CHAPITRE XI.
La maison de madame Chéron était fort près de Toulouse, d'immenses jardins l'entouraient. Emilie, qui s'était levée de bonne heure, les parcourut, avant l'instant du déjeuner. D'une terrasse qui s'étendait jusqu'à l'extrémité de ces jardins, on découvrait tout le bas Languedoc.
Un domestique vint l'avertir que le déjeuner était servi.
Où avez-vous donc été courir si matin? dit madame Chéron lorsque sa nièce entra. Je n'approuve point ces promenades solitaires: je désire que vous ne sortiez point de si bonne heure sans qu'on vous accompagne, ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnait à la vallée des rendez-vous au clair de la lune a besoin d'un peu de surveillance.
Le sentiment de son innocence n'empêcha pas la rougeur d'Emilie. Elle tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron lançait des regards hardis et rougissait elle-même; mais sa rougeur était celle de l'orgueil satisfait, celle d'une personne qui s'applaudit de sa pénétration.
Emilie, ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade nocturne en quittant la vallée, crut devoir en expliquer les motifs. Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l'écouter. Je ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne. Je juge les gens par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l'avenir.
Emilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa tante qu'elle ne l'avait été de l'accusation, y réfléchit profondément, et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu'elle avait vu la nuit dans les jardins de la vallée, et que madame Chéron pouvait bien avoir reconnu. Sa tante ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville et de la perte énorme que sa nièce faisait avec lui. Pendant qu'elle raisonnait avec une pitié fastueuse des infortunes qu'éprouvait Emilie, elle insistait sur les devoirs de l'humilité, sur ceux de la reconnaissance; elle faisait dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications et l'obligeait à se considérer comme étant dans la dépendance, non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.
On l'avertit alors qu'on attendait beaucoup de monde à dîner, et madame Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite dans la société; elle ajoutait qu'elle voulait la voir mise avec un peu d'élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brillait d'une magnificence particulière, et distinguait les différents appartements; après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s'enferma dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture jusqu'au moment de s'habiller.
Quand on fut rassemblé, Emilie entra dans le salon avec un air de timidité que ses efforts ne pouvaient vaincre. L'idée que madame Chéron l'observait d'un œil sévère la troublait encore davantage. Son habit de deuil, la douceur et l'abattement de sa charmante figure, la modestie de son maintien, la rendirent très-intéressante à quelques personnes de la société. Elle reconnut le signor Montoni et son ami Cavigni, qu'elle avait trouvés chez M. Quesnel; ils avaient dans la maison de madame Chéron toute la familiarité d'anciennes connaissances; elle paraissait elle-même les accueillir avec grand plaisir.
Montoni et Cavigni.
Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supériorité: l'esprit et les talents dont il pouvait la soutenir, obligeaient tout le monde à lui céder. La finesse de son tact était fortement exprimée dans sa physionomie; mais il savait se déguiser quand il le fallait, et l'on pouvait y remarquer souvent le triomphe de l'art sur la nature. Son visage était long, assez maigre, et pourtant on le disait beau; c'était peut-être à la force, à la vigueur de son âme, qui se prononçait dans tous ses traits, que pouvait se rapporter cet éloge. Emilie se sentit entraînée vers une sorte d'admiration pour lui, mais non pas de cette admiration qui pouvait conduire à l'estime; elle y joignait une sorte de crainte dont elle ne devinait pas la cause.
Cavigni était gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque toujours occupé de madame Chéron, il trouvait les moyens de causer avec Emilie. Il lui adressa d'abord quelques saillies d'esprit, et prit ensuite un air de tendresse dont elle s'aperçut bien, et qui ne l'effraya point. Elle parlait peu, mais la grâce et la douceur de ses manières l'encourageaient à continuer: elle n'eut de relâche que quand une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se mêler à l'entretien: cette dame, qui déployait toute la vivacité, toute la coquetterie d'une Française, affectait d'entendre tout, ou plutôt elle n'y mettait point d'affectation. N'étant jamais sortie d'une ignorance parfaite, elle n'imaginait pas qu'elle eût rien à apprendre; elle obligeait tout le monde à s'occuper d'elle, amusait quelquefois, fatiguait au bout d'un moment, et puis était abandonnée.
Emilie, quoique amusée de tout ce qu'elle avait vu, se retira sans peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient.
Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites; Emilie accompagnait madame Chéron partout, s'amusait quelquefois, et s'ennuyait souvent. Elle fut frappée des connaissances et de l'apparente instruction que développaient les conversations autour d'elle. Ce ne fut que longtemps après qu'elle reconnut l'imposture de ces prétendus talents.
Les plus agréables moments d'Emilie s'écoulaient au pavillon de la terrasse; elle s'y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir de sa mélancolie ou pour la vaincre.
Un soir Emilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression qui venait du cœur. Le jour tombant éclairait encore la Garonne, qui fuyait à quelque distance, et dont les flots avaient passé devant la vallée. Emilie pensait à Valancourt; elle n'en avait pas entendu parler depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle sentait toute l'impression qu'il avait faite sur son cœur. Avant que d'avoir vu Valancourt, elle n'avait rencontré personne dont l'esprit et le goût s'accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avait parlé de dissimulation, d'artifices; elle avait prétendu que cette délicatesse qu'elle admirait dans son amant, n'était rien qu'un piége pour lui plaire, et pourtant elle croyait à sa sincérité. Un doute néanmoins, quelque faible qu'il fût, était suffisant pour accabler son cœur.
Le bruit d'un cheval sur la route, au-dessous de sa fenêtre, la tira de sa rêverie. Elle vit un cavalier dont l'air et le maintien rappelaient Valancourt, car l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer ses traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d'être aperçue, et désirant pourtant d'observer. L'étranger passa sans regarder, et quand elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l'avenue qui menait à Toulouse. Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le pavillon, le spectacle en perdirent tous leurs charmes; après quelques tours de terrasse elle rentra bien vite au château.
Madame Chéron rentra chez elle avec plus d'humeur que de coutume; Emilie se félicita, lorsque l'heure lui permit de se retrouver seule dans son appartement.
Le lendemain matin elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure était enflammée de colère; quand Emilie parut, elle lui présenta une lettre.
—Connaissez-vous cette écriture? dit-elle d'un ton sévère, et la regardant fixement tandis qu'Emilie examinait la lettre avec attention.
—Non, madame, répondit-elle, je ne la connais pas.
—Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le sur-le-champ; j'exige que vous disiez la vérité.
Emilie se taisait, elle allait sortir; madame Chéron la rappela.—Oh! vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous connaissez l'écriture.—Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie avec dignité, pourquoi m'accusiez-vous d'avoir fait un mensonge?
—Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre contenance que vous n'ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu'à mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent jeune homme.
Emilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté qui l'avait réduite au silence, et s'efforça de se justifier, mais sans convaincre madame Chéron.
—Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la liberté de m'écrire, si vous ne l'eussiez pas encouragé.—Vous me permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d'une voix timide, quelques particularités d'un entretien que nous eûmes ensemble à la vallée: je vous dis alors avec franchise que je ne m'étais point opposée à ce que M. Valancourt pût s'adresser à ma famille.
—Je ne veux point qu'on m'interrompe, dit madame Chéron; je... je... Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu? Emilie ne répondait pas. Un homme que personne ne connaît, absolument étranger; un aventurier qui court après une héritière! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien dire qu'il s'est trompé.
—Je vous l'ai déjà dit, madame, sa famille était connue de mon père, dit Emilie modestement, et sans paraître avoir remarqué sa dernière phrase.
—Oh! ce n'est pas du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec sa légèreté ordinaire. Il avait des idées si folles! Il jugeait les gens à la physionomie.—Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout à l'heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron parlait de son père.
Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je n'entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les jeunes gens qui prétendront vous adorer.
