ce discours d’Adeline calma le désordre de La Motte: l’agitation de la terreur s’apaisa, et la raison fit luire à ses yeux un faible jour d’espérance. Il prêta une oreille attentive; et, s’apercevant que tout était tranquille, il s’avance prudemment à la chambre en pierres, et de là au pied de l’escalier qui conduisait à la trappe: elle était fermée; on n’entendait pas le moindre bruit au-dessus.

Il fit long-temps sentinelle; et le silence continuant, son espoir se renforça. Enfin il commença à croire que les archers avaient quitté l’abbaye. Il n’en passa pas moins la journée dans une inquiète vigilance. Il n’osait pas ouvrir la trappe, et souvent il croyait entendre des bruits lointains. Cependant il était clair que le secret du cabinet avait échappé aux recherches; et il fondait avec raison sa sécurité sur cette circonstance. La nuit suivante se passa comme la journée, dans une craintive espérance, et dans une veille assidue.

Mais ils furent alors menacés de manquer de vivres. Les provisions, qu’on avait distribuées avec la plus scrupuleuse économie, étaient presque épuisées; et un plus long séjour dans ce refuge pouvait avoir des suites déplorables. Dans cette position, La Motte délibéra sur la conduite la plus prudente qu’il avait à tenir. Il ne voyait point de meilleur parti que d’envoyer Pierre à Auboine, la seule ville d’où il pût revenir dans l’espace de temps limité par leurs besoins. Il y avait bien du gibier dans la forêt, et du poisson dans la rivière; mais Pierre n’était pas en état de manier utilement un fusil ou une ligne.

Il fut donc convenu qu’il irait à Auboine chercher de nouvelles provisions, et en même temps ce qu’il fallait pour raccommoder la roue du carrosse, afin d’avoir un moyen tout prêt de se transporter hors de la forêt. La Motte défendit à Pierre de faire aucunes questions sur les gens qui s’étaient informés de lui, ni de prendre aucune mesure pour découvrir s’ils étaient sortis du canton, de crainte qu’il ne se trahît encore par ses bévues. Il lui recommanda de garder le plus grand silence sur ces objets, de finir son affaire, et de sortir de la ville le plus promptement possible.

Il y avait encore une difficulté à vaincre.—Qui oserait sortir le premier, et visiter l’abbaye, pour savoir si les archers en étaient partis? La Motte réfléchit que, s’il se remontrait, il serait infailliblement perdu; ce qui ne serait pas aussi certain, si l’on apercevait quelqu’un de ses compagnons, parce qu’ils étaient tous inconnus aux suppôts de la justice. Il était nécessaire, au surplus, que la personne qu’il enverrait, eût assez de courage pour poursuivre la recherche, et assez d’esprit pour la conduire avec prudence. Pierre avait peut-être la première qualité, mais il était certainement dépourvu de la seconde. La Motte regarda sa femme, et lui demanda si, pour l’amour de lui, elle oserait se risquer. A cette proposition, son cœur frissonna: elle ne voulait cependant pas refuser, ni paraître indifférente sur un point aussi essentiel au salut de son mari. Adeline remarqua, dans sa contenance, l’agitation de son âme; et surmontant les craintes qui jusqu’alors lui avaient ôté l’usage de la parole, elle s’offrit à marcher elle-même.

«Il est vraisemblable, dit-elle, qu’ils auront plus d’égards pour moi que pour un homme.» La honte ne permettait pas à La Motte d’accepter son offre; et sa femme, touchée de la magnanimité d’une pareille conduite, sentit revivre momentanément sa première affection pour Adeline. Celle-ci insista si vivement sur sa proposition, et cela d’un air si sérieux, que La Motte commençait à balancer. «Monsieur, dit-elle, vous m’avez une fois sauvée du plus pressant danger, et depuis vos bontés n’ont cessé de me protéger; ne me refusez pas le plaisir de les mériter par un acte de reconnaissance. Laissez-moi aller dans l’abbaye; et si, par cette démarche, je parviens à vous garantir d’un malheur, je serai suffisamment récompensée du léger péril que je puis courir; car ma satisfaction sera au moins égale à la vôtre.»

A ce discours, madame La Motte pouvait à peine retenir ses larmes, et La Motte dit avec un profond soupir: «Eh bien! j’y consens; allez, Adeline; et à partir de ce moment, regardez-moi comme votre débiteur.» Adeline ne s’arrêta pas à répondre; mais, prenant une lumière, elle sortit des cellules. La Motte la suivit pour lever la trappe, et lui recommanda de bien regarder, s’il était possible, dans tous les appartemens, avant d’y entrer. «Si vous étiez aperçue, dit-il, il faut répondre de manière à ne pas me compromettre. Votre présence d’esprit vous conseillera mieux que moi... Dieu vous conduise!»

Dès qu’elle fut partie, l’admiration de madame La Motte ne tarda pas à céder à d’autres mouvemens. La méfiance mina par degrés les bonnes dispositions, et la jalousie éveilla les soupçons. Elle se dit tout bas: «Ce n’est que d’un sentiment plus fort que la reconnaissance, qu’Adeline peut apprendre à surmonter ses craintes. L’amour seul lui inspire une conduite aussi généreuse!» Rien de plus conforme à la pratique des gens du monde que ces soupçons. Mais en croyant ne pouvoir expliquer la conduite d’Adeline, sans lui supposer des motifs personnels, madame La Motte oubliait, à coup sûr, combien elle avait précédemment admiré le désintéressement de sa jeune amie.

Cependant Adeline monte dans les chambres: les joyeux rayons du soleil venaient donc encore frapper ses regards et ranimer ses esprits? Elle traversa vite les appartemens, et ne s’arrêta qu’en arrivant à l’escalier de la tour. Elle y demeura quelque temps; mais aucun bruit ne parvint à son oreille, si ce n’est la plainte du vent à travers les arbres; enfin elle descendit. Elle franchit les appartemens d’en bas sans voir personne; et le peu de meubles qui restaient, paraissaient exactement dans le même état où elle les avait laissés. Alors elle hasarda de regarder hors de la tour: elle n’aperçut d’autres objets animés que les bêtes fauves qui paissaient tranquillement sous l’ombrage de la forêt. Un jeune faon qu’Adeline avait apprivoisé, la reconnut, et vint à elle en bondissant et en exprimant une vive joie. Un peu alarmée, elle trembla que l’animal ne fût remarqué, et ne la découvrît; et elle s’enfuit rapidement à travers les cloîtres.

Elle ouvrit la porte qui menait à la grande salle de l’abbaye; mais le passage était si ténébreux, qu’elle recula d’effroi. Il était pourtant nécessaire qu’elle continuât sa visite, surtout de l’autre côté de la ruine, qu’elle n’avait pas encore examinée; mais ses terreurs la reprirent quand elle songea combien elle allait s’éloigner de son unique refuge, et combien il lui serait difficile de s’y retirer. Elle hésita; mais en se rappelant ses obligations envers La Motte, et en considérant qu’elle n’aurait peut-être jamais d’autre occasion de lui rendre service, elle se résolut d’avancer.

Pendant que ces idées passaient rapidement dans son âme, elle leva vers le ciel ses innocentes mains, et soupira une silencieuse prière. Elle s’avança d’un pas tremblant sur les fragmens de la ruine, jetant à l’entour des regards inquiets, et tressaillant fréquemment au bruit du vent qui murmurait parmi les arbres, et qu’elle prenait pour des voix qui se répondaient tout bas. Elle venait à l’esplanade qui faisait face au bâtiment; mais, ne voyant personne, elle se sentit revivre. Alors elle s’efforça d’ouvrir la grande porte de la salle; mais se rappelant aussitôt qu’elle avait été condamnée par ordre de La Motte, elle s’avança vers l’extrémité septentrionale de l’abbaye; et après avoir jeté les yeux sur la perspective d’alentour, aussi loin que l’épaisseur du feuillage le lui permettait, elle reprit le chemin de la tour par ou elle était sortie.

Le cœur d’Adeline respirait enfin: elle revint avec impatience apprendre à La Motte qu’il n’avait rien à craindre. Elle rencontra encore dans le cloître son faon chéri, et s’arrêta un moment pour le caresser. Il parut sensible au son de sa voix et redoubla de joie; mais comme elle lui parlait, il s’échappa tout-à-coup de sa main. Elle lève les yeux: la porte du passage qui conduisait à la grande salle était ouverte, et elle en voit sortir un homme en habit de militaire.

Elle s’enfuit le long des cloîtres avec la rapidité de la flèche, sans oser jeter un coup d’œil en arrière; mais une voix lui crie de s’arrêter, et elle entend les pas qui s’avancent à sa poursuite. Avant de pouvoir arriver à la tour, la respiration lui manque, et pâle, inanimée, elle s’appuie contre un des piliers de la ruine. L’homme approche, et la regardant avec une vive expression de surprise et de curiosité, il prend un air engageant, l’assure qu’elle ne court aucun danger, et lui demande si elle appartenait à La Motte. A ce nom, elle témoigna encore plus d’épouvante; mais il réitéra ses assurances et sa question.

«Je sais qu’il est caché dans cette ruine, dit l’étranger; je sais aussi pourquoi il se cache, mais il est de la dernière importance que je le voie, et il sera convaincu qu’il n’a rien à redouter de ma part. Adeline était si tremblante, qu’elle avait bien de la peine à se soutenir. Elle hésitait, et ne savait que répondre. Sa contenance semblait confirmer les soupçons de l’étranger: elle le sentait, et son embarras s’en augmentait encore. Il s’en prévalut pour la presser davantage. Adeline lui répondit enfin que La Motte avait habité quelque temps à l’abbaye. «Il y habite encore, madame, dit l’étranger; conduisez-moi où je pourrai le trouver... Il faut que je le voie, et....»

«—Jamais, monsieur, réplique Adeline; et je vous proteste que vous le cherchez vainement.»

«—J’y ferai du moins mes efforts, madame, puisque vous ne voulez pas m’y aider. Je l’ai déjà suivi jusque dans les chambres d’en haut, où je l’ai soudain perdu de vue: il doit être caché près de là, et il est clair qu’elles ont une issue secrète

Sans attendre la réponse d’Adeline, il s’élance à la porte de la tour. Elle pense que ce serait confirmer la vérité de sa conjecture, si elle le suivait, et se décide à rester en bas. Mais après y avoir réfléchi, il lui vint dans l’idée qu’il pouvait se glisser sans bruit dans le cabinet, et peut-être surprendre La Motte à la porte de la trappe. Elle courut donc sur ses pas, afin de faire entendre sa voix, et de prévenir ainsi le danger qu’elle redoutait. Il était déjà dans la seconde chambre lorsqu’elle l’atteignit; elle se mit aussitôt à parler bien haut.

Il visita cette chambre avec la plus scrupuleuse attention; mais ne trouvant ni fausse porte, ni autre sortie, il marcha au cabinet. C’est alors qu’Adeline eut besoin de tout son courage pour cacher son agitation. Il continua sa recherche. «Je sais, dit-il, qu’il est caché dans ces chambres, quoique je n’aie pas encore réussi à le découvrir. J’ai suivi un homme que je crois être lui-même, et il n’a pu s’échapper sans qu’il y ait une issue; je ne sors pas d’ici que je ne le trouve.»

Il examina les murs et les boiseries, mais sans découvrir la division du parquet, laquelle effectivement correspondait au reste avec tant d’exactitude, que La Motte lui-même ne s’en était pas aperçu à la vue, mais au tremblement du panneau sous ses pieds. «Il y a ici, dit l’étranger, quelque mystère que je ne comprends pas, que peut-être je ne pénétrerai jamais.» Il se tourna pour sortir du cabinet; aussitôt, qui pourrait peindre la consternation d’Adeline en voyant la trappe se soulever doucement, et La Motte se montrer lui-même? «Ah!» s’écria l’étranger en s’avançant à lui avec vivacité. La Motte s’élança en avant, et ils furent enchaînés dans les bras l’un de l’autre.

La surprise d’Adeline, durant un instant, surpassa même ses premières transes; mais un souvenir frappa soudain sa pensée, et lui expliqua cette scène. Avant que La Motte se fût écrié: «Mon fils!» elle avait reconnu qui était l’étranger. Pierre, qui du pied de l’escalier avait entendu ce qui se passait en haut, courut avertir sa maîtresse de cette heureuse reconnaissance, et bientôt elle fut enlacée dans les embrassemens de son fils. Ce lieu, tout à l’heure le séjour du désespoir, semblait métamorphosé en palais du plaisir, et ses murs ne répétaient que les accens de la félicité.

La joie de Pierre était au-dessus de toute expression: il exécutait une véritable pantomime...... Il faisait des cabrioles, frappait ses mains...., courait à son jeune maître...., lui secouait la main, malgré les coups d’œil sévères de La Motte, allait de côté et d’autre sans savoir pourquoi, et ne faisait aucune réponse raisonnable à tout ce qu’on lui disait.

Après que leurs premières émotions furent apaisées, La Motte, comme par un prompt retour sur lui-même, reprit sa tristesse ordinaire. «J’ai tort, dit-il, de me livrer à la joie, quand peut-être je suis toujours environné de périls. Assurons-nous une retraite lorsqu’il en est temps encore, continua-t-il; dans quelques jours les gens de la justice viendront peut-être me chercher de nouveau.»

Louis comprit le discours de son père, et dissipa ses craintes par le discours suivant:

«Une lettre de M. Nemours, contenant la nouvelle de votre évasion de Paris, m’est parvenue à Péronne, où j’étais alors en garnison avec mon régiment. Il m’informait que vous aviez gagné le midi de la France, mais que depuis, n’ayant plus entendu parler de vous, il ignorait le lieu de votre retraite. C’est environ à cette époque que je fus envoyé en Flandre; et ne pouvant me procurer d’autre information sur votre sort, je passai plusieurs semaines dans une très-pénible inquiétude. A la fin de la campagne, j’ai obtenu un congé, et suis aussitôt parti pour Paris dans l’espoir que Nemours m’apprendrait où vous aviez trouvé un asile.

»Il n’en savait pas plus que moi sur ce point. Il me dit que, deux jours après votre départ, vous lui aviez écrit de D. sous un nom supposé, comme vous en étiez convenu; qu’alors vous lui aviez marqué que la crainte d’être découvert vous empêcherait de risquer une seconde lettre: il ignorait donc toujours votre demeure; mais il me dit qu’il ne doutait point que vous n’eussiez continué votre route du côté du midi. Sur cette légère information, j’ai quitté Paris pour vous chercher, et me suis rendu sur-le-champ à V. J’appris que vous y aviez séjourné quelque temps à cause de la maladie d’une jeune dame, particularité qui m’a fort intrigué, attendu que je n’imaginais pas quelle jeune dame pouvait être avec vous. Je marchai cependant jusqu’à L.; mais là je crus avoir totalement perdu vos traces. Comme j’étais assis en rêvant auprès de la fenêtre de l’auberge, j’aperçois quelque écriture sur la vitre, et la curiosité du désœuvrement m’engage à la lire: je crois reconnaître les caractères; et les mots que je lis confirment ma conjecture: je me souvenais de vous les avoir entendu souvent répéter.

»Je renouvelai mes recherches sur la route que vous aviez tenue: je parvins à vous rappeler à la mémoire des gens de l’auberge, et je vous poursuivis jusqu’à Auboine. Là, je vous ai perdu de nouveau; mais en revenant d’une infructueuse perquisition dans le voisinage, l’hôte de la petite auberge où j’étais logé me dit qu’il croyait avoir entendu parler de vous, et me raconta sur-le-champ ce qui venait de se passer quelques heures auparavant à la boutique d’un maréchal.

»Le portrait qu’il me fit de Pierre était si ressemblant, que je ne doutai nullement que vous ne fissiez votre séjour dans l’abbaye; et comme je savais l’obligation où vous étiez de vous cacher, la dénégation de Pierre n’ébranlait pas ma confiance. Le lendemain matin, avec le secours de mon hôte, j’ai dirigé mes pas ici, et après avoir examiné toutes les parties visibles du bâtiment, je commençais à en croire l’assertion de Pierre. Votre première apparition m’a prouvé que l’endroit était encore habité; mais vous vous êtes éclipsé si subitement, que je n’étais pas certain si c’était vous que je venais de voir. J’ai continué de vous chercher presque jusqu’à la fin du jour, et dans l’intervalle, je n’ai guère quitté les chambres d’où vous aviez disparu à mes regards. Je vous ai appelé à plusieurs reprises, croyant que ma voix pourrait vous convaincre de votre erreur. A la fin, je me suis retiré pour passer la nuit dans une cabane proche la lisière de la forêt.

»Le matin, je suis venu de bonne heure pour recommencer mes perquisitions, et j’espérais que vous croyant en sûreté, vous sortiriez de votre retraite. Mais combien je fus trompé en trouvant l’abbaye aussi solitaire, aussi muette que je l’avais laissée le soir précédent! Je revenais une seconde fois de la grande salle, lorsque la voix de cette jeune dame a frappé mon oreille et effectué la découverte que je poursuivais avec tant de sollicitude.»

Ce court exposé dissipa tout-à-fait les dernières appréhensions de La Motte; mais il craignit alors que les recherches de son fils et le désir qu’il avait manifesté lui-même de se cacher, n’excitassent la curiosité des gens d’Auboine, et ne conduisissent à la découverte de sa véritable situation. Toutefois il résolut de bannir pour le moment toute pensée affligeante, et de tâcher de jouir de la satisfaction que lui apportait la présence de son fils. On transporta les meubles dans un endroit de l’abbaye plus habitable, et l’on abandonna les cellules à leurs ténèbres.

Madame La Motte semblait avoir repris une nouvelle vie à l’arrivée de son fils, et pour l’instant, toutes ses affections étaient absorbées dans la joie. Souvent elle le regardait en silence avec la tendresse d’une mère, et sa partialité relevait encore à ses yeux les grâces que le temps et l’expérience avaient ajoutées à ses qualités naturelles. Il était alors dans sa vingt-troisième année; sa personne était mâle, son air guerrier, ses manières franches et gracieuses plutôt que distinguées; et, quoique irréguliers, ses traits présentaient un ensemble qu’on ne pouvait voir une fois sans désirer de le revoir encore.

Elle s’informa avec empressement des amis qu’elle avait laissés dans la capitale, et apprit que, dans l’espace de quelques mois après son départ, plusieurs étaient morts, et que d’autres en avaient quitté le séjour. La Motte apprit aussi qu’on avait fait à Paris des recherches très-actives sur son compte; et, quoiqu’il s’attendît depuis long-temps à cette nouvelle, il en fut tellement frappé, qu’il déclara sur-le-champ qu’il était à propos de se retirer dans un pays plus éloigné. Louis n’hésita point à dire qu’il le trouvait plus en sûreté dans l’abbaye que partout ailleurs, et répéta ce qu’il tenait de Nemours, que les archers n’avaient pu découvrir aucun vestige de sa route. «D’ailleurs, continua Louis, cette abbaye est protégée par une puissance surnaturelle; aucun des gens de la campagne n’ose en approcher.»

«—Avec votre permission, notre jeune maître, dit Pierre, qui attendait dans la chambre, nous eûmes une belle peur le premier soir que nous arrivâmes ici; et moi-même, Dieu me pardonne! je crus la maison habitée par des diables; mais au bout du compte, ce n’étaient que des hiboux et des corneilles.»

«—On ne vous demande pas votre avis, dit La Motte; apprenez à vous taire.»

Pierre demeura tout honteux. Quand il fut sorti de la chambre, La Motte demanda à son fils avec un air d’indifférence quels étaient les bruits répandus parmi les gens du canton. «Oh! répondit Louis, je n’en ai pas retenu la moitié. Voici cependant ce qui m’a frappé. Ils racontent qu’il y a bien des années, quelqu’un (mais personne ne l’a vu, ainsi jugez quelle foi on peut ajouter à ce récit!) quelqu’un, dis-je, fut conduit secrètement dans cette abbaye; qu’il y fut enfermé quelque part, et qu’on avait de fortes raisons de croire qu’il y avait fini ses jours malheureusement.

La Motte soupira. «Ils disent de plus, continua Louis, que toutes les nuits le spectre du défunt rôde dans les décombres; et pour rendre la chose plus étonnante, car le merveilleux fait les délices du peuple, ils ajoutent qu’il y a une certaine partie de la ruine, d’où ne sont jamais revenus aucuns de ceux qui ont osé la visiter. Ainsi les gens qui n’ont pas assez d’objets intéressans pour occuper leurs idées, se plaisent à s’en forger d’imaginaires.»

La Motte demeura tout pensif. A la fin, sortant de sa rêverie: «—Et quelles sont les raisons, dit-il, sur lesquelles ils se fondent pour croire que ce prisonnier a été assassiné?»

«—Ils ne se sont pas servis d’une expression aussi positive,» répliqua Louis.

«—Il est vrai, dit La Motte en se reprenant; ils ont seulement dit qu’il avait eu une fin malheureuse.»

«—Voilà une distinction bien subtile,» dit Adeline.

«—Mais je ne saurais trop comprendre leurs motifs, reprit Louis: ils disent, à la vérité, qu’on n’a point su que la personne conduite dans ce lieu en fût jamais sortie; mais rien ne prouve non plus qu’elle y soit jamais entrée. Ils ajoutent qu’on observait ici un secret et un mystère singuliers depuis qu’elle y était, et que de ce moment, le propriétaire de l’abbaye ne revint plus l’habiter.»

La Motte relevait sa tête comme pour répondre, lorsque l’arrivée de son épouse détourna la conversation de cet objet. Il n’en fut plus reparlé de la journée.

On envoya Pierre à la provision. La Motte et Louis se retirèrent pour examiner jusqu’à quel point ils seraient en sûreté, s’ils continuaient leur séjour dans l’abbaye. Malgré tous les motifs de sûreté donnés à La Motte en dernier lieu, il ne pouvait s’empêcher de craindre que les étourderies de Pierre et les recherches de son fils, ne servissent à découvrir sa demeure. Il y rêva quelque temps; mais à la fin il fut frappé d’une idée, c’est que la dernière de ces circonstances pouvait singulièrement contribuer à sa sûreté. «Si vous retourniez, dit-il à Louis, à l’auberge d’Auboine, où l’on vous a indiqué le chemin de l’abbaye, et si, sans aucune affectation, vous rapportiez à l’aubergiste que vous avez trouvé l’abbaye déserte, en ajoutant que vous avez découvert, dans quelque ville éloignée, la résidence de la personne que vous cherchiez, cela pourrait faire tomber tous les rapports qui circulent à présent, et empêcher qu’on ne croie à ceux qu’on ferait par la suite. Si, après cela, vous pouviez assez compter sur votre présence d’esprit, et vous rendre assez maître de votre extérieur pour décrire quelque terrible apparition, je crois, d’après ces circonstances, jointes à l’éloignement de l’abbaye et à la difficulté de se reconnaître dans la forêt, pouvoir regarder cet endroit comme ma citadelle.»

Louis consentit à tout ce que son père lui proposait, et le lendemain il exécuta sa mission avec tant de succès, qu’on put dire dès-lors que l’abbaye allait de nouveau jouir de la plus parfaite tranquillité.

Ainsi se termina cette aventure, la seule qui eût troublé la famille durant son séjour dans la forêt. Adeline, délivrée de la crainte des dangers dont la dernière situation de La Motte l’avait menacée, et de l’abattement occasioné par l’intérêt qu’elle y avait pris, sentit au fond de l’âme une satisfaction plus qu’ordinaire: elle crut aussi remarquer de madame La Motte un regard de son affection première. Cette circonstance éveillait toute sa gratitude, et lui donnait un plaisir aussi vif qu’il était innocent. Adeline prit pour elle la même tendresse que la présence de Louis inspirait à madame La Motte, et elle mit toute son application à tâcher de s’en rendre digne.

Mais la joie que cette arrivée inattendue avait procurée à La Motte, ne tarda pas à s’évanouir, et l’air sombre du découragement se répandit de nouveau sur son visage. Il retourna fréquemment au lieu de ses visites dans la forêt... La même tristesse mystérieuse dans ses manières et dans sa conduite, ressuscita les inquiétudes de madame La Motte. Elle résolut d’en faire part à son fils, pour qu’il l’aidât à pénétrer la cause de ce changement.

Elle n’osa cependant pas déclarer sa jalousie envers Adeline, quoique ce tourment eût repris sur elle tout son empire, et lui fît interpréter avec un art merveilleux tous les regards et toutes les paroles de La Motte, et prendre fort souvent les expressions ingénues de la reconnaissance d’Adeline, pour celles d’un sentiment plus passionné. Adeline avait pris depuis long-temps l’habitude des longues promenades dans la forêt; le dessein formé par madame La Motte de veiller sur ses pas, avait été déjoué par ce qui venait d’arriver, et lui paraissait alors absolument impraticable, à raison de sa difficulté et de ses dangers. Employer Pierre en cette occasion, c’était le mettre dans la confidence de ses craintes; et suivre elle-même Adeline, c’était, suivant toute apparence, trahir son projet en lui faisant apercevoir sa jalousie. Ainsi, retenue par l’orgueil et par la honte, elle fut condamnée aux tortures de la plus cruelle incertitude.

Elle parla cependant à Louis du changement mystérieux survenu dans le caractère de son mari. Il écouta son discours avec la plus sérieuse attention. L’intérêt et la surprise imprimés sur sa figure, témoignèrent toute la part que son cœur y prenait: il tomba dans une égale perplexité, et entreprit aussitôt d’observer les démarches de La Motte, croyant son intervention très-propre à servir à la fois et son père et sa mère. Il s’aperçut, jusqu’à certain point, des soupçons de celle-ci; mais comme il crut qu’elle désirait dissimuler ses sentimens, il lui donna à penser qu’elle y avait réussi.

Alors il fit des questions sur Adeline, et en écouta l’histoire de la bouche de sa mère, avec de grandes démonstrations d’intérêt. Il exprima tant de pitié sur son infortune, et tant d’indignation contre la conduite dénaturée de son père, que les craintes que madame La Motte avait d’abord conçues, de lui avoir découvert sa jalousie, firent place à des craintes d’un autre genre. Elle reconnut que la beauté d’Adeline avait déjà séduit l’imagination de son fils, et elle tremblait que son amabilité ne fît bientôt sur lui la plus profonde impression. Quand même elle eût conservé pour Adeline sa première amitié, elle aurait toujours vu leur inclination de mauvais œil, et comme un obstacle à l’avancement et à la fortune où elle se flattait que son fils parviendrait un jour. Elle fondait là-dessus toutes ses espérances d’une prospérité future, et regardait le mariage qu’il pourrait faire comme le seul moyen de tirer sa famille de ses embarras actuels. C’est pour cela qu’elle passa légèrement sur le mérite d’Adeline, partagea froidement la compassion de Louis pour ses malheurs; et en blâmant la conduite du père, elle mêla à cette censure des soupçons sur celle de la fille. Le moyen qu’elle employa pour réprimer la passion de son fils produisit un effet tout contraire. L’indifférence qu’elle témoignait sur le compte d’Adeline, augmenta sa pitié pour cette infortunée, et l’indulgence qu’elle affectait en jugeant son père, enflamma son indignation contre sa barbarie.

En quittant madame La Motte, il vit son père traverser l’esplanade, et entrer sur la gauche dans le plus touffu de la forêt. Il crut avoir trouvé une bonne occasion d’exécuter son plan. Il sort de l’abbaye, et se met à suivre de loin. La Motte continua de marcher fort vite devant lui. Il avait l’air tellement enfoncé dans sa rêverie, qu’il ne regardait ni à droite ni à gauche, et levait rarement les yeux de dessus la terre. Louis l’avait suivi environ l’espace d’un mille, lorsqu’il le vit entrer tout-à-coup dans une allée du bois qui avait une direction différente du chemin qu’il avait suivi jusque là. Il précipita ses pas de crainte de le perdre de vue; mais parvenu dans l’allée, il trouva des arbres si épais et si entrelacés, que La Motte était déjà caché à ses regards.

Il poursuivit toutefois la route qu’il avait devant lui: elle le conduisit à la partie de la forêt la plus obscure qu’il eût encore rencontrée, et aboutit enfin à un sombre réduit, cintré par une haute futaie, dont les rameaux entremêlés offraient une barrière impénétrable aux rayons du soleil, et n’admettaient qu’une espèce de crépuscule mystérieux. Louis regarde autour de soi en cherchant La Motte, mais il ne l’aperçoit nulle part. Tandis qu’il examinait ce lieu, et réfléchissait à ce qu’il avait à faire, il aperçut, dans l’obscurité, un objet à quelque distance; mais l’ombre épaisse dont il était environné l’empêcha de distinguer ce que c’était.

En avançant il voit les ruines d’un petit bâtiment, qui, d’après ce qui en restait, paraissait avoir été un tombeau. Il dit, en le regardant:

«Ici sont probablement déposées les cendres de quelques religieux, de quelque ancien hôte de l’abbaye, peut-être de son fondateur, qui, après avoir mené une vie d’abstinence et de prière, a trouvé dans le ciel le prix de ses mortifications sur la terre. Paix à son âme! mais a-t-il pensé qu’une vie de vertus purement négatives méritât une récompense éternelle? Homme aveugle, si vous eussiez écouté la voix de la raison, elle vous aurait appris que les vertus actives, que l’observation de ce principe sacré (faites pour autrui comme vous voudriez qu’on fît pour vous), peuvent seules mériter la faveur d’un Dieu dont la gloire est dans la bienveillance.»

Il restait les yeux fixés sur ces débris, lorsqu’il vit une figure sortir de dessous la voûte du sépulcre. Elle s’élança comme venant de l’apercevoir, et disparut sur-le-champ. Quoique étranger à la crainte, Louis éprouva dans ce moment une sensation pénible, et presque en même temps il se frappa de l’idée que c’était La Motte lui-même. Il s’approcha de la ruine; il appela encore; tout demeura muet comme le tombeau. Alors il prit le chemin de la voûte, et tâcha d’examiner l’endroit par où l’autre s’était enfui; mais l’épaisseur de l’obscurité rendit ses tentatives infructueuses. Il remarqua pourtant, un peu sur la droite, une entrée dans la ruine, et descendit quelques pas en s’avançant dans une espèce de passage; mais, en se rappelant que ce lieu pouvait être un repaire de brigands, il fut effrayé du danger, et se retira avec précipitation.

Il marcha vers l’abbaye par la même route qu’il avait prise, et ne se voyant suivi de personne, se croyant hors de péril, ses premiers soupçons lui revinrent, et il se persuada que c’était La Motte qu’il avait vu. Il rêva long-temps à cette étrange possibilité, et s’efforça de trouver un motif à une conduite aussi mystérieuse, mais ce fut en vain. Néanmoins sa présomption se fortifia, et il regagna l’abbaye, convaincu, autant que le permettaient les circonstances, que c’était son père qu’il avait aperçu au tombeau. En entrant dans ce qui servait alors de salon, il fut très-surpris de l’y trouver assis tranquillement avec Adeline et madame La Motte, et s’entretenant comme s’il était revenu depuis un certain temps.

Il saisit la première occasion d’informer sa mère de cette dernière aventure, et de lui demander de combien le retour de La Motte avait précédé le sien. En apprenant qu’il était rentré depuis une demi-heure, son étonnement fut au comble, et il ne savait quelle conséquence en tirer.

Cependant la passion de Louis, toujours croissante, se joignit au ver rongeur du soupçon, pour détruire dans le cœur de madame La Motte l’amitié qu’Adeline avait d’abord inspirée par ses vertus et par ses malheurs: sa dureté se manifestait trop pour n’être pas remarquée de celle qui en était l’objet, et Adeline en conçut un chagrin qu’il lui fut bien difficile d’endurer. Avec l’empressement et la candeur de la jeunesse, elle sollicita une explication sur ce changement de conduite, et chercha l’occasion de prouver qu’elle n’avait rien fait avec intention pour le mériter. Madame La Motte éluda en femme adroite, et en même temps elle mit en avant quelques propos qui jetèrent Adeline dans une plus grande perplexité, et servirent à rendre son affliction présente encore plus insupportable.

Elle se disait: «J’ai perdu cette amitié qui était tout pour moi. C’était mon unique consolation... Je l’ai perdue...; et cela, sans connaître mon crime. Mais, grâce au ciel, je n’ai pas mérité cette rigueur. Elle a beau m’abandonner, je l’aimerai toujours.»

Dans sa douleur, elle quittait souvent le salon, et, retirée dans sa chambre, elle tombait dans un abattement qu’elle avait ignoré jusqu’alors.

Un matin, qu’il lui était impossible de dormir, elle se leva de très-bonne heure. Le faible point du jour perçait alors les nuages d’une lueur tremblante, et se déployant par degrés sur l’horizon, annonçait le lever du soleil. Chaque trait du paysage se dévoilait lentement, humide de la rosée de la nuit, et brillant de la clarté naissante. Enfin le soleil parut et répandit ses torrens de lumière. La beauté de cet instant l’invite à se promener, et elle va dans la forêt pour y goûter les délices du matin. Le chœur des oiseaux qui s’éveillent la salue en passant, le frais zéphyr la caresse, parfumé de l’émanation des fleurs dont les teintes éclataient plus vivement à travers les gouttes de rosée suspendues à leurs feuilles. Elle marcha au hasard sans songer à l’éloignement; et suivant les détours du ruisseau, elle vint à une clairière humectée de rosée, où les branches, s’abaissant jusqu’au bord de l’eau, formaient une scène si romantique, si délicieuse, qu’elle s’assit au pied d’un arbre pour en contempler les charmes. Ces images adoucirent insensiblement sa tristesse, et lui communiquèrent cette douce et voluptueuse mélancolie, si chère aux âmes sensibles. Elle resta quelque temps plongée dans la rêverie; les fleurs qui tapissaient la verdure autour d’elle semblaient sourire en reprenant une nouvelle vie, et fournir un sujet de comparaison entre elles et sa situation. Elle rêva, soupira, et d’une voix dont la mélodie charmante était accentuée par la sensibilité de son âme, elle chanta les vers suivans:

AU NARCISSE.

Douce et brillante fleur, qui, sur les gazons frais,

Embellis le matin de tes humbles attraits,

Sur les ailes des vents ton odeur exhalée,

Parfume la colline et l’humide vallée.

Quand le jour qui finit ferme son œil mourant,

Quand le zéphyr plaintif s’éteint en soupirant,

Quand les ombres du soir au couchant s’épaississent,

Que les vallons, les bois, les coteaux s’obscurcissent,

Sous la froide rosée inclinée tristement,

Tu courbes de langueur ton calice charmant;

Dans leurs réduits secrets tes parfums se retirent,

Et sous l’obscurité tes nuances expirent.

Mais bientôt de retour, l’aurore, aimable fleur,

Va relever ton front défaillant et rêveur,

Va dévoiler encor ta blancheur éclatante,

Et le satin moëlleux de ta feuille opulente.

Tendre fils du printemps, comme toi dans les pleurs

Sous la nuit du chagrin, je languis, je me meurs.

Ah! que puisse l’aurore en dissipant tes ombres,

De mes soucis affreux chasser les voiles sombres!

Un écho lointain prolongea ses accens; elle prêta l’oreille à sa douce réplique. Mais après avoir répété les derniers vers, elle s’entendit répondre par une voix presque aussi tendre et moins éloignée. Très-surprise, elle regarde autour d’elle, et voit un jeune homme en habit de chasseur, appuyé contre un arbre, et la considérant avec cette profonde attention qui annonce une âme en extase.

Mille craintes se croisèrent dans ses confuses pensées: alors seulement elle se rappela combien elle était éloignée de l’abbaye; elle se levait pour fuir, lorsque l’étranger s’approcha respectueusement; mais, voyant qu’elle s’écartait en baissant de timides regards, il s’arrêta. Elle continua son chemin vers l’abbaye; et, malgré toutes les raisons qui la faisaient trembler d’être poursuivie, sa retenue l’empêcha de regarder en arrière. Rentrée dans l’abbaye, et voyant que la famille n’était pas assemblée pour déjeuner, elle se retira dans sa chambre; et là, toutes ses pensées s’employèrent en conjectures sur l’étranger. Ne se croyant intéressée dans cette rencontre que sous le rapport de la sûreté de La Motte, elle se livra sans scrupule au souvenir de l’air et des manières nobles qui distinguaient si particulièrement le jeune homme qu’elle avait vu. Après avoir mieux approfondi toutes les circonstances, elle regarda comme impossible qu’une personne d’un pareil extérieur pût former le projet de tendre quelque piége à un être son semblable; et, quoiqu’elle n’eût recueilli aucune circonstance qui pût seconder ses conjectures sur ce qu’il venait faire dans une forêt déserte, elle repoussa sans y songer, tous les soupçons injurieux à son honnêteté. Après y avoir mûrement réfléchi, elle résolut de ne point parler à La Motte de cette petite aventure, sachant très-bien qu’un danger imaginaire lui causerait des appréhensions réelles, et produirait toutes les perplexités, tous les tourmens dont il venait d’être délivré. Elle se promit, au surplus, de suspendre pour quelque temps ses promenades dans la forêt.

Lorsqu’elle descendit pour déjeuner, elle s’aperçut que madame La Motte était plus réservée qu’à l’ordinaire. La Motte entra un moment après elle, fit sur le temps quelques observations frivoles; et, après s’être efforcé de prendre un air de gaîté, retomba dans sa tristesse accoutumée. Adeline examinait avec inquiétude le visage de madame La Motte, et quand elle y découvrait une lueur de bonté, c’était un rayon de soleil pour son âme; mais elle permit bien rarement à Adeline de se flatter ainsi. Sa conversation était contrainte, et souvent elle se livrait à des allusions qu’on ne pouvait comprendre. Adeline tremblait de hasarder une phrase, de peur que ses accens mal assurés ne trahissent sa peine; et Louis arriva fort à propos pour la tirer d’embarras.

«Cette charmante matinée vous a fait sortir de bonne heure de votre chambre, dit Louis en s’adressant à Adeline?—Vous aviez sans doute un aimable compagnon, dit madame La Motte? une promenade solitaire n’est pas ordinairement fort agréable.

«—J’étais seule, madame, reprit Adeline.»

«—Vraiment! vos pensées doivent donc avoir pour vous un charme bien puissant?»

«—Hélas! répliqua Adeline, en laissant échapper une larme, il leur reste bien peu de sujets de contentement.»

«—Cela est très-surprenant, poursuivit madame La Motte.»

«—Est-il donc surprenant, madame, qu’on soit malheureuse lorsqu’on n’a plus d’amis?»

Madame La Motte sentit le reproche au fond de sa conscience, et rougit.

«—Mais, reprit-elle après un court silence, et en fixant La Motte, vous n’êtes pas dans ce cas, Adeline.»

L’innocence d’Adeline était bien loin de rien soupçonner. Elle ne fit aucune attention à cette circonstance; mais souvent à travers ses larmes, elle dit qu’elle se réjouissait de l’entendre parler ainsi. Pendant cette conversation, La Motte était resté absorbé dans ses réflexions; et Louis, ne pouvant se douter quel en était le but, regardait attentivement sa mère et Adeline pour s’en éclaircir; mais il regardait cette dernière avec une expression si remplie de tendre pitié, qu’il découvrit en même temps à madame La Motte les sentimens de son cœur. Elle répliqua sur-le-champ aux dernières paroles d’Adeline, de l’air le plus sérieux: «L’amitié n’a de prix qu’autant que notre conduite s’en rend digne; l’amitié qui survit au mérite de la personne aimée, est une disgrâce pour les deux parties.»

Le ton et la manière dont elle proféra ces mots, chagrinèrent encore Adeline, qui lui dit doucement qu’elle se flattait de ne jamais mériter un pareil reproche. Madame La Motte se tut; mais Adeline fut si pénétrée de ce qui s’était passé, que les pleurs coulèrent de ses yeux, et qu’elle se cacha le visage avec son mouchoir.

Louis se leva, non sans être ému; et La Motte, sortant de sa rêverie, demanda ce dont il s’agissait; mais, avant de recevoir une réponse, il parut avoir oublié qu’il avait fait la question. «Adeline peut vous en rendre compte, dit madame La Motte.—Je n’ai pas mérité cela, dit Adeline en se levant; mais puisque ma présence déplaît, je me retire.»

Elle faisait un mouvement pour sortir, lorsque Louis, qui marchait dans la chambre avec l’air de l’agitation, lui prit doucement la main, en disant: «Il y a là-dessous quelque malheureuse méprise.» Il voulait la reconduire à son siége; mais son âme était trop abattue pour soutenir une plus longue contrainte, et retirant sa main: «Laissez-moi m’en aller, dit-elle; s’il y a quelque méprise, il m’est impossible de l’expliquer.» A ces mots, elle quitta la chambre. Louis la suivit de l’œil jusqu’à la porte, et se tournant ensuite vers sa mère: «A coup sûr, madame, lui dit-il, vous avez tort; je gage ma tête, qu’elle mérite votre plus tendre affection.»

«—Vous plaidez sa cause avec éloquence, monsieur: peut-on vous demander ce qui vous intéresse si fort en sa faveur?»

«—Ses manières aimables, qu’on ne peut observer sans concevoir de l’estime pour elle.»

«—Mais vous vous fiez trop peut-être à vos observations: il est possible que ses manières aimables vous trompent.»

«—Pardonnez-moi, madame, je puis affirmer hardiment qu’elles ne me trompent point.»

«—Vous avez, sans doute de bonnes raisons de parler ainsi, et je m’aperçois, à votre admiration pour cette jeune innocente, qu’elle a réussi dans le projet de séduire votre cœur.»

«—C’est sans dessein qu’elle s’est attiré mon admiration; elle n’y serait jamais parvenue, si elle eût été capable de la conduite que vous lui supposez.»

Madame La Motte allait répliquer, mais elle en fut empêchée par son mari, qui, sortant de sa rêverie, s’informa du sujet de la contestation. «Trêve à ces propos ridicules, dit-il d’un ton fâché. Adeline aura, je suppose, oublié quelque article du ménage: une offense aussi grave mérite sans doute punition; mais ne me rompez plus la tête de vos misérables querelles: si vous voulez régenter, madame, que ce ne soit pas en ma présence.»

A ces mots, il quitte brusquement la chambre, son fils le suit, et madame La Motte reste livrée à ses réflexions chagrines. Sa mauvaise humeur provenait toujours de la même cause. Elle avait su la promenade d’Adeline; et La Motte étant allé de bonne heure dans la forêt, son imagination, échauffée par la jalousie qui couvait dans son sein, la persuada qu’ils s’étaient donné un rendez-vous.

Elle n’en douta plus au retour d’Adeline, suivie de près par La Motte. Sa passion lui peignant ainsi les apparences sous les plus noires couleurs, ni sa longue habitude des bons procédés, ni la présence de son fils, n’avaient été capables de contraindre ses émotions. Elle regardait la conduite d’Adeline, dans leur dernière scène, comme un chef-d’œuvre d’hypocrisie, et l’indifférence de La Motte comme un jeu; tant elle était ingénieuse à se créer des fantômes!

Adeline s’était retirée dans sa chambre. Quand sa première agitation se fut apaisée, elle fit l’examen général de sa conduite, et n’y trouvant rien dont elle pût s’accuser, elle n’en fut que plus contente d’elle-même. Sa satisfaction la plus grande, elle la tirait de la pureté de ses intentions. Au moment qu’on l’accuse, l’innocence peut être quelquefois accablée par l’effroi du châtiment qui n’est dû qu’au crime; mais la réflexion dissipe les prestiges de la terreur, et porte au fond d’une âme déchirée les consolations de la vertu.

En sortant, La Motte était allé dans la forêt. Louis s’en était aperçu, et l’avait rejoint avec le dessein de pénétrer la cause de sa mélancolie. «Voilà une belle matinée, dit Louis; si vous me le permettez, je vous accompagnerai à la promenade.» La Motte, quoique mécontent, ne s’y opposa point; et, après qu’ils eurent marché quelques minutes, il changea de direction, et prit un sentier opposé à celui que son fils lui avait vu suivre le jour précédent.

Louis observa: «que l’allée qu’ils venaient de quitter était plus ombragée, et par conséquent plus agréable.» La Motte ne paraissait faire aucune attention à cette remarque. «Elle mène, poursuivit-il, à un singulier endroit que je découvris hier.» La Motte leva la tête. Louis continua de décrire le tombeau, et la rencontre qu’il y avait faite. Pendant ce récit, La Motte le regardait avec la plus grande attention, et changeait souvent de visage. Quand il eut fini: «Vous avez eu bien de la témérité, dit-il, d’examiner ce lieu, surtout lorsque vous vous êtes hasardé dans le passage. Je vous conseille de ne plus vous aventurer aussi légèrement dans les profondeurs de cette forêt. Moi-même, je n’ai pas osé dépasser certaines limites; et, par cette raison, j’ignore quels habitans elle peut renfermer. Votre récit m’effraie; car, s’il y a des brigands dans le voisinage, je ne suis pas à l’abri de leurs rapines. Il est vrai que je n’ai plus guère autre chose à perdre que ma vie.»

«—Et la vie de vos compagnons, reprit Louis.—Sans doute, dit La Motte.»

«—Il serait à propos d’avoir plus de certitude sur ce point. Je songe aux moyens d’y parvenir.»

«—Il est inutile de s’en occuper. Cette recherche aurait elle-même son danger. La mort serait peut-être le prix de votre curiosité; notre seule chance de salut, c’est de rester cachés. Retournons à l’abbaye.»

Louis ne savait que penser; mais il n’en dit pas davantage. La Motte retomba bientôt dans un accès de rêverie, et son fils en prit occasion de déplorer l’état d’abattement où il venait de le voir plongé. «Déplorez-en plutôt la cause, dit La Motte avec un soupir.»

«—Quelle qu’elle soit, j’en gémis bien sincèrement. Oserai-je vous prier de me la dire?»

«—Mes malheurs vous sont-ils donc assez peu connus, reprit La Motte, pour que vous me fassiez pareille question? Ne suis-je pas arraché à ma maison, à mes amis, et presqu’à ma patrie? et peut-on demander ce qui m’afflige?»

Louis sentit la justice de ce reproche, et garda un moment de silence. «Que vous soyez affligé, reprit-il, ce n’est pas ce qui me surprend: il serait en effet bien étonnant que vous ne le fussiez pas.»

«—Qu’est-ce donc qui cause votre surprise?»

«—L’air de gaîté que vous aviez à mon arrivée ici.»

«—Vous gémissiez tout à l’heure de me voir affligé, et maintenant vous ne paraissez pas trop satisfait de m’avoir vu précédemment de bonne humeur. Qu’est-ce que cela veut dire?»

«—Vous ne m’entendez point du tout. Rien ne pourrait me causer une plus grande satisfaction que le retour de cette gaîté. Vous aviez dans ce temps-là les mêmes sujets de chagrin, et pourtant vous étiez de bonne humeur.»

«—Vous auriez pu sans vanité vous en attribuer la gloire: votre présence me ranima, et je me sentis en même temps soulagé du fardeau de mille appréhensions.»

«—Puisque la même cause existe, pourquoi n’êtes-vous pas toujours aussi gai?»

«—Et pourquoi oubliez-vous que c’est à votre père que vous parlez ainsi?»

«—Je ne l’oublie point, monsieur, et rien au monde, que mes sollicitudes pour un père, ne pouvait m’enhardir à ce point. C’est avec la plus vive douleur que je m’aperçois que vous avez quelque sujet caché de peines: faites-en l’aveu, monsieur, à ceux qui ont droit d’entrer dans vos afflictions, et souffrez qu’en les partageant, ils en adoucissent la rigueur.»

Louis leva les yeux, et vit son père pâle comme la mort; ses lèvres tremblaient en parlant: «—Quelque confiance que vous ayez en votre pénétration, elle vous a pourtant trompé dans cette conjoncture. Je n’ai d’autres sujets de chagrin que ceux que vous connaissez déjà, et je désire que vous ne rameniez jamais la conversation là-dessus.»

«—Puisque telle est votre volonté, je dois vous obéir; mais pardonnez-moi, monsieur, si....»

«—Je ne vous pardonne point, monsieur, interrompit La Motte: cessons ces discours.» En disant ces mots, il précipita ses pas; et Louis, n’osant continuer, revint en silence à l’abbaye.

Adeline passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre. Après y avoir examiné sa conduite, elle essaya de fortifier son âme contre les injustes désagrémens que lui donnait madame La Motte. La tâche était plus difficile que de s’absoudre elle-même. Elle l’aimait; elle avait compté sur une amitié qui lui semblait encore précieuse malgré d’injustes procédés. Assurément elle n’avait pas mérité de la perdre; mais madame La Motte était si peu disposée à un éclaircissement, qu’elle n’avait guère de probabilité de regagner son affection. Enfin elle se résigna, au point d’être passablement calmée; car renoncer sans regrets à un bien réel, c’est moins un effort de la raison que du caractère.

Elle s’occupa quelques heures d’un ouvrage qu’elle avait entrepris pour madame La Motte; et cela, sans la moindre intention de se concilier ses bonnes grâces, mais parce qu’elle éprouvait que cette manière de répondre à de mauvais procédés avait quelque chose d’assorti à son caractère, à ses sentimens et à sa fierté. L’amour-propre est peut-être le seul pivot autour duquel se meuvent les affections humaines, car tout motif qui a pour but notre satisfaction personnelle peut se rapporter à ce sentiment. Il est pourtant des affections d’une nature si épurée, qu’elles nous paraissent mériter le nom de vertus, bien que nous puissions démentir leur origine. Celle d’Adeline était de ce genre.

Elle mit à ce travail et à la lecture le plus de temps de la journée qu’il lui fut possible. Les livres avaient été constamment la source de son instruction et de son amusement. Ceux de La Motte étaient en petit nombre, mais bien choisis; et Adeline devait trouver à les lire plus de charmes que jamais. Lorsque son âme était affectée par la conduite de madame La Motte, ou par quelque souvenir de ses premières infortunes, un livre était le calmant qui lui rendait la tranquillité. La Motte avait plusieurs des meilleurs poètes anglais. Adeline avait appris cette langue au couvent: elle était par conséquent en état de sentir leurs beautés; et le plaisir qu’elle y prenait, se changeait souvent en inspiration.

Au déclin du jour, elle quitta sa chambre pour jouir des beaux instans de la soirée, mais elle ne s’éloigna pas de l’abbaye au-delà d’une avenue qui regardait le couchant. Elle lut un peu; mais, ne pouvant distraire plus long-temps son attention de la scène qui l’environnait, elle ferma son livre, et s’abandonna aux charmes de la douce mélancolie que le moment lui inspirait. L’air était calme; le soleil, en s’abaissant sous les coteaux lointains, jetait une lueur pourprée sur le paysage, et un jour plus doux dans les clairières de la forêt. La rosée avait répandu sa fraîcheur dans les airs. A mesure que le soleil déclinait, l’obscurité s’avançait en silence, et la scène prenait un aspect de grandeur solennelle. Dans sa rêverie, elle se rappela et répéta le morceau suivant:

NIGHT.

Now Ev’ning fades! her pensive step retires,

And Night leads on the dews, and shadowy hours;

Her awful pomp of planetary fires,

And all her train of visionary powers.

These paint with fleeting shapes the dream of sleep

These swell the waking soul with pleasing dread,

These through the glooms in forms terrific sweep,

And rouse the thrilling horrors of the dead!

Queen of the solemn thought mysterious Night!

Whose step is darkness, and whose voice is fear!

Thy shades I welcome with severe delight

And hail thy hollow gales that sigh so drear!

When, wrapt in clouds, and riding in the blast,

Thou roll’st the storm along the sounding shore,

I love to watch the whelming billows cast

On rocks below, and listen to the roar.

Thy milder terrors, Night, I frequent woo,

Thy silent lightnings, and thy meteor’s glare,

Thy northern fires, bright with ensanguine hue,

That light in heaven’s high vault the fervid air.

But chief I love thee, when thy lucid car

Sheds through the fleecy clouds a trembling gleam,

And shews the misty mountain from afar,

The nearer forest, and the valley’s stream.

And nameless objects in the vale below,

That floating dimly to the musing eye,

Assume, at Fancy’s touch, fantastic shew,

And raise her sweet romantic visions high.

Then let me stand amidst thy glooms profound

On some wild woody steep, and hear the breeze

That swells in mournful melody around,

And faintly dies upon the distant trees.

What melancholy charm steals o’er the mind!

What hallow’d tears the rising rapture greet!

While many a viewless Spirit in the wind

Sighs to the lonely hour in accents sweet!

Ah! who the dear illusions pleas’d would yield,

Which Fancy wakes from silence and from shades,

For all the sober forms of Truth reveal’d,

For all the scenes that Day’s bright eye pervades!


IMITATION.

NUIT.

Le crépuscule meurt, la Nuit penche son urne,

Et versant la rosée et l’ombre taciturne,

Conduit, à la lueur des astres incertains,

Le cortége nombreux de ses fantômes vains.

Plusieurs d’un songe heureux m’apportent la merveille;

Plusieurs, sans m’effrayer, m’étonnent quand je veille;

Mais d’autres, habillés de funèbres lambeaux,

Font frissonner mes sens de l’horreur des tombeaux.

Des pensers solennels souveraine puissante,

Sombre divinité, mère de l’épouvante,

Nuit!.... j’aime ta noirceur; j’écoute avec plaisir

De tes vents affaiblis le langoureux soupir.

Lorsqu’entourant ton char du plus épais nuage,

Tu roules l’ouragan sur les rocs du rivage,

J’attends que, sous mes pieds, la vague en écumant

Se brise..., et je jouis de son rugissement.

O Nuit! que j’aime encor tes scènes moins terribles,

Tes phosphores légers, tes éclairs si paisibles,

Tes aurores du Nord, dont les jeux radieux

De la plus vive pourpre enluminent les cieux.

Que je t’aime surtout quand le feu des étoiles

Joue à travers la nue, et que tu me dévoiles

Ce ruisseau dans les prés, ce bois sur la hauteur,

Ou les monts plus lointains perdus dans la vapeur;

Quand mille objets sans nom, voltigeant dans la plaine,

Fixent mon œil pensif sur leur forme incertaine,

Et que, les achevant au gré de son pinceau,

Ma fantaisie en trace un magique tableau!

Au milieu de son ombre égaré dans ma route,

Sur un rocher désert je m’assieds.... et j’écoute.

C’est le vent qui me pousse un sanglot pénétrant,

Et dans le fond du bois va se perdre en mourant.

Que pour mon cœur alors la tristesse a de charmes!

Quelle extase céleste, et quelles douces larmes!

Oui, j’entends les esprits portés sur les zéphyrs,

Par des soupirs touchans répondre à mes soupirs.

Ah! qui voudrait céder ces prestiges sans nombre,

Enfans capricieux du silence et de l’ombre,

Pour ces tableaux du jour, froides réalités,

Que le soleil étale aux yeux désenchantés.

Comme elle retournait à l’abbaye, Louis l’aborda, et, après quelque conversation, lui dit: «La scène dont j’ai été témoin ce matin m’a fort affecté, et j’attendais impatiemment l’occasion de vous le dire. La conduite de ma mère est pour moi un mystère inexplicable; mais il n’est pas difficile de s’apercevoir qu’elle est agitée par quelque méprise. Je n’ai qu’une chose à vous demander: toutes les fois que je pourrai vous être utile, disposez de moi.»

Adeline le remercia de son offre amicale, et y fut plus sensible qu’elle ne put l’exprimer. «Je n’ai, dit-elle, à me reprocher aucun tort qui puisse m’avoir attiré l’animadversion de madame La Motte, et je suis par cette raison absolument hors d’état d’en dire le motif. J’ai cherché, à diverses reprises, une explication qu’elle a éludée avec le même soin. Il vaut donc mieux se taire. En même temps, monsieur, permettez-moi de vous assurer que je suis infiniment sensible à vos bontés.» Louis soupira sans rien dire. Il reprit enfin: «J’espère que vous souffrirez que je parle à ma mère. Je suis sûr de la convaincre de son erreur.»

«—Gardez-vous-en bien! répondit Adeline; le mécontentement de madame La Motte m’a causé une peine inexprimable; mais la forcer à une explication, ce serait aigrir ses ressentimens au lieu de les détruire. Je vous prie en grâce de ne pas le tenter.»

«—Je me soumets à votre décision, répliqua Louis; mais pour cette fois, c’est avec répugnance. Je me croirais le plus heureux des hommes si je pouvais vous servir.»

Il prononça ces mots d’un ton si tendre, qu’Adeline entrevit, pour la première fois, les sentimens de son cœur. Une âme plus remplie de vanité que la sienne lui eût appris depuis long-temps à regarder les attentions de Louis comme le résultat de quelque chose de plus que la galanterie d’un homme bien élevé. Elle ne fit pas semblant de remarquer ses dernières paroles; elle garda le silence, et précipita ses pas machinalement. Louis n’en dit pas davantage, mais il parut tomber dans la rêverie, et ce silence ne fut pas interrompu jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.