CHAPITRE XVI.

Emilie saisit la première occasion de s'entretenir seule avec M. Quesnel, au sujet de la vallée. Ses réponses furent brèves, et faites sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui déclara que la disposition qu'il avait faite était une mesure nécessaire, et qu'elle devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j'ai oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d'une circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos amis.

Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glacée; mais avant elle essaya de le détromper au sujet de la note qu'elle avait renfermée dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à l'accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que d'inhumanité. Flatté secrètement par l'alliance d'un noble, dont il avait affecté d'oublier la famille, il était incapable de s'attendrir aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui traçait sa propre ambition.

Emilie vit d'un coup d'œil, dans sa manière, toutes les difficultés qui l'attendaient; et quoiqu'aucune persécution ne pût la faire renoncer à Valancourt pour Morano, son cœur frémissait à l'idée des violences de son oncle.

Elle n'opposa à tant de colère et d'indignation que la dignité douce d'un esprit supérieur; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit qu'à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnaître son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans sa folie, lui-même et Montoni l'abandonneraient certainement au mépris universel.

Le calme dans lequel Emilie s'était maintenue en sa présence l'abandonna quand elle fut seule: elle pleura amèrement; elle répéta plus d'une fois le nom de son père, de son père qu'elle ne voyait plus, et dont elle se rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas! disait-elle, je conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces de la sensibilité. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me livrerai pas à d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans faiblesse l'oppression que je ne puis éviter.

Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de madame Quesnel sur le bord de la Brenta.

Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s'élevaient dans l'éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l'idée qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre à l'obéissance. Cette crainte s'évanouit pourtant en songeant qu'elle était aussi bien en son pouvoir à Venise qu'elle y serait partout ailleurs.

Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti; le souper était servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admirée la veille; les dames se reposèrent sous le portique, jusqu'à ce que MM. Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie s'efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment. Tout à coup une barque s'arrêta aux degrés qui menaient au jardin; Emilie bientôt distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et son air froid parut d'abord le déconcerter; il se remit ensuite, il reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espèce d'adulation dont l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dégoût: elle aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses inférieurs ou ses égaux.

Dès qu'elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se portèrent sur les moyens possibles d'engager le comte à se désister de ses prétentions; sa délicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de lui avouer une liaison déjà formée, et de s'en remettre à sa générosité pour sa délivrance. Néanmoins quand le lendemain il renouvela ses sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son cœur à un homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu'elle put choisir, et blâma sévèrement la conduite qu'on tenait envers elle. Le comte en parut mortifié, mais il n'en persista pas moins dans ses assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrivée l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours.

C'est ainsi que pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie fut rendue malheureuse par l'opiniâtre assiduité de Morano, et par la cruelle domination qu'exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage qu'ils ne l'avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les discours et les menaces étaient également utiles pour amener une prompte conclusion, il y renonça, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir de Montoni. Emilie cependant considérait Venise avec espérance, elle devait s'y trouver soulagée d'une partie des persécutions de Morano; il n'habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses occupations, ne serait pas toujours chez lui.

Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on suivrait à l'égard d'Emilie, et Quesnel promis d'être à Venise aussitôt que le mariage serait consommé.

Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observait le rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d'elle la seule personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit; Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.

Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu'il n'entendait pas être joué plus longtemps; son mariage avec le comte était pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y opposer, et une folie tout à fait inconcevable. On le célébrerait donc sans délai, et, s'il le fallait, sans son consentement.

Emilie, qui jusque-là avait employé les remontrances, eut alors recours aux prières: sa douleur l'empêchait de considérer que, sur un caractère comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, elle n'eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.

—De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait pour qu'on me joue.

Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne l'avait encore fait: le cœur d'Emilie fut touché, elle versa des larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement, et se remit à pleurer.

Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet.

Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son agitation: il en connaissait déjà une partie.

Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino, avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.

Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère.

Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte; mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition soutenue à sa volonté et à son propre bien.—Je vais sortir pour la soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté; elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour réussir dans ses projets.

Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir elle-même trouver le comte.

La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa résolution était invariable. Il mit en œuvre auprès d'elle l'art et l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du cœur; elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à l'idée chérie de Valancourt.

La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie: peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.

Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir, un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords, elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre heureuse.—Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez. Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.

—Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus cruellement que la mienne.

—Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.

—Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en soupirant.

—Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame Montoni.

—Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de rester dans l'état où je suis.

—Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus longtemps.

Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de traverser l'appartement.

Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui seraient nécessaires le lendemain.