CHAPITRE XXXIX.

Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'œil, et s'était levé de grand matin. En allant aux informations, il passa près du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa à la porte, le comte ouvrit lui-même: content de le voir en sûreté, curieux d'apprendre les détails, le baron n'eut pas le temps d'observer la gravité extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses réponses réservées l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de sourire, s'efforça de traiter légèrement ses questions: mais le baron était sérieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave à son tour, lui dit:—Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage, je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hésite point à vous dire que je suis malheureux, et que mon expérience ne m'a pas fait retrouver Ludovico. Excusez ma réserve sur les incidents de cette nuit.—Mais où est Henri? dit le comte surpris et déconcerté de ce refus.—Il est chez lui, répliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne le pas interroger.—Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque cela vous déplairait.—N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez être certain que ce ne peut être un événement ordinaire qui m'impose le silence envers un ami de trente ans. Ma réserve, en ce moment, ne doit vous faire douter ni de mon estime ni de mon amitié.

Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses traits portaient encore l'expression de la terreur. Il était muet et pensif, et quand il voulait répondre en plaisantant aux pressantes questions de mademoiselle Béarn, on voyait bien que sa gaieté n'était pas naturelle.

Dans la soirée, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord un mélange de raillerie et de discrétion. Il ne dit rien pourtant de ce qui était arrivé. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le résultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que l'appartement fût fréquenté par des esprits, il devint plus sérieux: puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chère Emilie, ne souffrez pas que madame l'abbesse gâte votre jugement avec toutes ces idées. Elle pourrait vous apprendre à trouver un revenant dans toutes les chambres obscures.—Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans l'unique motif d'épouvanter les âmes timides. Il se tut, rêva quelques moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela.

Il se retira bientôt après; Emilie rejoignit les religieuses, et fut surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait très-soigneusement cachée.

Quand les religieuses furent retirées, Emilie se souvint du rendez-vous que lui avait donné la sœur Françoise; elle la trouva dans sa cellule, en prières, à genoux devant une petite table; elle avait devant elle une image; au-dessus était une lampe qui éclairait sa petite chambre. Elle tourna la tête quand on ouvrit la porte, et fit signe à Emilie d'entrer; Emilie se plaça en silence sur le lit de la religieuse, jusqu'à ce que sa prière fût finie. Sœur Françoise se releva, prit la lampe, et la remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains, à côté d'un sablier simple. Elle fut émue; la religieuse ne s'en aperçut pas, et s'assit près d'elle sur sa couche.—Votre curiosité, ma sœur, dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de remarquable à découvrir dans l'histoire de la pauvre Agnès. J'ai évité de parler d'elle en présence de nos sœurs, parce que je ne veux pas leur apprendre son crime.—Je suis flattée de votre confiance, dit Emilie; je n'en abuserai pas.—Sœur Agnès, reprit la religieuse, est d'une famille noble; la dignité de son air a pu déjà vous le faire soupçonner; mais je ne veux pas déshonorer son nom en le révélant. L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aimée par un gentilhomme très-peu riche; et son père, à ce que j'ai appris, l'ayant mariée à un seigneur qu'elle haïssait, une passion mal contenue fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les vœux du mariage: ce crime fut découvert, et son époux l'eût sacrifiée à sa vengeance, si son père n'eût trouvé moyen de la mettre hors de son pouvoir. Je n'ai jamais pu découvrir comment il y avait réussi. Il l'enferma dans ce couvent, et la détermina à y prendre le voile. On répandit dans le monde qu'elle était morte; le père, pour sauver sa fille, concourut à confirmer ce bruit, et fit même croire à son époux qu'elle était victime de sa fureur jalouse.—Vous paraissez surprise, ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.—De grâce, continuez, dit Emilie; elle m'intéresse.—Vous savez tout, reprit la sœur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le cœur d'Agnès entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle allait embrasser dans notre état, a causé à la fin le dérangement de sa raison. D'abord elle était ou violente ou abattue par intervalles; elle prit ensuite une mélancolie habituelle; elle est parfois troublée par des accès de délire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils sont plus fréquents.

Sœur Françoise raconte à Emilie l'histoire d'Agnès.

—Cela est étrange, dit Emilie; mais il y a des moments où je crois me rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle aussi. Je n'avais certainement jamais vu sœur Agnès avant d'entrer dans ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre souvenir.—Vous avez pris de l'intérêt à sa mélancolie, dit sœur Françoise; l'impression que vous en avez reçue trompe sans doute votre imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance entre vous et Agnès que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs. Elle a toujours demeuré dans ce couvent depuis que vous êtes au monde.—Est-il bien vrai? dit Emilie.—Oui, reprit Françoise; pourquoi cela vous surprend-il?

Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit enfin:—C'est à peu près vers le même temps que la marquise de Villeroi est morte.—La remarque est singulière, dit Françoise.

Durant les jours qui succédèrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excès de son agitation.

—Je n'en puis plus, répondit-il à ses questions empressées; je vais m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillité. Ma fille et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix à son château. Il est situé dans un vallon des Pyrénées, ouvert sur la Gascogne. J'ai pensé, Emilie, que si vous alliez à la Vallée, nous pourrions faire ensemble une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de vous escorter jusque chez vous.

Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, obligée de se rendre à Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agréable.—Quand vous serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu'à une petite distance de la vallée. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir je goûterai à vous recevoir, ainsi que Blanche.

Le comte, après quelques détails sur ses projets de voyage et les arrangements d'Emilie, prit congé d'elle. Peu de jours après, une lettre de M. Quesnel informa Emilie qu'il était à Toulouse, que la vallée était libre, qu'il la priait de se hâter, parce qu'il l'attendrait à Toulouse, et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hésita pas; elle fit ses adieux au comte et à toute sa famille, avec laquelle était encore Dupont; elle les fit à ses amies du couvent, et partit ensuite pour Toulouse, accompagnée de la malheureuse Annette, et d'un domestique de confiance qui appartenait au comte.

Emilie poursuivit son voyage sans accident à travers les plaines du Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui était devenue la sienne.

Le concierge ouvrit aussitôt; le carrosse tourna dans la cour; elle descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un grand salon boisé de chêne, où, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait forcé de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, après tout, n'eut aucune peine d'être privée de sa présence, puisqu'un aussi brusque départ annonçait une indifférence aussi complète qu'auparavant. Cette lettre contenait des détails sur tous les arrangements qu'il avait faits pour elle, et sur les affaires qui lui restaient à terminer. Le peu d'intérêt que M. Quesnel prenait à elle n'occupa pas longtemps les pensées d'Emilie; elles se reportèrent aux personnes qu'elle avait vues jadis dans ce château, et surtout à l'imprudente et infortunée madame Montoni; elle avait déjeuné avec elle dans cette même salle, le matin de son départ pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout ce qu'elle-même avait souffert dans ce moment, et les riantes espérances dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournèrent par hasard sur une large fenêtre; elle vit le jardin, et le passé parla plus vivement à son cœur: elle vit cette avenue où, la veille du voyage, elle s'était séparée de Valancourt. Son anxiété, l'intérêt si touchant qu'il témoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il lui avait faites pour qu'elle ne se livrât point à l'autorité de Montoni, la vérité de sa tendresse, tout revenait à sa mémoire. Il lui parut presque impossible que Valancourt se fût rendu indigne d'elle; elle doutait de tous les rapports, et même de ses propres paroles, qui confirmaient celles du comte de Villefort. Accablée des souvenirs que la vue de cette allée lui causait, elle se retira brusquement de la fenêtre, et se jeta dans un fauteuil, abîmée dans sa vive douleur. Annette entra bientôt en lui apportant quelques rafraîchissements, et la tira de sa rêverie.

Dès le lendemain, de sérieuses occupations la tirèrent de sa mélancolie: elle désirait de quitter Toulouse, et se rendre à la vallée; elle prit des renseignements sur l'état de ses propriétés, et acheva de les régler, d'après les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant effort pour attacher sa pensée à de pareils objets; mais elle en eut sa récompense, et éprouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le plus sûr remède contre la tristesse.

Son indisposition, ses affaires avaient déjà prolongé son séjour à Toulouse au delà du terme qu'elle avait fixé; elle ne voulait point alors s'éloigner du seul lieu où elle pût se procurer quelque instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant où la vallée exigea sa présence: elle reçut une lettre de Blanche, qui l'informait que le comte et elle, qui étaient alors chez le baron de Sainte-Foix, se proposaient à leur retour de s'arrêter à la vallée, si elle y était. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec l'espoir de la ramener au château de Blangy.

Emilie répondit à son amie; elle annonça qu'elle serait à la vallée sous peu de jours, et fit, très à la hâte, les préparatifs de son voyage. Elle quitta donc Toulouse, en s'efforçant de croire que, si quelque accident fût arrivé à Valancourt, elle l'aurait découvert dans un si long intervalle.

Le soir qui précéda son départ, elle alla prendre congé de la terrasse et du pavillon. Le jour avait été fort chaud; une petite pluie, qui tomba au coucher du soleil, avait rafraîchi l'air, et avait répandu sur les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafraîchir les regards; les feuilles chargées de gouttes de pluie brillaient aux derniers rayons du soleil. L'air était embaumé des parfums que l'humidité faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre elle-même; mais le beau point de vue qu'Emilie découvrait de la terrasse n'était plus, pour ses regards, un sujet de délices; ils erraient sans plaisir sur toute la contrée. Elle soupirait, et se trouvait tellement abattue, qu'elle ne pouvait penser à revoir la vallée sans verser un torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprès d'une jalousie ouverte, et considéra les montagnes lointaines qui bordaient la Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil eût cessé d'éclairer la plaine.—Hélas! disait-elle, je retourne près de vous, dont je fus si longtemps éloignée; mais je ne trouverai plus les parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus là pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si tendre et si douce; tout sera désert, tout sera muet dans ce séjour, où j'étais jadis si gaie et si heureuse.

Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la vallée avait été pour elle; mais, après ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours; elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possédait, en regrettant ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et n'aperçut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre.