CHAPITRE XIX.

Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque constamment le corps de sa malheureuse tante. Son cœur, profondément touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.

Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort. Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du moins précipité la fin.

Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la chapelle.

Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier, que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle secousse.

Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume bizarre de ces Condottieri penchés avec leurs torches sur le tombeau où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière, faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni.

Funérailles de madame Montoni.

Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des Condottieri le retint. En retournant aux cours, ils se permirent d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa tendre expression de pitié, avaient ému le cœur d'Emilie.

Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que, sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un stratagème en œuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder. C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage; il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni, qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien.

C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière. Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte de papiers dont il paraissait prendre lecture.

—Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance, il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son devoir.

—Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer mon ressentiment par une réclamation injuste.

Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence.

Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux.

Emilie lui dit d'un ton calme:

—Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.

—Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma justice.

—De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à craindre; j'ai tout à espérer.

Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il allait lui dire.

—Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me forcez à vous préparer.

—Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression.

—Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons si vous souffrirez de même.

Emilie garda le silence, et il sortit.

En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt, elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser surprendre, si elle essayait de les lire.

Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été.

Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et, en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de sa pensée.

Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre qu'Emilie elle-même de savoir.

Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.

—On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie.

—Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non, elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison.

Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de sujet et parla de la France.

Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont aimé à peindre.

Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté. C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la dernière conduite tenue par Montoni.

En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées, s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté; mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la replonger dans les angoisses du doute.

Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres, et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la fenêtre qui le terminait.

Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui murmurait à son oreille.

Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle demanda qui est-ce qui la tenait?

—C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?

Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.

—Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de Dieu, laissez-moi.

—Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas l'échange.

Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer.

—Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense.

—Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi, et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la cruauté de m'insulter ainsi?

—Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me connaissez-vous pas?

Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.

—Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me lâchiez à cet instant.

—Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude. Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui la composent; vous seule méritez mon amour.

Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément. Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.

Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.

Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules interrompaient, aidait ses tendres rêveries.

Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous de la sienne.

Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir, c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son cœur au milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.)

Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa chère patrie, tout son cœur s'épanouit à la mémoire des temps passés. Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses cruelles souffrances.

A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la tendresse se réunissaient dans son cœur; elle se penchait à la fenêtre pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.

Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.