CHAPITRE VII.
Quelques jours après l’événement rapporté dans le précédent chapitre, comme Adeline était seule dans sa chambre, elle fut tirée de sa rêverie par un bruit de chevaux auprès de la porte. Elle regarda par la croisée, et vit le marquis de Montalte entrer dans l’abbaye. Cet incident la surprit, et une émotion, dont elle ne s’embarrassa pas de chercher la cause, la fit sur-le-champ s’éloigner de la fenêtre. Cependant la même cause l’y ramena aussi précipitamment, mais l’objet de son attente ne paraissait point, et elle ne fut plus pressée de se retirer.
Trompée dans son espérance, elle réfléchissait, lorsque le marquis sortit avec La Motte. Il leva tout-à-coup les yeux, vit Adeline, et la salua. Elle lui rendit son salut respectueusement, et s’éloigna de la fenêtre, bien fâchée d’y avoir été aperçue. Ils entrèrent dans la forêt, mais les gens ne les y suivirent pas comme auparavant. Lorsqu’ils revinrent, ce qui n’eut lieu qu’après un temps considérable, le marquis monta tout de suite à cheval et s’en alla.
Le reste de la journée, La Motte parut sombre, taciturne, et souvent plongé dans la rêverie. Adeline l’observait avec une attention toute particulière; elle s’aperçut qu’il était toujours plus triste après une entrevue avec le marquis, et elle fut alors très-étonnée que ce dernier eût fixé le lendemain pour venir dîner à l’abbaye.
En annonçant cela, La Motte ajouta de grands éloges sur le caractère du marquis: il préconisa surtout sa générosité et la noblesse de son âme. En ce moment, Adeline se rappela les anecdotes qu’elle avait entendu conter concernant l’abbaye, et elles jetèrent une ombre sur l’éclat des belles qualités que célébrait La Motte. Toutefois ce rapport ne semblait pas mériter une grande confiance. Déjà une partie en avait été démontrée fausse, car on avait raconté qu’il revenait des esprits dans l’abbaye, et ses habitans actuels n’y avaient observé aucune apparition surnaturelle.
Adeline, toutefois, hasarda de demander si c’était le marquis actuel sur qui l’on avait élevé des soupçons injurieux. La Motte lui répondit avec un air de dérision: «Les histoires de revenans et de lutins ont toujours fait l’admiration et les délices du vulgaire. Je suis pour le moins aussi disposé à en croire ma propre expérience que le récit de ces paysans. Si vous savez quelque chose à l’appui de ces rapports, je vous prie de m’en faire part, afin que je puisse établir ma croyance.»
«—Vous ne m’entendez pas, monsieur, reprit-elle: ma question ne regardait pas des agens surnaturels; j’avais en vue une autre partie du rapport, laquelle insinuait que, par ordre du marquis, on avait renfermé ici une personne qui, dit-on, y a trouvé une mort funeste. On a prétendu que c’est pour cette raison que le marquis a abandonné l’abbaye.»
«—Pures fictions de l’oisiveté, dit La Motte, contes de vieilles femmes. Pour réfuter ces fables, il suffit de voir le marquis; et si l’on croyait la moitié de ces histoires, qui toutes ont la même origine, ce serait se montrer de bien peu supérieur aux imbéciles qui les inventent. Je vous crois assez de bon sens, Adeline, pour avoir ici le mérite de l’incrédulité.»
Adeline rougit, et se tut. Mais La Motte lui avait paru prendre la défense du marquis avec plus de chaleur et d’étendue que ses propres dispositions n’en comportaient, et que l’occasion ne l’exigeait. Elle se rappelait le dernier entretien qu’il avait eu avec Louis, et sa surprise était au comble.
Elle attendait l’aurore avec un mélange de peine et de plaisir. L’espérance de revoir le jeune chevalier occupait ses pensées, et les agitait de diverses émotions. Tantôt elle craignait sa présence, tantôt elle doutait de son retour. Elle s’aperçut enfin de sa rêverie, et rougit de voir à quel point il avait captivé son attention. Le matin arriva.... le marquis parut..... mais il était seul. La sérénité du cœur d’Adeline se couvrit d’un nuage; mais elle sut montrer son enjouement ordinaire. Le marquis était affable, poli, attentif; aux manières les plus aisées et les plus élégantes, il joignait les derniers raffinemens du bel usage. Sa conversation était vive, amusante, quelquefois même spirituelle, et montrait une grande connaissance du monde, ou, ce qu’on prend souvent pour cela, la science des sociétés du premier ordre et des matières du jour.
La Motte était en état de soutenir une conversation de ce genre; ils s’engagèrent tous deux avec esprit et même avec quelque gaîté dans une discussion sur les caractères du siècle. Madame La Motte n’avait jamais vu son mari d’aussi bonne humeur depuis leur départ de Paris, et quelquefois elle s’imaginait presque s’y retrouver encore. Adeline écoutait, et l’enjouement qu’elle n’avait fait que simuler d’abord, finit par être véritable. L’art du marquis était si insinuant, si affable, qu’elle perdit insensiblement sa réserve, et laissa reprendre à sa vivacité naturelle son ancien empire.
Le marquis, en partant, dit à La Motte qu’il se félicitait d’avoir trouvé un aussi agréable voisin. La Motte s’inclina. «Je viendrai quelquefois vous voir, continua-t-il; et je suis bien fâché de ne pouvoir actuellement inviter madame La Motte et sa belle amie à venir dans mon château; car on y exécute certaines réparations qui en font un séjour fort incommode.»
La vivacité de La Motte disparut avec son hôte; bientôt il retomba dans des accès de silence et de distraction. «Le marquis est un homme très-aimable, dit madame La Motte.—Très-aimable, dit son mari.—Et paraît avoir un cœur excellent, reprit-elle.—Excellent, dit La Motte.»
«—Vous avez l’air agité, mon ami; quelle est la cause de ce trouble?»
«—Point du tout..... Je songeais seulement qu’il était bien malheureux qu’avec des talens aussi agréables, un cœur aussi excellent, le marquis pût.....»
«—Quoi, mon ami? dit madame La Motte avec impatience.»
«—Que le marquis pût.... pût laisser tomber cette abbaye en ruines, répliqua La Motte.»
«—Est-ce là tout, dit madame La Motte, trompée dans son attente?—C’est là tout, sur mon honneur, dit La Motte en quittant la chambre.»
Les esprits d’Adeline, n’étant plus soutenus par la conversation animée du marquis, tombèrent dans la langueur; et, lorsqu’il fut parti, elle se promena toute pensive dans la forêt. Elle suivit un sentier romantique qui serpentait le long des bords du ruisseau, et que recouvraient des ombrages touffus. Le calme de la scène que l’automne colorait de ses plus douces teintes, pénétra son âme d’une sorte de tendre mélancolie, et elle laissa trembler sur sa joue, sans l’essuyer, une larme échappée de son œil sans qu’elle sût pourquoi. Elle vint à un réduit solitaire formé par de grands arbres. Le vent soupirait tristement à travers les branches, et leurs sommets en ondoyant dispersaient leurs feuilles sur la terre. Elle s’assit sur un tertre au-dessous, et s’abandonna aux tristes réflexions qui assiégeaient son âme.
«Oh! dit-elle, s’il m’était donné de pénétrer dans l’avenir, et de voir les événemens qui m’attendent, peut-être, par leur contemplation assidue, me rendrais-je capable de les affronter avec courage? Orpheline dans ce vaste univers..... sans autre assistance que l’amitié de deux étrangers, sans autre moyen d’existence que leurs bontés, que puis-je attendre, si ce n’est des malheurs? Hélas! mon père, comment avez-vous pu délaisser ainsi votre enfant..... l’abandonner aux orages de la vie...... pour y succomber peut-être? Hélas! je n’ai point d’amis!»
Elle fut interrompue par un bruit à travers les feuilles tombées; elle tourna la tête, et voyant le jeune ami du marquis, elle se leva pour s’en aller. «Pardonnez cette indiscrétion, dit-il; votre voix m’a attiré de ce côté, et vos paroles m’ont retenu; mais mon crime porte avec lui sa punition. En m’apprenant vos chagrins..... comment éviter de les ressentir moi-même? En les partageant, en les souffrant tous, que ne puis-je vous en délivrer!» Il hésita. «—Que ne puis-je mériter le titre de votre ami, et m’en rendre digne à vos yeux!»
Le désordre des pensées d’Adeline lui permit à peine de répondre; elle trembla, et retira doucement sa main qu’il avait prise en parlant. «—Ce que vous avez entendu, monsieur, est peut-être exagéré: je ne suis pas heureuse, il est vrai; mais un instant d’abattement m’a rendue injuste, et je suis moins à plaindre que je ne l’ai témoigné. En disant que je n’ai point d’amis, je payais d’ingratitude les bontés de monsieur et de madame La Motte, qui ont été pour moi bien plus que des amis, qui m’ont tenu lieu d’un père et d’une mère.»
«—S’il en est ainsi, je les révère, s’écria Théodore avec chaleur, et si je le pouvais sans témérité, j’oserais vous demander pourquoi vous êtes malheureuse. Mais......» Il s’arrêta. Adeline levant les yeux, vit les siens arrêtés sur elle avec la plus profonde et la plus vive sollicitude, et ses regards se reportèrent de nouveau sur la terre. «Je vous ai affligée, dit Théodore, par une demande indiscrète. Ne pourrez-vous me pardonner, surtout en voyant que l’intérêt que je prends à votre bonheur m’a commandé cette question?»
«—Vous n’avez pas besoin d’excuse, monsieur. Je suis certainement reconnaissante de la compassion que vous me montrez. Mais la soirée est froide, et, si vous le trouvez bon, nous gagnerons l’abbaye.» Ils marchèrent, et Théodore garda quelques momens le silence. «J’ai tardé à solliciter votre indulgence, dit-il enfin, et j’en aurai peut-être encore besoin maintenant; mais vous me rendrez la justice de croire que j’ai une très-forte, une très-pressante raison de vous demander à quel degré vous êtes parente de M. La Motte.»
«—Nous ne sommes point du tout parens, dit Adeline; mais je ne pourrai jamais assez reconnaître le service qu’il m’a rendu, et j’espère que mon cœur n’en perdra jamais le souvenir.»
«—En vérité? dit Théodore surpris; et puis-je vous demander depuis quand vous le connaissez?»
«—Permettez-moi plutôt, monsieur, de vous demander à quoi bon toutes ces questions?»
«—Vous avez raison, dit-il avec l’air de se condamner lui-même; ma conduite a mérité ce reproche: j’aurais dû parler plus clairement.» Il parut avoir l’âme agitée de quelque chose qu’il ne voulait pas exprimer. «Bien que vous ignoriez à quel point ma position est délicate, continua-t-il, je puis pourtant vous assurer que mes questions sont dictées par le plus tendre intérêt pour votre bonheur..... et même par mes craintes pour votre sûreté.» Adeline tressaillit. «Je crains qu’on ne vous trompe, dit-il; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.»
Adeline s’arrêta, et le regardant sérieusement, le pria de s’expliquer. Elle soupçonna que La Motte était menacé de quelque perfidie, et Théodore continuant de se taire, elle réitéra sa demande. «Si La Motte est enveloppé dans ces périls, dit-elle, souffrez, je vous en conjure, que je l’en prévienne sur-le-champ. Il n’a que trop d’infortunes à redouter.»
«—Bonne et sensible Adeline, s’écria Théodore, il faut porter un cœur d’airain pour vouloir vous outrager! Comment vous instruire de ce que je crains n’être que trop véritable? et comment se dispenser de vous avertir de votre danger, sans.....» Il fut interrompu par des pas entre les arbres, et vit tout de suite La Motte traverser le sentier où ils étaient. Adeline, confuse d’avoir été ainsi aperçue avec le chevalier, se hâtait pour rejoindre La Motte; mais Théodore la retint, et la conjura de lui donner un moment d’attention. «Je n’ai pas à présent le temps de m’expliquer, dit-il, et cependant ce que j’ai à vous dire est de la dernière conséquence pour vous-même.
»Promettez-moi donc de venir demain soir, dans quelque endroit de la forêt, environ à cette heure-ci: j’espère vous convaincre alors que ma conduite n’est dirigée ni par des circonstances ni par des intérêts ordinaires.» Adeline frémit à l’idée de donner un rendez-vous; elle hésita, et conjura enfin Théodore de ne pas remettre au lendemain une explication qui paraissait aussi importante, mais de suivre La Motte, et de l’informer sur-le-champ du danger qu’il courait. «Ce n’est pas à La Motte que je désire parler, répliqua Théodore; je ne sache point qu’il soit menacé d’aucun danger..... Mais il approche; hâtez-vous, aimable Adeline, et promettez-moi de venir.»
«—Je vous le promets, dit Adeline en balbutiant; je me rendrai demain matin, le plus tôt possible, au même endroit où vous m’avez rencontrée ce soir.» A ces mots elle retira sa main tremblante, que Théodore avait pressée de ses lèvres, et il disparut aussitôt.
La Motte s’approcha d’Adeline, qui, craignant qu’il n’eût aperçu Théodore, n’était pas sans quelque embarras. «Où donc Louis est-il allé si vite? dit La Motte.» Elle se réjouit de sa méprise, et ne chercha pas à l’en tirer. Ils retournèrent à l’abbaye en rêvant; et Adeline, trop occupée de ses propres réflexions pour supporter la compagnie, se retira dans sa chambre. Elle repassait les paroles de Théodore; et plus elle les méditait, plus sa perplexité redoublait. Quelquefois elle se reprochait de lui avoir donné un rendez-vous, incertaine s’il ne l’avait pas sollicité dans le dessein de lui déclarer son amour; mais soudain sa délicatesse repoussait cette idée, et elle se faisait un crime de s’être crue capable d’inspirer une passion. Elle se rappelait la sérieuse chaleur de la voix et des manières de Théodore, quand il l’avait priée de venir le trouver; et comme il l’avait convaincue par-là de l’importance de cette explication, elle frémissait d’un danger qu’elle ne pouvait concevoir, et attendait le lendemain avec la plus vive impatience.
Quelquefois aussi le tendre intérêt qu’il avait exprimé pour son bonheur, ses regards et son air si bien d’accord, se glissaient dans sa mémoire, réveillaient une agréable agitation, et un secret espoir qu’elle ne lui était pas indifférente. On la tira de ses réflexions en l’appelant pour souper: le repas fut triste; c’était la dernière soirée que Louis passait à l’abbaye. Adeline, qui l’estimait, regrettait de le voir partir; il fixait souvent les yeux sur elle avec un regard qui semblait exprimer qu’il était sur le point de quitter l’objet de son affection. Elle tâcha, par sa gaîté, de ranimer toute la famille, et surtout madame La Motte, qui répandait souvent des pleurs. «Nous ne tarderons pas à nous revoir, dit Adeline, et j’espère que ce sera dans de plus heureuses circonstances.» La Motte soupira. Le visage de Louis s’éclaircit à ce discours. «Le désirez-vous, dit-il avec beaucoup d’énergie?»—«Très-certainement, répliqua-t-elle; pouvez-vous douter de l’intérêt que je prends à mes meilleurs amis?»
«—Je ne puis douter d’aucun bonheur, dit-il, quand c’est vous qui l’annoncez.»
«—Vous oubliez que vous avez quitté Paris, dit La Motte à son fils, avec un faible sourire: un pareil compliment serait bon dans cette ville...... Dans ces bois solitaires, cela est absolument outré.»
«—Monsieur, dit Louis, l’admiration n’est pas toujours le langage de la simple politesse.» Adeline, désirant changer de discours, demanda dans quelle partie de la France il allait. Il répondit que son régiment était à Péronne, et qu’il devait s’y rendre sans retard. Après quelques propos indifférens, chacun se retira pour passer la nuit dans son appartement.
L’approche du départ de Louis occupait les pensées de madame La Motte, et elle se présenta au déjeuner les yeux gonflés de larmes. La pâleur du fils semblait annoncer qu’il n’avait pas mieux reposé que sa mère. Après le déjeuner, Adeline se retira pour un moment, afin de ne pas interrompre leur dernier entretien par sa présence. En se promenant sur l’esplanade devant l’abbaye, elle reporta ses pensées sur ce qui lui était arrivé le soir du jour précédent, et elle sentit s’accroître son impatience d’aller au rendez-vous. Louis ne tarda pas à la rejoindre. «Vous êtes bien cruelle, dit-il, de nous quitter ainsi dans les derniers instans de mon séjour! Si je pouvais me flatter que vous me rappellerez quelquefois à votre souvenir, quand je serai loin d’ici, je partirais avec moins de chagrin.» Alors il exprima la douleur qu’il avait de la quitter; et, quoiqu’il se fût armé de résolution pour s’interdire l’aveu direct d’un attachement qui devait être inutile son cœur succomba à la force de la passion, et il prononça ce qu’Adeline tremblait d’entendre.
«Cette déclaration, dit-elle en s’efforçant de contenir son émotion, me cause une peine inexprimable.»
«—Ah! ne parlez pas ainsi, dit Louis en l’interrompant, mais donnez-moi quelque léger espoir pour me soutenir dans les misères de l’absence. Dites que vous ne me haïssez pas.... dites....»
«—Je m’empresse de le dire, reprit Adeline d’une voix tremblante; si vous trouvez quelque satisfaction à être assuré de mon estime et de mon amitié... recevez cette assurance.... Comme le fils de mes plus grands bienfaiteurs, vous avez droit à....»
«—Ne parlez pas de bienfaits, dit Louis, vos mérites les surpassent tous; et permettez-moi d’espérer un sentiment moins froid que l’amitié, comme aussi de croire que je ne dois pas votre approbation aux actions d’autrui. J’ai long-temps retenu ma passion dans le silence, parce que j’ai prévu les obstacles qu’elle devait rencontrer: que dis-je? j’ai tâché de l’étouffer; j’ai osé, pardonnez la supposition, j’ai osé croire possible de vous oublier.... et....»
«—Vous me faites de la peine, interrompit Adeline; ce sont là des discours que je ne devais pas entendre. Je ne sais pas feindre; je vous assure donc, quoique vos vertus forcent toujours mon estime, que vous ne devez aucunement vous flatter de mon amour. Quand même je pourrais vous écouter, notre situation me le défendrait. Si vous êtes en effet mon ami, vous vous ferez un plaisir de m’épargner ce combat entre l’affection et la prudence. Laissez-moi me flatter aussi que le temps vous apprendra à réduire votre amour dans les termes de l’amitié.»
«—Jamais, s’écria Louis avec force; si cela était possible, ma passion serait indigne de son objet.» Pendant qu’il parlait, le faon chéri d’Adeline vint à elle en bondissant. Cet incident pénétra Louis jusqu’aux larmes. «Ce petit animal, dit-il après une courte pause, m’a le premier conduit auprès de vous. Il fut témoin de cet heureux moment où je vous vis pour la première fois, où je fus attiré par des charmes trop puissans pour mon cœur: ce moment est présent à ma mémoire; et cette créature revient encore pour être témoin du cruel instant de mon départ.» La douleur l’interrompit.
Après avoir recouvré sa voix, il dit: «Adeline! quand vous jetterez les yeux sur votre petit favori, quand vous le caresserez, rappelez-vous l’infortuné Louis, qui sera alors bien loin de vous. Ne me refusez pas la triste consolation de le croire!»
«—Je n’aurai pas besoin de pareils avertissemens pour penser à vous, dit Adeline avec un sourire; vos bons parens et vos propres mérites sont des droits suffisans à mon souvenir. Si je pouvais voir votre bon sens naturel reprendre son empire sur votre amour, ma satisfaction égalerait mon estime pour vous.»
«—Ne l’espérez point, dit Louis, et je ne voudrais pas le pouvoir.... car ici l’amour est vertu.» Comme il parlait, il vit La Motte tourner l’un des angles de l’abbaye. «Les momens sont précieux, dit-il; on m’interrompt. O Adeline! adieu! dites que vous penserez quelquefois à Louis.»
«—Adieu, dit Adeline pénétrée de sa douleur.... adieu, et vivez en paix. Je penserai à vous avec l’affection d’une sœur.» Il soupira profondément, et lui serra la main; alors La Motte, tournant autour d’un autre avancement de la ruine, reparut encore. Adeline les laissa ensemble, et se retira dans sa chambre, accablée de cette scène. La passion de Louis, et l’estime qu’elle lui accordait, étaient trop sincères pour ne pas lui inspirer une grande compassion pour son malheureux attachement. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’il eût quitté l’abbaye, ne voulant pas l’exposer, ni elle-même, au chagrin d’un adieu dans les formes.
Plus le soir et l’heure du rendez-vous approchaient, plus s’augmentait l’impatience d’Adeline; et cependant, quand l’heure fut arrivée, la résolution lui manqua, elle n’osa poursuivre son dessein. Elle croyait voir de sa part, dans cette entrevue concertée, un manque de délicatesse et une dissimulation qui lui répugnaient. Elle se rappelait les tendres manières de Théodore, et diverses petites circonstances qui semblaient annoncer que son cœur était intéressé à l’événement. Elle fut ensuite tentée de craindre qu’il n’eût surpris son consentement à ce rendez-vous, sur quelque soupçon mal fondé, et elle était presque décidée à n’y pas aller. Il se pouvait cependant que l’assertion de Théodore fût sincère, et les dangers qu’elle courait véritables. Leur possibilité lui fit sentir combien la délicatesse de ses scrupules était peu raisonnable; elle s’étonna comment elle avait pu un seul instant les mettre en balance avec un intérêt aussi sérieux; et, se reprochant le retard dont ils étaient la cause, elle se hâta d’aller au rendez-vous.
L’étroit sentier qui conduisait à cet endroit était silencieux et solitaire; quand elle parvint au réduit, Théodore n’y était pas arrivé. Un mouvement d’amour-propre la fit répugner à ce qu’il la trouvât plus ponctuelle que lui-même, et du réduit elle passa dans un chemin qui tournait entre les arbres à sa droite. Après avoir marché quelque temps sans voir personne, sans entendre un pas, elle rebroussa; mais il n’était point venu, et elle quitta de nouveau la place. Elle revint une seconde fois, et Théodore ne paraissait pas encore. Se rappelant depuis quel temps elle avait quitté l’abbaye, elle devint inquiète, et calcula que l’heure convenue était passée de beaucoup. Elle était dans la plus cruelle perplexité; mais elle s’assit sur le gazon, et résolut d’attendre l’événement. Après y avoir demeuré jusqu’à la chute du jour, dans une attente superflue, sa fierté conçut de nouvelles alarmes; elle trembla qu’il n’eût découvert une partie de l’intérêt qu’il lui avait inspiré, et croyant qu’il la traitait alors avec une négligence préméditée, elle quitta la place en se reprochant son imprudence.
Ces premières émotions apaisées, la raison ayant repris son empire, elle rougit de ce qu’elle nommait l’effervescence puérile de l’amour-propre. Elle se rappela, comme pour la première fois, ces mots de Théodore: «Je crains qu’on ne vous trompe; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.» Son jugement acquitta l’offenseur; elle ne vit plus que l’ami. Mais la teneur de ces paroles, dont elle ne soupçonnait plus la vérité, renouvela ses alarmes. Pourquoi s’était-il donné le soin de sortir du château dans la vue de la prévenir d’un danger, s’il ne désirait pas l’en garantir? et, s’il le désirait, quelle autre raison qu’une impossibilité pouvait l’avoir empêché de se trouver au rendez-vous?
Ces réflexions la décidèrent tout d’un coup. Elle résolut d’aller le lendemain au réduit à la même heure; elle ne doutait pas que l’intérêt qu’elle lui avait vu prendre à son sort, ne l’y conduisît dans l’espoir de la retrouver. Elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était menacée de quelque grand péril; mais il lui était impossible de pressentir ce que ce pouvait être. M. et madame La Motte étaient ses amis; et qui donc, éloignée comme elle l’était de son père, pouvait la persécuter? Mais pourquoi Théodore avait-il dit qu’on la trompait? Elle se trouvait dans l’impossibilité de se tirer de ce labyrinthe de conjectures; mais elle tâcha de maîtriser ses inquiétudes jusqu’au lendemain soir. Pendant cet intervalle, elle fit tous ses efforts pour distraire madame La Motte, qui avait besoin de quelque consolation après le départ de son fils.
Ainsi accablée de ses propres chagrins, et partageant ceux de madame La Motte, Adeline se retira pour se reposer. Elle perdit bientôt ses souvenirs, mais ce ne fut que pour tomber dans ce sommeil de fatigue, qui n’habite que trop souvent la couche du malheureux. Enfin son imagination troublée lui présenta le songe suivant.
Elle crut se voir dans une grande et vieille chambre appartenant à l’abbaye, et, quoique meublée en partie, plus antique et plus affreuse qu’aucune de celles qu’elle avait vues jusqu’alors. La pièce était fortement barricadée, cependant personne ne paraissait. Tandis qu’elle rêvait en examinant l’appartement, elle s’entendit appeler à voix basse; et, regardant du côté d’où partait cette voix, elle aperçut, à la sombre lueur d’une lampe, une figure couchée dans un lit sur le plancher. La voix l’appelle encore; elle s’approche du lit, et voit distinctement les traits d’un homme qui semblait sur le point d’expirer. Une pâleur effroyable couvrait son visage; mais il s’y mêlait une expression de douceur et de dignité qui l’intéressait puissamment.
Pendant qu’elle le considérait, ses traits changèrent et parurent dans les convulsions d’une agonie mortelle. Cette image la déchira; elle recula d’effroi: mais soudain le mourant allongea la main, saisit la sienne et la serra avec violence. Glacée de terreur, elle faisait des efforts pour se dégager; et regardant de nouveau son visage, elle vit un homme qui lui parut avoir environ trente ans, avec les mêmes traits, mais en parfaite santé, et ayant la physionomie la plus douce. Il sortit en la regardant tendrement, et remua les lèvres comme pour lui parler; mais aussitôt le plancher de la chambre s’entr’ouvrit; et il disparut à ses yeux. L’effort qu’elle fit, pour se garantir d’être entraînée, la réveilla. Ce songe avait agi si fortement sur son imagination, qu’il lui fallut quelque temps pour surmonter sa frayeur, et même pour se convaincre qu’elle était dans sa propre chambre. A la fin, elle parvint pourtant à se calmer et à s’endormir, mais ce fut pour retomber dans un autre rêve.
Elle pensa qu’elle était égarée dans certains passages tortueux de l’abbaye; qu’il était presque nuit, et qu’elle avait erré long-temps sans pouvoir trouver une porte. Soudain elle entend une cloche qui sonne en haut, et bientôt des voix confuses dans l’éloignement. Elle redoubla d’efforts pour se tirer de là. A l’instant tout fut tranquille; et, fatiguée enfin de ses recherches, elle s’assit sur une marche qui traversait le passage: elle n’y eut pas resté long-temps, qu’elle vit une clarté luire à quelque distance sur les murailles; mais un coude dans le passage, qui était fort long, l’empêcha de voir d’où elle venait. La lueur continua d’être faible pendant quelque temps, et devint tout d’un coup plus forte. Aussitôt elle vit entrer dans le passage un homme couvert d’un long manteau noir, comme ceux qui accompagnent ordinairement les convois, et tenant une torche à la main. Il lui dit de la suivre, et la conduisit par un long passage au pied d’un escalier. Elle tremblait d’avancer, elle retournait sur ses pas; mais l’homme se mit à la poursuivre, et au milieu de l’épouvante qu’il lui avait causée elle se réveilla.
Frappée de ces visions, et surtout du rapport qu’elles lui paraissaient avoir ensemble, elle tâcha de demeurer éveillée, de peur que leurs effrayantes images ne revinssent encore dans son âme: au bout de quelque temps néanmoins, ses esprits accablés tombèrent dans l’assoupissement, mais non pas dans le repos.
Elle se crut alors dans une ancienne et vaste galerie, et vit dans le fond la porte d’une chambre entr’ouverte, et de la lumière en dedans: elle y marcha, et aperçut l’homme qu’elle avait déjà vu debout auprès de la porte, et lui faisant signe de venir à lui. Par un effet de l’incohérence si commune dans les songes, elle ne s’efforça plus de l’éviter, mais elle s’avança et le suivit dans une suite d’appartemens très-anciens, tendus de noir et éclairés comme pour des funérailles. Il la conduisit jusqu’à ce qu’elle se trouva dans la même chambre qu’elle se rappelait avoir vue dans son premier rêve. Au bout de la chambre était une bière couverte d’un poêle; à l’entour étaient quelques flambeaux, et différentes personnes, qui paraissaient dans une grande affliction.
Tout-à-coup il lui sembla que ces personnes avaient toutes disparu; qu’elle était restée seule; qu’elle approchait de la bière, et que, tandis qu’elle la considérait, une voix se faisait entendre sans qu’elle vit personne. L’homme qu’elle avait aperçu d’abord parut bientôt après à côté de la bière; il souleva le poêle, et elle vit dessous une personne morte, qu’elle crut reconnaître pour le chevalier expirant qu’elle avait vu dans le premier songe: son visage portait l’empreinte de la mort, mais il était encore serein. Pendant qu’elle le regardait, son flanc s’ouvrit, et il en sortit un ruisseau de sang qui descendit sur le plancher, et inonda bientôt toute la chambre; en même temps, elle ouït quelques mots prononcés par la même voix qu’elle avait entendue auparavant; mais l’horreur de cette scène l’accabla tellement, qu’elle se réveilla en sursaut.
Après avoir repris ses sens, elle se leva sur son lit, pour se convaincre que ce qu’elle avait vu n’était qu’un songe. Ses esprits étaient dans une si grande agitation, qu’elle s’effraya d’être seule, et qu’elle fut sur le point d’appeler Annette. Les traits du mort, la chambre où elle l’avait vu couché, restaient profondément gravés dans sa mémoire; elle croyait sans cesse entendre la voix, et contempler la figure que son rêve lui avait représentée. Plus elle méditait sur ces songes, plus sa surprise redoublait: ils étaient si terribles, ils revenaient si souvent, et paraissaient avoir entre eux une telle liaison, qu’elle avait peine à les croire fortuits; mais pourquoi auraient-ils été surnaturels? elle ne pouvait le dire. Il lui fut impossible de fermer l’œil le reste de la nuit.
FIN DU PREMIER VOLUME.