—Ah! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que j'éprouve? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne voulait plus consentir à le revoir; elle craignait de se tromper, et ne pensait pas que madame Chéron pût le faire; elle craignait enfin de n'avoir pas mis assez de réserve dans l'entretien de la vallée. Elle savait bien qu'elle ne méritait pas les soupçons odieux qu'avait formés sa tante; mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre.
Emilie alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle s'assit près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur un bosquet. Comme elle répétait ces mots: Si jamais nous nous rencontrons, elle frémit involontairement; les larmes vinrent à ses yeux, mais elle les sécha promptement quand elle entendit qu'on marchait, qu'on ouvrait le pavillon, et qu'en tournant la tête elle eut reconnu Valancourt. Un mélange de plaisir, de surprise et d'effroi s'éleva si vivement dans son cœur, qu'elle en fut tout émue. La joie dont Valancourt était rempli fut suspendue quand il vit l'agitation d'Emilie. Revenue de sa première surprise, Emilie répondit avec un sourire doux; mais une foule de mouvements opposés vinrent encore assaillir son cœur, et luttèrent avec force pour subjuguer sa résolution. Après quelques mots d'entretien, aussi courts qu'embarrassés, elle le conduisit au jardin et lui demanda s'il avait vu madame Chéron. Non, dit-il, je ne l'ai point vue; on m'a dit qu'elle avait affaire, et quand j'ai su que vous étiez au jardin, je me suis empressé d'y venir. Il ajouta: Puis-je hasarder de vous dire le sujet de ma visite sans encourir votre disgrâce? Puis-je espérer que vous ne m'accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que vous m'avez donnée de m'adresser à votre famille? Emilie ne savait que répliquer; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut bientôt pris sa place, quand, au détour de l'allée elle aperçut madame Chéron. Elle avait repris le sentiment de son innocence: sa crainte en fut tellement affaiblie, qu'au lieu d'éviter sa tante, elle s'avança d'un pas tranquille, et l'aborda avec Valancourt. Le mécontentement, l'impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observait, bouleversèrent bientôt Emilie; elle comprit bien vite que cette rencontre était crue préméditée. Elle nomma Valancourt; et, trop agitée pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit longtemps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation. Elle n'imaginait pas comment Valancourt s'était introduit chez sa tante avant d'avoir reçu la permission qu'il demandait.
Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt, et quand elle revint au château, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que de cette excessive sévérité dont Emilie avait frémi. Enfin, dit-elle, j'ai congédié le jeune homme, et j'espère que je ne recevrai plus de pareilles visites. Il m'assure que votre entrevue n'était point concertée.
—Madame, dit Emilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la question?—Assurément, je l'ai faite; vous ne deviez pas me croire assez imprudente pour penser que je la négligerais.
—Grand Dieu! s'écria Emilie, quelle idée aura-t-il de moi, madame, puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons?
—L'opinion qu'il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort peu de conséquence. J'ai mis fin à cette affaire, et je crois qu'il aura quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n'étais pas dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce clandestin dans ma maison.
Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m'avoir laissé le soin de votre conduite! Je voudrais vous voir pourvue; mais si je dois être excédée plus longtemps d'importuns comme ce M. Valancourt, je vous mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi, souvenez-vous de l'alternative. Ce jeune homme a l'impertinence de m'avouer... il avoue cela! que sa fortune est très-peu de chose et dépend de son frère aîné; qu'elle tient à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail, s'il voulait réussir. Il avait la présomption de supposer que je marierais ma nièce à un homme qui n'a rien, et qui le dit lui-même.
Emilie fut sensible à l'aveu sincère qu'avait fait Valancourt. Et quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste.
Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu'il ne recevrait son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement refusé. Il apprendra qu'il est très-suffisant que, moi, je ne l'agrée pas, et je saisis cette occasion de le répéter: si vous concertez avec lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi à l'instant même.
—Combien vous me connaissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez qu'une pareille injonction soit nécessaire.
Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissaient ses larmes; elle en eut de vifs reproches.
Ses efforts pour paraître gaie ne manquèrent pas tout à fait leur but. Elle alla avec sa tante chez madame Clairval, veuve d'un certain âge, et depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle avait vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d'élégance. Elle était naturellement enjouée; et depuis son arrivée à Toulouse elle avait donné les plus belles fêtes qu'on eût jamais vues dans le pays.
Tout cela excitait non-seulement l'envie, mais aussi la frivole ambition de madame Chéron. Et puisqu'elle ne pouvait rivaliser de faste et de dépense, elle voulait qu'on la crût l'intime amie de madame Clairval. Pour cet effet, elle était de la plus obligeante attention; elle n'avait jamais d'engagement lorsque madame Clairval l'invitait. Elle en parlait partout, et se donnait de grands airs d'importance, en faisant croire qu'elles étaient extrêmement liées.
Les plaisirs de cette soirée consistaient en un bal et un souper. Le bal était d'un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on était assemblé étaient illuminés d'innombrables lampions disposés avec toute la variété possible. Les différents costumes ajoutaient au plaisir des yeux. Pendant que les uns dansaient, d'autres, assis sur le gazon, causaient en liberté, critiquaient les parures, prenaient des rafraîchissements, ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le haut-bois, le tambourin, et l'air champêtre que les bois donnaient à toute la scène, faisaient de cette fête un modèle fort piquant des plaisirs et du goût français. Emilie considérait ce riant tableau avec une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand, en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner madame Chéron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu Valancourt. La contredanse finit; Emilie, voyant que Valancourt s'avançait vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame Chéron.
C'est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas; de grâce, retirons-nous. Sa tante se lève; mais Valancourt les avait rejoints. Il salua madame Chéron avec respect, et Emilie avec douleur. La présence de madame Chéron l'empêchant de rester, il passa avec une contenance dont la tristesse reprochait à Emilie d'avoir pu se résoudre à l'augmenter.
C'est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence.—Est-ce que vous le connaissez? reprit madame Chéron.—Je ne suis point lié avec lui, répondit Cavigni.—Vous ne savez pas les motifs que j'ai pour le qualifier d'impertinent? Il a la présomption d'admirer ma nièce.
—Si, pour mériter l'épithète d'impertinent, il suffit d'admirer mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu'il n'y ait beaucoup d'impertinents, et je m'inscris sur la liste.
—O signor, dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m'aperçois que vous avez acquis l'art de complimenter depuis votre séjour en France: mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu'elles prennent la flatterie pour la vérité.
Cavigni tourna la tête un moment, et dit d'un air étudié: Qui donc alors peut-on complimenter, madame? car il serait absurde de s'adresser à une femme dont le goût est formé. Elle est au-dessus de toute louange. En finissant la phrase, il regardait Emilie à la dérobée, et l'ironie brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante; mais madame Chéron répondit: Vous avez parfaitement raison, signor, aucune femme de goût ne peut souffrir un compliment.
—J'ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu'une seule femme en méritait.
—Vraiment! s'écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance; et qui peut-elle être?
—Oh! répliqua-t-il, on ne saurait la méconnaître. Il n'y a pas sûrement plus d'une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d'inspirer la louange et le mérite de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore vers Emilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante.
—Oh bien, signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes Français. Je n'ai jamais entendu d'étranger tenir un propos aussi galant.
—Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet; mais la galanterie des compliments eût été perdue sans l'ingénuité qui en découvre l'application.
Madame Chéron n'aperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne sentait point la peine qu'Emilie éprouvait pour elle. Oh! voici le signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron d'un air chagrin. Je ne l'ai pas vu une fois.
—Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, qui, à ce que je vois, l'a retenu jusqu'à ce moment; car il n'eût pas manqué de vous offrir son hommage.
Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni courtisait sérieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prêtait, mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti semblait ridicule; cependant sa vanité ne le rendait point impossible: mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Emilie.
Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret qu'il avait eu d'être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni. Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute sorte d'humilité.
Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un grand salon du château; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine à déguiser son émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu'elle. Madame Chéron l'aperçut, et dit à quelqu'un auprès d'elle. Quel est ce jeune homme?—C'est le chevalier Valancourt, répondit-on.—Je sais son nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt qui s'introduit à cette table?
—Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise auprès d'elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, est son neveu!—Cela ne se peut pas, s'écria madame Chéron qui s'aperçut alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt: et dès ce moment elle se mit à le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-là de malignité à le déchirer.
Emilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de l'entretien, qu'elle avait été préservée du chagrin de l'entendre; elle fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait Valancourt, et elle ignorait encore qu'il fût parent de madame Clairval: elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu'elle ne le voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à la porte. Il disparut avant le départ de la voiture; madame Chéron n'en parla point à Emilie, elles se séparèrent en arrivant.
Le lendemain matin Emilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l'écriture: elle la reçut d'une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d'où elle venait. Emilie, avec sa permission, la décacheta: et voyant la signature de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tâchait d'en juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu'elle n'en avait attendu: Emilie n'avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il déclarait qu'il ne recevrait son congé que d'Emilie seule, et il la conjurait de le recevoir le soir même. En lisant, elle s'étonnait que madame Chéron eût montré autant de modération; et la regardant timidement, elle lui dit d'un ton triste: Que vais-je répondre?
—Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne. Emilie osait à peine croire ce qu'elle entendait.—Non, restez, ajouta madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l'encre et du papier. Emilie n'osant se fier aux émotions qu'elle éprouvait, pouvait à peine les soutenir: la surprise eût été moins grande, si elle avait entendu la veille ce que madame Chéron n'avait point oublié, que Valancourt était le neveu de madame Clairval.
Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le résultat fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie fût appelée. Quand elle entra, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et d'espérance.
Nous parlions d'affaire, dit madame Chéron: le chevalier me disait que feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney sa mère: j'aurais voulu qu'il m'eût parlé plus tôt de sa parenté avec madame Clairval, je l'aurais regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma maison. Valancourt salua et allait se présenter à Emilie; madame Chéron le prévint: J'ai consenti que vous reçussiez ses visites; et quoique je ne prétende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je regarderai l'union qu'il désire comme un événement qui pourra avoir lieu dans quelques années, si le chevalier s'avance au service, et si sa situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous aussi, Emilie, que, jusqu'à ce moment, j'interdis positivement toute idée de mariage.
La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle était prête à se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrassé qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation, quelque honoré que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort à craindre, qu'à peine j'ose espérer.
—Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla tellement Valancourt, que s'il eût été seulement spectateur de cette scène, il n'aurait pu s'empêcher de rire.
—Jusqu'à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de vos bontés, dit-il d'une voix basse; jusqu'à ce qu'elle me permette d'espérer...
—Eh! c'est là tout, interrompit madame Chéron; je me charge bien de répondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise à ma garde, et je prétends qu'en toute chose ma volonté devienne la sienne.
En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie et Valancourt dans un égal embarras.
La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l'avenir; et avec plus de prudence que d'humanité, elle avait absolument et sévèrement rejeté sa demande: elle désirait que sa nièce fît un grand mariage, non pas qu'elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la fortune sont supposés procurer; mais elle voulait partager l'importance qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt était neveu d'une personne comme madame Clairval, elle désira une union dont l'éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune, en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu'à aucune ouverture de Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une fille: Valancourt ne l'avait point oublié, et comptait si peu sur aucun héritage du côté de madame Clairval, qu'il n'avait pas même parlé d'elle dans sa première conversation avec madame Chéron; mais quelle que pût être à l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance lui procurait à elle-même était certaine, puisque l'existence de madame Clairval faisait l'envie de tout le monde, et était un sujet d'émulation pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence.
De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et Emilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de douceur au présent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient, ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l'attachement même qui faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie pour sa nièce.
Montoni devint aussi l'hôte journalier du château. Emilie fut forcée de s'apercevoir qu'il était l'amant de sa tante, et amant favorisé.
Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près de Toulouse; ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de goût. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits étaient faits l'un pour l'autre; et qu'avec le même goût, la même noblesse de sentiments, eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux.