I

LES PASSIONS

EUPHORION.—Je ne veux pas plus longtemps tenir à terre; laissez mes mains, laissez mes boucles, laissez donc mes vêtements, ils sont à moi…

HELÈNE ET FAUST.—O pétulance! ô délire! On dirait un cor qui sonne sur la vallée et sur le bois. A peine un jour serein donné tu tends à t'élancer, du point où le vertige t'a pris, dans un espace plein de douleurs…

Goethe.

TU VIS, JE BOIS L'AZUR…

Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,
Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin,
Je ne sais pas le jour, où, moins sûr et moins sage,
Tu me feras mourir de faim.

Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit,
J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année
Où je devrai souffrir de toi.

Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,
Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,
Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches
Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
Cherchent à retenir dans leur errante bouche
L'ombre d'un papillon volant.

Tu t'en vas, cher navire, et la mer qui te berce
Te vante de lointains et plus brûlants transports.
Pourtant, la cargaison du monde se déverse
Dans mon vaste et tranquille port.

Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
Ressemblent à la source écartant les roseaux.
Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
Dans l'ouragan de mon repos!

Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent,
Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens
Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,
Les lotus des fleuves indiens?

Hélas! quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
Je songe à la terrible et funèbre paresse
Qui viendra t'engourdir un jour.

Toi si gai, si content, si rapide et si brave,
Qui règnes sur l'espoir ainsi qu'un conquérant,
Tu rejoindras aussi ce grand peuple d'esclaves
Qui gît, muet et tolérant.

Je le vois comme un point délicat et solide
Par delà les instants, les horizons, les eaux,
Isolé, fascinant comme les Pyramides,
Ton étroit et fixe tombeau;

Et je regarde avec une affreuse tristesse,
Au bout d'un avenir que je ne verrai pas,
Ce mur qui te résiste et ce lieu où tu cesses,
Ce lit où s'arrêtent tes pas!

Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,
Mort comme le Thébain lançant ses javelots,
Comme ce danseur grec dont j'ai pesé la cendre
Dans un musée, au bord des flots.

—J'ai vu sous le soleil d'un antique rivage
Qui subit la chaleur comme un céleste affront,
Des squelettes légers au fond des sarcophages,
Et j'ai touché leurs faibles fronts.

Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,
J'étais déjà ce mort, mais encor palpitant,
Car de ces ossements à mon corps tendre et preste
Il faut le cours d'un peu de temps…

Je l'accepte pour moi ce sort si noir, si rude,
Je veux être ces yeux que l'infini creusait;
Mais, palmier de ma joie et de ma solitude,
Vous avec qui je me taisais,

Vous à qui j'ai donné, sans même vous le dire,
Comme un prince remet son épée au vainqueur,
La grâce de régner sur le mystique empire
Où, comme un Nil, s'épand mon coeur,

Vous en qui, flot mouvant, j'ai brisé tout ensemble,
Mes rêves, mes défauts, ma peine et ma gaîté,
Comme un palais debout qui se défait et tremble
Au miroir d'un lac agité,

Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrôle
Dans cette armée en proie aux livides torpeurs,
Et que, réduit, le cou rentré dans les épaules,
Vous ayez l'aspect de la peur?

Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille,
Germe qui se rendort dans l'oeuf universel,
Vous soyez cette cire âcre, dont les abeilles
Ecartent leur vol fraternel!

N'est-il pas suffisant que déjà moi je parte,
Que j'aille me mêler aux fantômes hagards,
Moi qui, plus qu'Andromaque et qu'Hélène de Sparte,
Ai vu guerroyer des regards?

Mon enfant, je me hais, je méprise mon âme,
Ce détestable orgueil qu'ont les filles des rois,
Puisque je ne peux pas être un rempart de flamme
Entre la triste mort et toi!

Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
A cette éternité du temps et de l'espace
Dont tu ne pourras pas sortir.

—O beauté des printemps, alacrité des neiges,
Rassurantes parois du vase immense et clos
Où, comme de joyeux et fidèles arpèges,
Tout monte et chante sans repos!…

J'AI TANT RÊVE PAR VOUS…

J'ai tant rêvé par vous, et d'un coeur si prodigue,
Qu'il m'a fallu vous vaincre ainsi qu'en un combat;
J'ai construit ma raison comme on fait une digue,
Pour que l'eau de la mer ne m'envahisse pas.

J'avais tant confondu votre aspect et le monde,
Les senteurs que l'espace échangeait avec vous,
Que, dans ma solitude éparse et vagabonde,
J'ai partout retrouvé vos mains et vos genoux.

Je vous voyais pareil à la neuve campagne,
Réticente et gonflée au mois de mars; pareil
Au lis, dans le sermon divin sur la montagne;
Pareil à ces soirs clairs qui tombent du soleil;

Pareil au groupe étroit de l'agneau et du pâtre,
Et vos yeux, où le temps flâne et semble en retard,
M'enveloppaient ainsi que ces vapeurs bleuâtres
Qui s'échappent des bois comme un plus long regard.

Si j'avais, chaque fois que la douleur s'exhale,
Ajouté quelque pierre à quelque monument,
Mon amour monterait comme une cathédrale
Compacte, transparente, où Dieu luit par moment.

Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage,
Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts,
Regarder quel éclat a votre vrai visage,
Et si vous ressemblez à ce que j'ai souffert…

L'AMITIE

«Je t'apporte le prix de ton bienfait…»

Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête
Dispersera son feu,
Mais vous serez encor vivant comme vous êtes
Si je survis un peu.

Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière
Et de si beaux contours,
Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,
Je prolonge vos jours.

Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être
Si dûment mélangé,
Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître
Sans que rien soit changé;

Le jour où l'un se lève et devant l'autre passe
Dans le noir paradis,
Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse
D'avoir beaucoup senti;

Je ne chercherai pas à retarder encore
L'instant de n'être plus;
Ayant tout honoré, les couchants et l'aurore,
La mort aussi m'a plu.

Bien des fronts sont glacés qui doivent nous attendre,
Nous serons bien reçus,
La terre sera moins pesante à mon corps tendre
Que quand j'étais dessus.

Sans remuer la lèvre et sans troubler personne,
L'on poursuit ses débats;
Il règne un calme immense où le rêve résonne,
Au royaume d'en-bas.

Le temps n'existe point, il n'est plus de distance
Sous le sol noir et brun;
Un long couloir, uni, parcourt toute la France,
Le monde ne fait qu'un;

C'est là, dans cette paix immuable et divine
Où tout est éternel,
Que nous partagerons, âmes toujours voisines,
Le froment et le sel.

Vous me direz: «Voyez, le printemps clair, immense,
C'est ici qu'il naissait;
La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence.»
Je répondrai: «Je sais.»

Et puis, nous nous tairons; par habitude ancienne
Vous direz: «A demain.»
Vous me tendrez votre âme et j'y mettrai la mienne,
Puis, tenant votre main

Je verrai, déchirant les limbes et leurs portes,
S'élançant de mes os,
Un rosier diriger sa marche sûre et forte
Vers le soleil si beau…

TU T'ELOIGNES, CHER ÊTRE…

Tu t'éloignes, cher être, et mon coeur assidu
Surveille ta présence, au lointain scintillante;
Te souviens-tu du temps où, les regards tendus
Vers l'espace, ma main entre tes mains gisante,
J'exigeai de régner sur la mer de Lépante,
Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus,
Où l'orgueil et l'amour halettent confondus?

A présent, épuisée, immobile ou errante,
J'abdique sans effort le destin qui m'est dû.
Quel faste comblerait une âme indifférente?

Je n'ai besoin de rien, puisque je t'ai perdu…

J'ESPÈRE DE MOURIR…

J'espère de mourir d'une mort lente et forte,
Que mon esprit verra doucement approcher
Comme on voit une soeur entrebâiller la porte,
Qui sourit simplement et qui vient vous chercher.

Je lui dirai: Venez, chère mort, je vous aime,
Après mes longs travaux, voici vos nobles jeux.
J'ai longtemps refusé votre secours suprême,
Car si le corps est las, l'esprit est courageux.

Mais venez, délivrez un courage qui s'use,
Abrégez le combat, rendez à l'univers
L'immense poésie embuée et confuse
Dont mon âme et mon corps ont si longtemps souffert!

Les torrents des rochers, le sable blond des rives,
Les vaisseaux balancés, l'Automne dans les bois,
Les bêtes des forêts, surprises et captives,
Méditaient dans mon coeur et gémissaient en moi!

O mort, laissez-les fuir vers la forêt puissante,
Ces fauves compagnons de mon silence ardent!
Que leur native ardeur, féroce et caressante,
Peuple la chaude nuit d'un murmure obsédant.

Ce n'était pas mon droit de garder dans mon être
Un aspect plus divin de la création;
De savoir tout aimer, de pouvoir tout connaître
Par les secrets chemins de l'inspiration!

Ce n'était pas mon droit, aussi la destinée,
Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit,
Attaquait de sa main habile et forcenée
Le sublime butin qui me comble et me nuit.

Mais venez, chère mort; mon âme vous appelle,
Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.
Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle,
Et recueille la voix du plus las des humains:

—Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,
Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,
Et qui, toujours troublés par de changeants visages,
Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

Prenez ce coeur puissant qu'un faible corps opprime,
Et qui, heurtant sans fin ses étroites parois,
Eut l'attrait du divin et le pouvoir des cimes,
Et s'élevait aux cieux comme la pierre choit.

Ah! vraiment le tombeau qui dévore et qui ronge,
Le sol, tout composé d'étranges corrosifs,
L'ombre fade et mouillée où les racines plongent,
Le nid de la corneille au noir sommet des ifs,

Pourront-ils m'accorder cette paix sans seconde,
Sommeil que mon labeur tenace a mérité,
Et saurai-je, en mourant, restituer au monde
Ce grand abus d'amour, de rêve et de clarté?

Hélas! je voudrais bien ne plus être orgueilleuse,
Mais ce que j'ai souffert m'arrache un cri vainqueur.
Pour élancer encor ma voix tempétueuse
Il faudrait une foule, et qui n'aurait qu'un coeur!

QUE M'IMPORTE AUJOURD'HUI…

Que m'importe aujourd'hui qu'un monde disparaisse!
Puisque tu vis, le temps peut glacer les étés,
Rien ne peut me frustrer de la sainte allégresse
Que ton corps ait été!

Même lorsque la mort finira mon extase,
Quand toi-même seras dans l'ombre disparu,
Je bénirai le sol qui fut le flanc du vase
Où tes pieds ont couru!

—Tu viens, l'air retentit, ta main ouvre la porte,
Je vois que tout l'espace est orné de tes yeux,
Tu te tais avec moi, que veux-tu qu'on m'apporte,
A moi qui suis le feu?

La nuit, je me réveille, et comme une blessure,
Mon rêve déchiré te cherche aux alentours,
Et je suis cet avare éperdu, qui s'assure
Que son or luit toujours.

Je constate ta vie en respirant, mon souffle
N'est que la certitude et le reflet du tien,
Déjà je m'enfuyais de ce monde où je souffre,
C'est toi qui me retiens.

Parfois je t'aime avec un silence de tombe,
Avec un vaste esprit, calme, tiède, terni,
Et mon coeur pend sur toi comme une pierre tombe
Dans le vide infini!

J'habite un lieu secret, ardent, mystique et vague
Où tout agit pour toi, où mon être est néant;
Mais le vaisseau alerte est porté par la vague,
Je suis ton Océan!

Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,
Déployée et chantant ainsi que les forêts,
J'écoutais la Nature, insondable et féconde,
Me livrer des secrets.

Je me sentais le coeur qu'un Dieu puissant préfère,
L'anneau toujours intact et toujours traversé
Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,
L'avenir au passé.

A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot par l'orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli!

—Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite,
Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,
Et tout l'azur qui luit dans mon coeur sans limites,
Mais resserré sur toi.

Je compte l'âge immense et pesant de la terre
Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux,
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.

C'est toi l'ordre, la loi, la clarté, le symbole,
Le signe exact et bref par qui tout est certain,
Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,
Au retour du matin.

—J'ai longtemps repoussé l'approche de l'ivresse,
L'encens, la myrrhe et l'or que portaient les trois rois;
Je disais: «Ce bonheur, s'il se peut, ô Sagesse,
Qu'il passe loin de moi!

Qu'il passe loin de moi cet odorant calice;
Même en mourant de soif, je peux le refuser,
Si la consomption, les orgueils, le cilice
Protègent du baiser.»

—Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes,
M'indiquait en riant mon martyre ébloui.
L'avenir aimanté déjà vers nous s'allonge,
Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit: Prends, goûte, possède, espère,
Ta conscience aussi trouvera bien son lot,
Car l'amour, radieux comme un verger prospère,
Est gonflé de sanglots:

De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage
Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt
Dans l'empire implacable et sacré du courage,
Quand on fuit le bonheur!

Et je disais: «Seigneur, ce bien, ce mal suprême,
Ma chaste volonté ne veut pas le saisir,
Mais mon être infini est autour de moi-même
Un cercle de désir;

Des générations, des siècles, des mémoires
Ont mis leur espérance et leur attente en moi;
Je suis le lieu choisi où leur mystique histoire
Veut périr sur la croix.»

Une âpre, une divine, une ineffable étreinte,
Un baiser que le temps n'a pas encor donné
Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte,
Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins des émeutes d'Athènes
Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflammé,
Que la Minerve d'or, debout sur les fontaines,
Ne pouvait pas calmer…

—J'accepte le bonheur comme une austère joie,
Comme un danger robuste, actif et surhumain;
J'obéis en soldat que la Victoire emploie
A mourir en chemin:

Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles,
Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os
Viennent rêver le soir sur les champs de bataille
Où gisent les héros…

JE DORMAIS, JE M'EVEILLE…

Je dormais, je m'éveille, et je sens mon malheur.
—Comme un coup de canon qu'on tire dans le coeur,
Vous éclatez en moi, douleur retentissante!

Un instant de sommeil est un faible rempart
Contre la Destinée, assurée et puissante.

Ne verrai-je jamais vos fraternels regards,
N'entendrai-je jamais votre voix rassurante?
Quoi! Même avant la mort, il est de tels départs?
Qui parle en moi? Mon corps, mes pensers sont épars.
Je ne distingue plus ma chambre familière;
Peut-être ma raison a perdu sa lumière?
Un aussi grand chagrin n'est pas net aussitôt;
J'essaierai, mais pourrai-je accepter ce fardeau?

Que seront mes repos, que seront mes voyages
Si je ne vois jamais l'air de votre visage?
Mon esprit, comme une âpre et morne éternité,
Embrasse un monde mort, des astres dévastés.
Je ne peux plus savoir, tant ma vie est exsangue,
Si c'est vous, ou si c'est l'univers qui me manque.
Et même en songe, dans la pensive clarté,
Je me débats encor pour ne pas vous quitter…

ON NE PEUT RIEN VOULOIR…

On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive,
Je ne vous aime pas aujourd'hui tant qu'hier,
Mon coeur n'est plus une eau courant vers votre rive,
Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers.

Je sais que l'air est beau, que c'est le temps qui brille,
Que la clarté du jour ne me vient pas de vous,
Et j'entends mon orgueil qui me dit: «Chère fille,
Je suis votre refuge éternel et jaloux.

«Quoi, vous vouliez trahir le désir et l'attente?
Vous vouliez étancher votre soif d'infini?
Vous, reine du désert, qui dormez sous la tente,
Et dont le coeur vorace est toujours impuni?

«Vous qui rêviez la nuit comme un palmier d'Afrique
A qui le vaste ciel arrache des parfums,
Vous avez souhaité cet humble amour unique
Où les pleurs consolés tarissent un à un!

«Vous avez souhaité la tendresse peureuse,
L'élan et la stupeur de l'antique animal;
On n'est pas à la fois enivrée et heureuse,
L'univers dans vos bras n'aura pas de rival;

«Comme le Sahara suffoqué par le sable
Vous brûlerez en vain, sans qu'un limpide amour
Verse à votre chaleur son torrent respirable,
Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours…»

—Et, tandis que j'entends cette voix forte et brève,
Je regarde vos mains, en qui j'ai fait tenir
Le flambeau, la moisson, l'évangile et le glaive,
Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bénir.

Je regarde votre humble et délicat visage
Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
Car tous les continents et tous les paysages
Faisaient de votre front mon sensible univers.

—Vous n'êtes plus pour moi ces jardins de Vérone
Où le verdâtre ciel, gisant dans les cyprès,
Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne
A quelque ange éperdu qui le baise en secret.

Vous n'êtes plus la France et le doux soir d'Hendaye,
La cloche, les passants, le vent salé, le sol,
Toute cette vigueur d'un rocher qui tressaille
Au son du fifre basque et du luth espagnol;

Vous n'êtes plus l'Espagne, où, comme un couteau courbe
Le croissant de la lune est planté dans le ciel,
Où tout a la fureur prompte, funèbre et fourbe
Du désir satanique et providentiel.

Vous n'êtes plus ces bois sacrés des bords de l'Oise,
Ce silence épuré, studieux, musical,
Ce sublime préau monastique, où l'on croise
Le songe d'Héloïse et les yeux de Pascal.

Vous n'êtes plus pour moi les faubourgs du Bosphore
Où le veilleur de nuit, compagnon des voleurs,
Annonce que le temps coule de son amphore
Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs.

—Ces soleils exaltés, ces oeillets, ces cantiques,
Ces accablants bonheurs, ces éclairs dans la nuit,
Désormais dormiront dans mon coeur léthargique
Qui veut se repentir autant qu'il vous a nui;

Allez vers votre simple et calme destinée;
Et comme la lueur d'un phare diligent
Suit longtemps sur la mer les barques étonnées,
Je verserai sur vous ma lumière d'argent…

UN JOUR, ON AVAIT TANT SOUFFERT…

Un jour, on avait tant souffert, que le coeur même,
Qui toujours rebondit comme un bouclier d'or,
Avait dit: «Je consens, pauvre âme et pauvre corps,
A ce que vous viviez désormais comme on dort,
A l'abri de l'angoisse et de l'ardeur suprême…»

Et l'on vivait; les yeux ne reconnaissaient pas
Les matins, la cité, l'azur natal, le fleuve;
Toute chose semblait à la fois vieille et neuve;
Sans que le pain nourrisse et sans que l'eau abreuve
On respirait pourtant, comme un feu mince et bas.
Et l'on songeait: du moins, si rien n'a plus sa grâce,
Si ma vie arrachée a rejoint dans l'espace
Le morne labyrinthe où sont les Pharaons;
Si je suis étrangère à ma voix, à mon nom;
Si je suis, au milieu des raisins de l'automne,
Un arbre foudroyé que la récolte étonne,
Je ne connaîtrai plus ces supplices charnels
Qui sont, de l'homme au sort, un reproche éternel.
Calme, lasse, le coeur rompu comme une cible,
J'entrerai dans la mort comme un hôte insensible…

—Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,
Les sublimes amours qui nous ont harassés,
Les fauves bondissants, témoins de nos délires,
Ont suivi lentement le doux chant de la lyre
Jusque sur la montagne où nous nous consolions;
Les voici remuants, les chacals, les lions
Dont la soif et la faim nous font un long cortège…
—J'avais cru, mon enfant, que le passé protège,
Que l'esprit est plus sage et le coeur plus étroit,
Que la main garde un peu de cette altière neige
Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids
Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.
Mais hélas! quel orage étincelant m'assiège?
Lourde comme l'Asie et ses palais de rois,
Je suis pleine de force et de douleur pour toi!

JE ME DEFENDS DE TOI…

Je me défends de toi chaque fois que je veille,
J'interdis à mon vif regard, à mon oreille,
De visiter avec leur tumulte empressé
Ce coeur désordonné où tes yeux sont fixés.
J'erre hors de moi-même en négligeant la place
Où ton clair souvenir m'exalte et me terrasse.
Je refuse à ma vie un baume essentiel.
Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel
Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,
Où la plaintive faim brusquement me réclame…
—Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi,
Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit.
Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine.
Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine
Par tout l'intérieur et par tout le dehors.
Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.
Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève;
Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.
Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,
Dans un monde infini où l'on ne tient que deux.
Un mur prudent et fort nous sépare des hommes,
Rien d'humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.
Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous;
Je recherche la mort en pressant tes genoux,
Tant mon amour a hâte et soif d'un sort extrême,
Et tu n'existes plus pour mon coeur, tant je t'aime!
Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.
—Ce terrible moment est si brûlant, si beau,
Que lorsque lentement l'aube teint ma fenêtre,
C'est en me réveillant que je crois cesser d'être…

LA DOULEUR

«Lion, supporte avec courage ton sort intolérable!»
HERODOTE.

Quand la douleur est vaste, ardente, sans mélange,
Quand elle aveugle ainsi qu'un ténébreux soleil,
Elle est dans l'eau qu'on boit et dans le pain qu'on mange,
Et dans les rideaux du sommeil!

Comme l'odeur du sel sur les routes marines,
Comme les chauds parfums de Corse ou d'Orient,
Elle emplit le poumon, étourdit la narine,
Et griffe ainsi qu'un diamant!

Les arceaux de l'azur, le fier tranchant des cimes,
La longueur des cités et leurs hauts monuments,
Ne sont qu'une eau rampante et qu'un grisâtre abîme
Auprès de son envolement!

—Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie!
Attachez à mon cou vos froids colliers de fer;
Qu'importent l'esclavage et la dure agonie,
Je vois les mondes entr'ouverts!

J'ai vu l'immensité moins vaste que mon être;
L'espace est un noyau que mon coeur contenait;
Je sais ce qu'est avoir, je sais ce qu'est connaître,
J'englobe ce qui meurt et naît!

L'ange qui fit rêver Jésus sur la montagne,
Qui lui montra le monde et tenta son esprit,
M'a, dans les calmes soirs des verdâtres campagnes,
Tout soupiré et tout appris!

Serai-je désormais l'ermite magnanime
Qui vit de son secret, par-delà les humains?
Pourrai-je conserver, dédaigneuse victime,
La solitude de mes mains?

Pourrai-je, quand résonne, ô Printemps, ta cadence,
Ivre du seul orgueil et des seules pitiés,
Ecouter la secrète et chaste confidence
Qui va des soleils à mes pieds?

O Douleur! je comprends, arrêtez vos batailles:
Au travers de mes pleurs j'entrevois vos projets;
Un chaud pressentiment m'éblouit et m'assaille;
C'est dans ce feu que je plongeais!

Je sais,—moi qui vous tiens, vous respire, vous touche,
Moi qui vis contre vous et qui bois votre vin
Dans un dur gobelet collé contre ma bouche,—
Quel est votre dessein divin;

Vous préparez la vie avec vos sombres armes,
Le corps que vous brisez rêve d'éternité,
Hélas! les purs sanglots, les tremblements, les larmes
Aspirent à la volupté!

SEIGNEUR, POURQUOI L'AMOUR…

Seigneur, pourquoi l'amour et son divin supplice
Sont-ils, entre deux coeurs noblement rapprochés,
Comme un glaive qui rend une inique justice,
Et qui toujours châtie un mystique péché?

Tour à tour l'un des deux est votre humble victime,
Il doute, il est brûlant, bondissant, abattu;
Les regards hébétés il mesure l'abîme
Où le buisson ardent parlait, et puis s'est tu…

—Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte
Que, malgré le courage, on ne peut pas vouloir
Être celui des deux qui chancelle, et qui porte
Tout le poids d'un si lourd et cuisant désespoir;

Faut-il que l'un des deux seulement reste libre,
Que tour à tour l'on ait le calme ou le désir,
Et que l'amour ne soit que l'instable équilibre
D'être celui des deux qui ne va pas mourir?

Faut-il que l'un des deux brusquement se repose
Dans le bonheur amer et puissant d'aimer moins,
Et d'être, à la faveur de cette froide pause,
Non plus le combattant vaincu, mais le témoin;

D'être celui des deux qui n'est pas l'humble esclave
Dont on voit panteler la muette terreur,
Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave,
Font un don infini de soupirs et de pleurs.

—On a besoin parfois de la douleur de l'autre,
De ses bras suppliants, de son front inquiet
Penché comme celui du plus doux des apôtres
Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.

On a besoin de voir sourdre au bord de la vie
Cet ineffable sang des larmes de cristal,
Offrande qui toujours répond à notre envie
D'épier la douleur et son puissant signal;

—Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,
Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,
Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,
Pourrai-je pardonner à mon âme féroce
La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?

LE CHANT DU PRINTEMPS

«O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices universelles, nécessairement infligées aux mortels!» (Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits, soudain, dans l'air humide
Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent;
Sur le vent aminci Février fuit, rapide,
Quelqu'un revient, je sens qu'il vient, c'est le Printemps!

Hôte mystérieux, il est là sous la terre,
Il est près du branchage éploré des forêts,
Il monte, il s'est risqué, il ne peut pas se taire,
Et son premier frisson répand tous ses secrets!

—Il passe, mais personne encore sur la route
Ne peut le soupçonner, je regarde, j'écoute:

—Oui, je t'ai reconnu, sublime Dépouillé!
Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage,
Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés
Cette clarté pensive et ces poignants présages!

Oui, je t'ai reconnu, ton souffle est devant toi
Comme un tiède horizon où flotteront les graines;
Le silence attentif et fourmillant des bois
S'emplit furtivement de ta languide haleine.

Oui, je t'ai reconnu à ce trouble du coeur
Qui arrête ma vie et la rend palpitante,
Je suis la chasseresse ayant surpris l'odeur
De la jeune antilope étourdie et courante!

—Ah! qui me tromperait, Printemps terrible et doux,
Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance,
Je sais ton nom secret que les lis et les loups
Proclameront la nuit dans le puissant silence!

Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert,
Mystérieux, sournois, débordant, formidable,
Qui fait tressaillir l'eau, les écorces, les airs,
Et germer jusqu'aux cieux la cendre impérissable!

C'est toi l'Eros des Grecs, au rire frémissant,
Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique,
Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent
Répond au long appel des astres pathétiques!

C'est toi le renouveau, toi par qui l'aujourd'hui
Est différent d'hier comme le jour de l'ombre;
Toi qui, d'un autre bord où ton royaume luit,
Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel que la soif, que la faim,
Commande par ta voix rapide, active, urgente,
Et du fond des taillis et des gouffres marins
Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes!

—Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants,
Je te suivrai, j'irai sans défense et sans armes
Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps
Comme un fixe regard irrité par les larmes!

Je te suivrai, malgré le souvenir des morts,
Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme,
Malgré mon coeur qui n'est qu'un gémissant effort,
Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

—Mais quoi! ce n'est donc pas le neuf et frais bonheur
Qui ce soir me tentait par son doux sortilège?
Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs,
Hélas! c'est le passé, beau comme un long arpège;

Hélas! c'est le passé, ce courage ingénu,
Ce sublime désir de mourir et de vivre
Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu,
Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre!

Hélas! c'est le passé, ce parfum dans le vent,
Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures,
Cet orgueilleux besoin d'être encor plus vivant,
Et de recommencer, puisqu'hélas! rien ne dure!

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,
Je ne suis que l'ardente et grave prisonnière
Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux,
Qui pleure sur la route et regarde en arrière!

Hélas! c'est le passé que je cherche toujours,
C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible
De retrouver le sacre unique de l'amour,
Et d'aborder encore à cette île sensible
Qui, désormais, n'a plus de barques alentour,
Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible
Où des archers courants nous ont choisis pour cible…

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,
Les senteurs que l'azur épanche,
Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,
Le soleil sur les maisons blanches!

Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais,
Si bien que dans ces jours funestes
Je suis un étranger que nul ne reconnaît,
A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin
Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athènes,
Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,
Du bruit des plaintives fontaines.

Parfois, quand j'apportais entre mes faibles doigts
Le printemps qui luit et frissonne,
Vous me disiez: «Je n'ai de désir que de toi,
Coupe tes mains et me les donne.»

Mais ces dons exaltés n'étaient pas suffisants,
La rose manque à la guirlande,
Je conservais encor la pourpre de mon sang,
Ce soir je vous en fais l'offrande.

—O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau,
Si fier, si rapide et si sage,
Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux,
Et la nuée à son passage!

Que de mon coeur fervent à vos timides mains
Il coule, abondant et sans lie,
Afin que vous ayez, dans le désert humain,
Une coupe toujours emplie.

Déjà mon front plaintif est moins brillant qu'hier,
Mais la douleur ne rend pas laide,
Le visage est sacré quand il est âpre et fier
Comme les sables de Tolède;

Un visage est sacré quand il s'épuise et meurt
Comme un sol que l'été dévaste,
Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs
Font des taches sombres et vastes.

Un destin est sacré quand il a contre lui
Toute une foule qui s'élance,
Et que, sous cet affront, il s'enivre, et qu'il luit
Comme l'olivier et la lance!

Un destin est sacré quand il est ce soldat
Qu'un guerrier somme de se rendre,
Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras,
S'écrie en riant: «Viens le prendre!»

—Je ne rendrai qu'à vous les armes de mon coeur.
Mes dieux qui sont en Crète et dans l'île d'Egine,
Permettent que l'extrême et fidèle langueur
A cet excès de grâce et de douceur s'incline,
Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins,
Ne me verra pliant sous l'angoisse divine,
Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains,
Emmêlant mes genoux, telle qu'on imagine
Cléopâtre enchaînée au triomphe romain…

O MON AMI, SOUFFREZ…

O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes,
Par vos regards éteints, par votre anxiété,
Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes,
Par mon souffle, qui fait bouger vos volontés,

Par votre ardente voix qui s'élève et retombe,
Par votre égarement, par votre air démuni,
Que ma vie a sur vous cet empire infini
Qui vous attache à moi comme un mort à sa tombe!

O mon ami, souffrons, puisque jamais le coeur
Ne convainc qu'en ouvrant plus large sa blessure;
Puisque l'âme est féroce, et puisqu'on ne s'assure
De l'amour que par la douleur!

NOUS N'AVIONS PLUS BESOIN DE PARLER

Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais
Le rêve sillonner votre pensif visage;
Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages,
Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.

L'emmêlement des blés courbés, des ronciers même,
N'était pas plus serré ni plus inextricable
Que notre coeur uni, qui, comme le doux sable
Joignant le grain au grain, ne semble que lui-même.

—Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie
Où nos regards, pareils à ces vases poreux,
A ces alcarazas qu'un halo d'onde noie,
Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux
L'ineffable secret du rêve et de la joie.

Soirs d'Aix! Soirs d'Annecy, ô villes renommées,
Qui mêlez aux senteurs des îles Borromées
Je ne sais quel plus franc et plus candide espoir,
Que j'aimais vos toits bleus, d'où montait la fumée,
Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir
De longs hamacs d'argent où l'âme inanimée
S'abandonnait, tandis que flottait, chaud, précis,
Le subjuguant parfum du café qu'on roussit.

Je revois les soirs d'Aix, l'auberge et ses tonnelles,
La montagne si proche, accostant le ciel pur,
Les frais pétunias entassés sur le mur,
Le char rustique, avec le cheval qu'on dételle.

Et les lacs! Soif des coeurs vous buvez à cette eau
Où passe comme un ange une barque à deux voiles!
Nous répétions tous deux, sans proférer de mots,
L'hymne éternel que dit le silence aux étoiles.

Mon ami, votre esprit et ses nobles soupirs
Semblait plus que le mien altéré de sublime;
Mais déjà vos pensers recherchaient leurs loisirs;
Et la paix, mollement, a comblé vos abîmes…

—C'est en moi seulement que rien ne peut finir.

J'AI VU A TA CONFUSE…

J'ai vu à ta confuse et lente rêverie,
A ton front détourné, douloureux et prudent,
Que mon visage en pleurs, qui s'irrite et qui prie,
Te semble un masque ardent.

En vain ta voix m'enchante et ton regard m'abreuve,
Et mon coeur éclatant se brise dans ta main;
Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve
De mon désir humain.

Tu cherches quel étroit, quel oppressant symbole,
Mêlé de calme espoir, de silence et de Dieu,
Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole,
Ton esprit et mes yeux.

Et tandis que ton coeur, craintif et solitaire,
A mon immense amour n'est pas habitué,
Moi je suis devant toi comme du sang par terre
Quand un homme est tué…

JE MARCHAIS PRÈS DE VOUS…

Je marchais près de vous, dans mon jardin d'enfance.
Le soir uni luisait; une calme innocence
Emanait des chemins, dépliés sous les cieux
Ainsi qu'un long secret franc et silencieux…
On entendait le lac, sur l'escalier de pierre,
Murmurer sa liquide et rêveuse prière
Qui, mollement, se heurte au languissant refus
Qu'oppose au coeur actif la nuit qui se repose…
Nous marchions lentement dans le verger touffu,
Où fraîchissait l'odeur des poiriers et des roses.
J'écoutais votre voix aux sons plaisants et doux.
Hélas! je vous aimais déjà pour quelque chose
De vague, d'infini, d'antérieur à vous…
Un peuple de silence environnait ma vie.
Les fleurs au front baissé, par la nuit asservies,
Exhalaient je ne sais quel confiant repos
Entre la calme nue et les miroirs de l'eau.
J'étais bonne pour vous, soigneuse, maternelle,
Je souffrais de sentir votre voix comme une aile
Battre votre gosier et haleter vers moi;
Ma main aux doigts muets s'irritait dans vos doigts;
L'aspect fidèle et sûr de la nuit renaissante
Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante.
Quelle limpidité dans l'éther blanc et noir!
J'entendais s'échapper, des roses amollies,
L'éloge de l'altière et mystique folie
Qui brise le réel pour augmenter l'espoir…

—O sublime vaisseau de la mélancolie,
Nul amour ne s'égale aux promesses du soir!

Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines,
Les pleurs minutieux de l'étroite fontaine,
L'espace recueilli et cependant pâmé,
Libéraient tout à coup, de ses rêveuses chaines,
Le désir éternel en mon coeur enfermé;
Je songeais, par delà les présences humaines;
Votre voix me devint inutile et lointaine:

Je n'avais plus besoin de vous pour vous aimer…

TEL L'ARBRE DE CORAIL…

Tel l'arbre de corail dans les mers pacifiques,
Le rose crépuscule, en l'azur transparent
Jette un feu vaporeux, et mes regards errants
Boivent ce vin rêveur des soirs mélancoliques!

Un oiseau printanier, comme un fifre enchanté
Gaspille de gais cris, acides, brefs, suaves.
L'univers vit en lui, son ardeur sans entrave
Hèle, et semble attirer le vaisseau de l'été!

—Qui veux-tu fasciner, oiseau de douce augure?
Les morts restent des morts, et les vivants sont las
D'avoir tant de fois vu, sur de froides figures,
Le destin qui les guette et qui les accabla!

Je sens bien que le ciel est tiède; l'étendue
Balance sur son lac la promesse et l'espoir.
Une étoile, incitant l'hirondelle éperdue,
Fait briller son céleste et liquide abreuvoir.

Et tout est orageux, furtif, païen, mystique;
Les rêves des humains, aussi vieux que le temps,
Groupent leur frénésie, hésitante ou panique,
Dans la vasque odorante et moite du printemps!

Les nuages pourprés traînent comme un orage
Dont on a dispersé la foudre et le chaos;
Tout se dilue et luit. Ciel au calme visage,
Tu viens séduire l'homme et les yeux des oiseaux!

—Pauvre oiseau, est-ce donc ces trompeuses coutumes,
Renaissant chaque fois que s'étend la tiédeur,
Qui te font oublier l'incessante amertume
D'un monde qui transmet la ciguë et les pleurs?

Ton délire est le mien; je sais qu'on recommence
A rêver, à vouloir, d'un coeur naïf et plein,
Chaque fois qu'apparaît le ciel d'un bleu de lin;
Et que le courage est une longue espérance…

Oui, l'espace est joyeux, le vent, dans l'arbrisseau,
D'un doigt aérien creuse une flûte antique.
L'univers est plus vif qu'un bondissant cantique;
Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux;
Les torrents, les brebis viennent d'un même saut
Ecumer dans la plaine, où l'hiver léthargique
Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux.

L'eau s'arrache du gel, le lait emplit la cruche,
Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus,
Vont composer le miel au liquide tissu,
Blond soleil familier de l'écorce et des ruches!

C'est cet allègre éveil que tes yeux ont perçu:
Oiseau plein de grelots, ô hochet des Ménades,
Héros bardé d'azur, calice rugissant,
Je t'entends divaguer! Tes montantes roulades
Ont l'invincible élan des jets d'eau bondissants.

Matelot enivré dans la vergue des arbres,
Tu mens en désignant de tes cris éblouis
Des terres de délice et des golfes de marbre,
Et tout ce que l'espoir a de plus inouï;

Mais c'est par ce sublime et candide mensonge,
Par ce goût de vanter ce qu'on ne peut saisir,
Que l'esclavage humain peut tirer sur sa longe,
Et que parfois nos jours ressemblent au désir!

T'AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE…

T'aimer. Et quand le jour timide va renaître,
Entendre, en s'éveillant, derrière les fenêtres,
Les doux cris jaillissants, dispersés, des oiseaux,
Eclater et glisser sur la brise champêtre
Comme des grains légers de grenades sur l'eau…
—T'espérer! Et sentir que le golfe halette
En bleuâtres soupirs vers le ciel libre et clair;
Et voir l'eucalyptus, dans la liqueur de l'air,
Agiter son feuillage ainsi que des ablettes!
—Voir la fête éblouie et profonde des cieux
Recommencer, et luire ainsi qu'au temps d'Homère,
Et, bondissant d'amour dans la sainte lumière,
La montagne acérée incisant le ciel bleu!
—Et t'attendre! Goûter cette impudique ivresse
De songer, sans encor les avoir bien connus,
A ton regard voilé d'amour, à tes bras nus,
Au doux vol hésitant de ta jeune caresse
Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu!
—Et puis te voir enfin venir entre les palmes,
Innocent, assuré, sans crainte, les yeux calmes,
Vers mes bras enivrés où le destin fatal
Te pliera durement et te fera du mal;
Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvre
Mord la fleur de cassie et rompt le myrte étroit;
Et, les yeux clos, avoir, pour la première fois,
Bu l'humide tiédeur qui dort entre tes lèvres…
—O cher pâtre, inquiet et désormais terni.
J'ai vécu pour cela, qui est déjà fini!

CANTIQUE

«Amphore de Cécrops, verse ta rosée bachique!»
(Anthologie grecque.)

Mon amour, je ne puis t'aimer: le jour éclate
Comme un blanc incendie, au mont des aromates!
Le gazon, telle une eau, fraîchit au fond des bois:
Un délire sacré m'entraîne loin de toi.
—Cette odeur de soleil étreignant la prairie,
Ce doux hameau, cuisant comme une poterie,
Avec ses toits de brique, ardents, pourpres, poreux,
Et le calme palmier de Bethléem près d'eux,
Cette abeille qui danse, ivre, imprudente et brave,
Dans les bleus diamants de la chaleur suave,
Me font un corps céleste, aux dieux appareillé!
—L'aigu soleil extrait des fentes du laurier,
Des étangs sommeillants où le serpent vient boire,
Une opaque senteur qui semble verte et noire.
L'été, de tous côtés sur le temps refermé,
Noie de lueurs l'azur, étale et parfumé;
La montagne bleuâtre a l'aspect héroïque
Du bouclier d'Achille et des guerriers puniques,
Et je me sens pareille à quelque aigle hardi
Dont le vol palpitant touche des paradis!
Mais je ne puis t'aimer!
—Etincelants atomes,
Jardins voluptueux, confitures d'aromes,
Baisers dissous, coulant dans les airs qui défaillent,
Chaude ivresse en suspens, lumière qui tressaille,
Navires au lointain se détachant du port,
Promettant plus d'espoir que la gloire et que l'or,
Dont le pont clair est comme un pays sans rivage,
Ressemblant au désir, ressemblant au nuage,
Et dont les sifflements et la sourde vapeur
Dispensent un diffus et sensuel bonheur!…
—O sifflets des vaisseaux, mugissements languides,
Nostalgiques appels vers les îles torrides,
Sourde voix du taureau, plein d'ardeur et d'ennui,
A qui Pasiphaé répondait dans la nuit!…
—Non, je ne puis t'aimer, tu le sens; les dieux mêmes
Sont venus vers mon coeur afin que je les aime;
Laisse-moi diriger mes pas dansants et sûrs
Vers mes frères divins qui règnent dans l'azur!
—Mais toi, lorsque le soir répandra de son urne
L'ardeur mélancolique et les cendres nocturnes,
Lorsqu'on verra languir l'air et l'arbre étonnés,
Lorsque tout l'Univers viendra se confiner
Au cercle étroit du coeur; quand, dans l'ombre qui mouille,
On entendra le chant acharné des grenouilles
Quand tout sera furtif, secret, mystérieux,
O mon ami, rends-moi le soleil de tes yeux!
Plus beaux que la clarté, plus sûrs, plus saisissables,
Nous goûterons ensemble un bonheur misérable.
Tes deux bras s'ouvriront comme des routes d'or
Où mes rêves courront sans halte et sans effort;
La douce ombre que fait ton menton sur ta gorge
Sera comme un pigeon traversant un champ d'orge;
Je verrai dans tes yeux profonds et fortunés
Tout ce que l'Univers n'a pas pu me donner:
O grain d'encens par qui l'on goûte l'Arabie!
Etroit sachet humain où je touche et déplie
Des parfums, des pays, des temps, des avenirs,
Plus que mon vaste coeur ne peut en contenir!…

—Ainsi, qu'avais-je fait pendant cette journée?
J'étais ivre, j'étais éblouie! Etonnée,
Je parlais à travers les siècles transparents
Aux bergers grecs, chantant sur le bord des torrents.
La jeunesse, l'immense, aveuglante jeunesse
Me leurrait de sa longue, expectante paresse,
Et je ne pensais pas qu'il faut, pour être heureux,
Être comme un troupeau attendri et peureux
Qui, lorsque naît la nuit provocante et bleuâtre,
Se range sous la main et sous la voix du pâtre.
—Mais le jour chancelant a quitté l'horizon.
Un doux soupir entr'ouvre et creuse les maisons,
Voici la nuit: l'air fuit, pressé, glissant, agile,
Esclave libéré qui rejoint son asile.
Deux ormeaux délicats, sous les brises penchants,
Sont deux syrinx feuillues d'où s'élancent des chants.
La lune plie au poids des nuages de jade,
Comme un rocher poli sent bondir les dorades.
Nous sommes seuls; le soir semble nous engloutir.
J'ai besoin d'un vivant, d'un constant avenir!
Retiens par ta multiple et claire exubérance
Mon âme qu'attiraient l'espace et le silence;
J'ai besoin de ton souffle humain, qui dit: «Je suis
Le compagnon sensible et mortel qui te suit
Sur la route incertaine, et, plus tard, dans la terre
Où tu seras poussière, oubli, ombre et poussière.
Je suis ton âme ailée, et ce qui restera
De toi, lorsque tes yeux, tes lèvres et tes bras,
Dont tu fis une aurore, une lyre, une épée,
Seront aussi oisifs que des branches coupées…»

Ainsi me parlera la voix de cet ami.
Alors, malgré l'élan de mon coeur insoumis,
Portant dans mon esprit plus d'éclairs, de vertige
Que la fougère n'a de pollen sur sa tige,
Que dans sa profondeur et sa nappe la mer
N'a de scintillements argentés et amers,
Je fermerai sur toi, créé à mon image,
Le cercle de mon rêve, où l'étoile des Mages
Vers quelque nouveau dieu me conduisait toujours.
J'étais comme un prophète éveillé sur les tours,
Et qui, s'émerveillant d'avoir compris les causes
Que l'obscur Univers à son esprit propose,
Appelle avec une ivre et sacrilège ardeur
Plus d'astres, de secrets, d'orage et de douleur!
—Mais ces ambitions d'une âme insatiable,
Sont un désert, gonflé de tempête et de sable.
Je préfère à ce faste, à ces âpres transports,
La douceur de ton âme alliée à ton corps,
Ces moments infinis, concentrés, chauds et tristes
Où mon coeur, par le tien, reconnaît qu'il existe,
Où, lorsque le désir avide et violent
Se dilue en un rêve harassé, grave et lent
Par qui l'âme est soudain comblée et raffermie,
Je sens,—ô mon ami ailé, suave, humain,—
Ton visage pensif enfoncer dans ma main
Son odeur de nuée et de rose endormie…

AVOIR TOUT ACCUEILLI…

Avoir tout accueilli et cesser de connaître!
J'avais le poids du temps, la chaleur de l'été,
Quoi donc? Je fus la vie, et je vais cesser d'être
Pendant toute l'éternité!

J'ai voulu vivre afin d'épuiser mon courage,
Afin d'avoir pitié, afin d'aimer toujours,
Afin de secourir les humains d'âge en âge,
Puisque l'ambition n'est qu'un plus long amour…

—Un bondissant désir comme un torrent me gagne,
Ah! que je hante encor le sommet des montagnes,
Que je livre mes bras aux vents de l'Occident;
Le vert genévrier de ses senteurs me grise,
Un frein couvert d'écume éclate entre mes dents,
Se pourrait-il vraiment que l'univers détruise
Ce qu'il a fait de plus ardent!

LA MUSIQUE DE CHOPIN

Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin.

Le vent d'automne, usant sa rude passion,
Elague le jardin et disperse les fleurs,
Et les arbres, emplis de force et de fureur,
Avec des mouvements de dénégation
Refusent d'écouter ce sombre séducteur…

Une humidité terne, éplorée, abattue,
Enveloppe l'étang, se suspend aux statues,
Rôde ainsi qu'une lente et romanesque amante.
La nue est alourdie et pourtant plus distante.
Le vent, comme un torrent déversé dans l'allée,
Roule avec une voix cristalline et fêlée
Des graviers reluisants et des pommes de pin…
Et, dans la maison froide où je rentre soudain,
Un prélude houleux et grave de Chopin,
Profond comme la mer immense et remuée,
Pousse jusqu'en mon coeur ses sonores nuées!
—O sanglots de Chopin, ô brisements du coeur,
Pathétiques sommets saignant au crépuscule,
Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs
Dans les roseaux altiers de la froide Vistule!
Soupirs! Gémissements! Paysages du pôle
Qu'entr'ouvre le boulet d'un soleil rouge et rond,
Noir cachet de la foudre au coeur chenu des saules,
Tristesse de la plaine et des cris du héron!
O Chopin, votre voix, qui reproche et réclame,
Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes;
Vous êtes le martyr sur le gibet divin;
Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin;
Toute offense a meurtri votre coeur adorable;
La mer se plaint en vous et arrache les sables,
Chopin! Et nous pleurons les bonheurs refusés,
Tandis que votre sombre et musicale rage
S'étend, sur l'horizon chargé de lourds nuages,
Comme un grand crucifix de cris entre-croisés!

TU RESSEMBLES A LA MUSIQUE…

Tu ressembles à la musique
Par la détresse du regard,
Par l'égarement nostalgique
De ton sourire humble et hagard;

Les plus avides mélodies
Qui me boivent le sang du coeur,
N'ont pas de forces plus hardies
Que ta faiblesse et ta pâleur.

Les lumières dans les églises
Ont le même rayonnement
Que ton visage, où je me grise
Du goût d'un nouveau sacrement.

—Tu n'es qu'un enfant qui défaille,
Mais, par les rêves de mon coeur,
Tu ressembles à la bataille,
A Jésus parmi les docteurs,
Aux héros morts sous les murailles,
A tout ce qui lutte et tressaille,
Au Cid sur un cheval dansant,
Au martyr dans le Colisée.
Sur qui la bête, harassée,
Passe, comme un linge apaisant
Tout trempé d'amour et de sang,
Sa langue calme et reposée…

JE T'AIME ET CEPENDANT…

Si vous m'aimez, dites combien vous m'aimez…
SHAKESPEARE (Antoine et Cléopâtre).

Je t'aime, et cependant, jamais tes ennemis
Contre ton doux esprit ne se seraient permis
La lucide, subtile et lâche violence
Que mon amour pour toi exerçait en silence.
Je t'aime et, dans mon coeur, je t'ai fait tant de tort
Que tu fus un instant devant moi comme un mort,
Comme un supplicié que la foule abandonne,
A qui sa mère, enfin, ne veut pas qu'on pardonne…
J'ai méprisé ta joie, ta peine, ton labeur,
Ta tristesse, ta paix, ton courage et ta peur,
Et jusqu'au sang charmant dont je vis par tes veines.
Mes yeux ne voyaient pas où finirait ma haine;
Mais j'ai fait tout ce mal pour ne pas défaillir
Du seul enchantement de ton clair souvenir;
Pour pouvoir vivre encor, sans gémir dans l'extase
Que tu sois ce parfum et que tu sois ce vase;
Pour respirer un peu, sans que le jour et l'air
M'assaillent de tes yeux plus brisants que la mer;
J'ai fait ce mal pour mieux pouvoir, dans mon refuge,
Scruter le fond soumis de mon coeur qui te juge,
Car moi qui te voulais enchaîné dans les rangs,
Courbé comme un captif sous les yeux du tyran,
Je presse dans mes mains, si hautaines, si graves,
Tes pieds humbles et doux qui sont tes deux esclaves…

EN ECOUTANT SCHUMANN

Quand l'automne attristé, qui suspend dans les airs
Des cris d'oiseaux transis et des parfums amers,
Et penche un blanc visage aux branches décharnées,
Reviendra, mon amour, dans la prochaine année,
Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs?
Rêverons-nous encor tous deux comme ce soir,
Dans la calme maison qu'assaille la rafale,
Où l'humble cheminée, en rougeoyant, exhale
Une humide senteur de fumée et de bois?
Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi,
Ces grands chants de Schumann, exaltés, héroïques,
Où le désir est fier comme un sublime exploit,
Où passe tout à coup la chasse romantique
Précipitant ses bonds, ses rires, ses secrets
Dans le gouffre accueillant des puissantes forêts?

—O Schumann, ciel d'octobre où volent des cigognes!
Beffroi dont les appels ont des sanglots d'airain:
Jeunes gens enivrés, dans les nuits de Cologne,
Qui contemplez la lune éparse sur le Rhin!
Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque
Jette au détour des ponts les bouquets et les masques,
—Minuit sonne à la sombre horloge d'un couvent,—
Un falot qui brillait est éteint par le vent…
—Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide,
Qui monte tout à coup comme une pyramide,
Comme un reproche ardent que ne peut arrêter
La trompeuse, chétive, amère volupté!
—O musique, par qui les coeurs, les corps gémissent,
Musique! intuition du plaisir, des supplices,
Ange qui contenez dans vos chants oppressés
La somme des regards de tous les angoissés,
Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête!
Avec la voix des morts, des héros, des prophètes,
Dans les plus mornes jours vous faites pressentir
Qu'il existe un bonheur qui ressemble au désir!
—Pourtant je vois, là-bas, dans l'ombre dépouillée
Du jardin où le vent d'automne vient gémir,
Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées,
La vieillesse, la mort, la terre entre-baillée…

QU'AI-JE A FAIRE DE VOUS…

Qu'ai-je à faire de vous qui êtes éphémère,
Trop douce matinée, éther bleuâtre et chaud,
O jubilation insensée et légère
D'un moment que le temps engloutira si tôt?

Je vois que le lac tiède est comme une corbeille,
Immobile et rêvant, et si chargé d'azur
Qu'il cherche à déverser son poids luisant et pur,
Et que le vert feuillage a des bouquets d'abeilles!

Je vois de blancs oiseaux, comme des nénuphars
Se poser sur les flots que l'air croise et décroise,
Et les parfums monter, tranchants comme des dards,
Dans l'azur frais, couleur de gel et de turquoise!

Les jardins ont l'aspect calme des paradis,
Partout c'est le repos, le bourdonnant silence;
Un matinal parfum de joie et d'abondance
Exhale tendrement l'attente de midi.

Qu'est-ce donc qui m'empêche, ô terre complaisante,
Doux éther caressant, sourire bleu des flots,
Nature sans mémoire et toujours renaissante,
De rentrer dans votre ample et sinueux complot?

Ma jeunesse est en vous, les arbres, le rivage,
Le temps qui se balance et ne s'écoule pas,
Les matins toujours gais, les soirs pensants et sages
Ont gardé mes regards, mes rêves et mes pas;

Mais moi j'ai poursuivi la route, je dépasse
Votre extase alanguie et votre enchantement,
J'habite un continent dispersé dans l'espace,
Où l'âme a son domaine et son déchaînement.

Pays sans arbre, et plus dévasté que la lune,
Où sont les souvenirs, les morts, les passions,
Et, brûlante douleur parmi les infortunes,
Les tragiques matins de nos déceptions.

Mais aujourd'hui, ayant goûté toute amertume,
Je suis sans volonté; les mouvements du sort,
Amenant à mes pieds la vague et son écume,
Font un long bercement qui me lasse et m'endort.

Les brouillards ont glacé la Sibylle de Cumes!

—O désir! J'ai connu votre soif, votre faim,
Vos passions de l'âme et vos brûlants théâtres;
Mais l'incendie altier et mortel s'est éteint;
Nous sommes à présent, mon coeur et le destin,
Comme deux ennemis qui, s'estimant enfin,
Cessent de se combattre…

BENISSEZ CETTE NUIT…

Bénissez cette nuit alanguie et biblique,
Prêtresse du coteau, palme mélancolique!
Car voici le berger dont mon rêve est hanté…

—Cher pâtre, accepte enfin la douce volupté.
Quelle frayeur déjà te pâlit et t'oppresse?
Mon amour, montre-toi doux envers la caresse.
Si tu veux, sois absent, étranger, endormi;
Ferme tes calmes yeux, davantage, à demi;
Ferme tes yeux, afin que cette neuve aurore,
Que les tendres baisers dans l'esprit font éclore,
Se lève lentement sous tes cils abaissés,
Sans que ton innocent orgueil en soit blessé!
Qu'aimais-tu dans ta vie adolescente et fraîche?
La course dans les prés, le mol parfum des pêches,
Le transparent sommeil à l'ombre du bouleau,
Le rire des flots bleus dans les vives calanques?
Mais l'amour est un fruit plus vivant et plus beau,
Tout composé de pulpe et d'âme, où rien ne manque…

Quitte cet air craintif, ce regard dédaigneux,
C'est l'immortel plaisir qui rira dans tes yeux,
Ainsi que l'aloès brise sa sombre écorce,
Quand tu seras pareil, perdant ta faible force,
A ces jeunes guerriers, orgueilleux et mourants,
Qui gagnaient la bataille ardente en succombant…
Hélas! ta douce main dans mes mains se débat;
Ecoute, rien ne peut s'expliquer ici-bas.
Pourquoi ce ciel d'été, ces calmes rêveries
Du peuplier, debout sur la fraîche prairie,
Qui semble étudier, mage silencieux,
Les nuages qui sont le mouvement des cieux?
Pourquoi cet abondant murmure des fontaines,
Ces sureaux engourdis par leur suave haleine,
Ces carillons légers, s'envolant des couvents,
Comme un pommier mystique effeuillé par le vent?…

Ah! ces nobles langueurs que jamais rien n'exprime,
Ces silences, comblés de promesses sublimes,
Le soir, cette fumée aux toits bleus des hameaux,
Ces rêves des bergers, jouant du chalumeau
Tandis que les brebis, dans la vallée herbeuse,
Ont le robuste éclat d'une plante laineuse,
Ces bonheurs du matin juvénile, où le corps
Rejoint l'éternité en dépassant la mort,
Ces besoins éperdus de pitié ou de rage,
Ces soleils, embrasant de muets paysages,
Tu les posséderas comme un raisin qu'on mord,
Dans le bonheur gisant qui ressemble à la mort!
Ainsi sois bienveillant, doux envers la caresse;
Console, et, si tu peux, abolis ma tendresse.
Je meurs d'une suave et vaste vision:
J'aime en toi l'infini avec précision;
Pour cacher mon ardeur aux regards des étoiles,
Cher pâtre, étends sur moi tes deux mains comme un voile.
Vois, je serai, mes bras pressés à tes côtés,
Comme un fleuve immortel enserrant la cité.
Mais ton front est sévère et ta voix est confuse;
Va-t'en, déjà le jour élance ses clartés.
J'entends dans les taillis tourner le vol des buses;
Les marchands, au lointain, jettent leurs cris flûtés.
Voici l'âne, porteur de fruits; craignons la ruse
Du maître qui le suit. Va-t'en de ce côté…

Ah! faut-il que mon coeur en vain s'élance et s'use,
Et que ce bonheur soit en toi, qui le refuses!

Je t'aime et je voulais en t'aimant m'appauvrir.
Ah! comme le désir souhaite de mourir!…

TOUT SEMBLE LIBERE…

Je regarde la nuit. Tout semble libéré,
L'esclavage du jour a détendu ses chaines.
Au bas d'un noir coteau, par la lune nacré,
Un train lance des jets de sanglots effarés;
Les parfums, emmêlés l'un à l'autre, s'entrainent.
Malgré l'infinité des temps incorporés,
Chaque nuit est intacte, hospitalière et neuve.
J'entends le sifflement d'un bateau sur le fleuve.
L'horloge d'un couvent, dans l'espace attentif,
Fait tinter douze coups insistants et plaintifs;
Les parfums, dilatés, sur les brises tressaillent;
D'un exaltant départ l'air est soudain empli.
De secrètes rumeurs circulent et m'assaillent…

—Hélas! tendres appels, où voulez-vous que j'aille?
Où mène le désir? Quel rêve s'accomplit?
Cessez de me héler, voix des divins minuits!
Je reste; j'ai tout vu défaillir: je n'espère
Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre.
Je suis un compagnon harassé par le sort,
Et qui descend, courbé, la pente de la mort…

LES SOLDATS SUR LA ROUTE…

Les soldats sur la route avaient passé: les cuivres
Résonnaient, semblait-il, contre l'or du soleil.
C'était l'heure où le jour est à l'adieu pareil,
Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre.

Nous écoutions le chant emporté des clairons,
Cet appel à la mort exaltait mieux que vivre;
Et nous étions tous deux demi-las, demi-ivres
Du bruit d'ailes que fait la guerre sur les fronts!

Que voulais-tu? Quel mont, quel sommet, quelle tombe
T'attirait? Quel souhait de mourir avais-tu?
Je vis bien ton effort douloureux et têtu
Pour fuir l'amour humain où toute âme retombe.

Et je sentis alors les forces de mon coeur
Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie,
Plein de vent, de fumée et d'éclairs, où s'éploie
L'archange des combats, sans fatigue et sans peur.

Mon amour transformé délaissait ton visage
Par qui tout est pour moi raison, paix, vérité;
Et comme un fin rayon mêlé à ma clarté
Je t'emportais dans un mystique paysage…

—Mais la tiédeur du soir, les doux champs inclinés,
La splendide et rêveuse impuissance des âmes
Dans mon coeur exalté faisaient plier les flammes,
Comme un feu champêtre est par le vent réfréné.

Un pâle étang dormait au cercle étroit des saules,
Les collines versaient le blé mûr comme un lait:
Tes yeux où le désir naissait et se voilait
Avaient l'azur aigu et condensé des pôles.

Nous écoutions bruire, au bord des bois sans fond,
Les cris épars, confus des geais, des pies-grièches,
Le murmure inquiet et suspendu que font
Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sèches.

La tristesse d'aimer sous les cieux s'étalait,
Non faible, mais robuste, apaisée, acceptante;
Et je posais sur toi, chère âme humble et tentante,
Mes yeux où le pouvoir humain s'accumulait.

Et lentement je vis dans tes yeux apparaître
Le poison de mon rêve, en ton âme injecté.
Les clairons s'éloignaient dans la brume champêtre,
De tout l'or du soir, seul mon coeur t'était resté.
Je consolais en toi ton destin, irrité
De n'être pas la cible où tout frappe et pénètre
Pour quelque vague, immense, âpre immortalité…

—Mais que peut-on, hélas! un être pour l'autre être,
En dehors de la volupté?

LA TEMPÊTE

«La passion n'est que le pressentiment de la volupté.»
LUCRÈCE.

A qui m'adresserai-je en ces jours misérables
Où, le coeur submergé par un puissant dégoût,
J'entends autour de moi l'hallucinant remous
D'une énergique voix qu'on sent infatigable?

Elle dit, cette voix: «Je suis la volupté;
Comme fit le passé, l'avenir me consulte;
Aux heures de repos pensif ou de tumulte
C'est par moi que le coeur croit à l'éternité!

«Un homme est orgueilleux quand il a du courage,
Mais on ne peut pas être héroïque avec moi.
Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages
Amènent l'univers suppliant sous ma loi.

«Je règne sur l'active et chancelante vie
Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies;
L'Orient dilaté, engourdi, haletant,
Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant!

«Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales,
Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers,
Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale,
Du cri d'un maigre oiseau sur un églantier vert!

«En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes
S'enferment au désert comme des emmurés,
Je m'attache à leur plaie ardente et satisfaite,
Car je suis la douleur, plaisir transfiguré!

«Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques
Essayent d'écarter mon fantôme jaloux,
Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques
Qui trompe leur prudence, et dit: «Je vous absous.»

«Je mens quand je me tais, je mens quand je protège,
Partout où sont des corps, partout où sont des coeurs
J'élance hardiment mon fourmillant cortège,
Et le monde est empli de ma suave odeur.

«Quand les adolescents ou les amants austères
Espèrent me bannir de leurs sublimes voeux,
J'attaque lentement leur citadelle altière,
Et comme un chaud venin je me répands en eux;

«Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles
Où le danger projette un invincible attrait.
Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes,
Ces vacillants regards ont de mouvants secrets…»

Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste
Proclame la puissante et triste vérité,
Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste
Eloignent des humains l'âpre fatalité.

—Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase,
Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir,
Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase
D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir,

Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale
Des actives cités, des mers et de l'azur,
Si les astres ne sont, délirantes vestales,
Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,

Si vous n'avez toujours, invincible Nature,
Que le cruel souhait de vous perpétuer,
Si vous n'aimez en nous que la race future
Qui fait naître sans fin les vivants des tués,

Si la guerre, la paix, le grand élan des foules,
La ronde agreste avec les chansons du hautbois,
Les arbres et leurs nids, l'océan et ses houles,
Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois,

Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête,
Solitaire torture ou frisson propagé,
Obstacle que rencontre une âme qui halette
Vers l'amour absolu, innocent et léger,

Si l'héroïsme même, et son ardeur secrète,
Ne sont pour les humains pudiques et hardis
Que l'espoir d'être exclus de votre impure fête,
Et l'honneur d'échapper à votre joug maudit,

Laissez-moi m'en aller vers les froides ténèbres
Où l'accueillante mort nous laisse reposer,
Et qu'enfin je me mêle à ces restes funèbres
Qu'une sublime horreur préserve du baiser!

LA NUE EST RADIEUSE…

La nue est radieuse, et sa splendeur inerte
Etale un mol azur plein de fraîche langueur.
On voit glisser sur l'eau une péniche verte
Où traîne un filet de pêcheur.

La lumière d'argent assaille le feuillage
Avec une fureur de foudre et de frelons;
Et puis midi s'enfuit, et le doux paysage
Médite dans la paix d'un soir limpide et long.

De blancs oiseaux, posés comme une ronde écume,
Dévalent mollement sur le lac aplani.
Septembre est un volcan qui flamboie et qui fume
Dans un ondoiement infini!

Les abeilles, tournant parmi d'épais aromes,
Font un remous de chants et de suavité.
On voit, sur les chemins, s'éloigner le fantôme
De l'été lourd de volupté…

Et pourtant, ô mon coeur, cette paix onctueuse
Qui t'environne et veut tendrement t'envahir,
S'étend comme un désert aux vagues sablonneuses,
Autour de ton triste désir!

Tu te sens étranger parmi cette indolence,
Tu ne reconnais rien dans ce calme sommeil;
Et ton sort fait un poids obscur dans la balance
Où monte un placide soleil…

Les feuillages, les flots, la rive romanesque,
La barque qui descend comme un bouquet sur l'eau,
Les montagnes, au loin peintes comme des fresques,
La fumée aux toits des hameaux,

Ne te captivent plus, car la vie irritée
A, depuis ton enfance, arraché tes abris,
Et ton passé tragique est une eau démontée
Où des navires ont péri.

—Hélas, ô triste coeur, ô marin des rafales,
Vous si brave parmi la nuit et l'océan,
Comment goûteriez-vous la douceur qui s'exhale
De ce soir sans douleur, qui ressemble au néant?

LA PASSION

Lorsque, semblable au vent qui flagelle les monts,
Notre esprit plein d'ardeur indomptable et sublime,
Bondit soudain plus haut que d'invisibles cimes,
Et descend jusqu'aux pieds de ceux que nous aimons;

Quand un front nous paraît si chaud dans les ténèbres,
Qu'enivrés des rayons qui nous viennent de lui,
Nous pourrions à jamais, loin du jour qui reluit,
Vivre contents parmi des tentures funèbres,

Nous ne pouvons pas croire à ces calmes moments,
A ces froids lendemains, monotones, paisibles,
Qui reviennent toujours, d'une marche insensible,
Recouvrir la douleur et les emportements.

Non, nous ne voulons pas, ayant été la flamme
Dont le sommet s'arrache et vole vers le ciel,
Cesser d'être le lieu du sacre essentiel
Qui, d'un corps foudroyé, fait une plus grande âme.

Nous voulons demeurer ce Dieu crucifié,
A qui, sous un ciel bas, les avenirs répondent,
Et qui, les pieds saignants et pendants sur les mondes,
A quelque immense espoir s'est pourtant confié!

Non, nous ne voulons pas renoncer à ces heures
Où, chargés de transmettre et goûter l'infini,
Nous sommes l'inconnu, transfiguré, béni,
Par qui la race éparse et future demeure…

—Que tout vous soit soumis, divine passion,
Prenez les dieux, les morts, les vertus, les victoires,
Les instants radieux ou blessés de l'histoire,
Pour bâtir jusqu'aux cieux vos réclamations!

Passion qu'un orchestre invisible accompagne,
Où, fondu comme l'or bouillant dans les enfers,
Le coeur liquide et chaud dans un autre se perd,
Comme l'eau du printemps s'arrache des montagnes.

Candide passion, dont l'unique remords
Est de ne pas tuer ceux que tu favorises,
Quand l'immobile ardeur et les yeux qui se brisent
Ont fait se ressembler le désir et la mort…

Mais l'antique Nature, indolente et lassée,
Rêveuse sans vigueur dont nous sommes issus,
A chaque instant défait l'étincelant tissu
Que nos mains suspendaient à sa gorge glacée.

Et l'on vit résistant, révolté, gravissant
L'échelle imaginaire où frémissent les anges,
Et toujours la Nature, indécise, mélange
Sa brume hostile et froide à la splendeur du sang.

Et l'on s'efforce en vain, jusqu'à ce que, malade,
Redoutant sa rançon, craintif, irrésolu,
Le pauvre espoir humain, enfin, ne puisse plus
Tenter fidèlement l'intrépide escalade!

Et c'est sans doute ainsi qu'un jour plus morne encor,
A l'heure où dans la nuit l'aube terne se lève,
Sans désir, sans amour, sans révolte et sans rêve,
Les corps désabusés consentent à la mort…

JE NE PUIS PAS COMPRENDRE…

Je ne puis pas comprendre encor que tu sois né,
Tous les jours je contemple, avec les sens de l'âme,
Dans l'infini des mois, cet instant fortuné
Où ta vie à la vie a rattaché sa flamme!

Mon coeur est plus brûlant que l'air sous l'Equateur;
Je quitte un froid désert où j'errai dans les sables;
Je ne sais pas comment ce passé lamentable
Est devenu lumière, est devenu chaleur!

L'huile d'or du soleil sur les mers levantines,
Les astres fourmillant dans les grottes des cieux,
La fougue des vaisseaux sur les vagues marines
Sont réfléchis pour moi dans chacun de tes yeux.

Je respire, mon front contre tes genoux frêles,
A l'ombre de ta bouche aux rivages vermeils;
Et mon coeur se dissout vers tes chaudes prunelles,
Comme un pâtre étendu, humé par le soleil!

L'amour que le matin a pour toutes les choses
Lorsqu'il comble d'azur le torrent, les glaïeuls,
Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses,
Mon coeur plus chaud que lui le répand sur toi seul!

Quand je te vois, quand tu me parles ou me touches,
Je suis comme un mourant de soif dans le désert,
Qui verrait l'eau du puits monter jusqu'à sa bouche,
Et le fruit du manguier s'incliner sur les airs.

Je suis ton centre exact, immuable et mobile,
Tes deux pieds, nuit et jour, sont posés sur mon coeur,
Comme le clair soleil pend au-dessus des villes
Et décoche aux toits bleus ses flèches de chaleur.

Toute bonté du monde est en toi déposée;
Je n'imagine rien que ne puisse guérir
Le rire de ta bouche et sa tiède rosée,
O visage par qui je peux vivre et mourir!

TENDRESSE

J'écoute près de toi la musique, et je vois
Ta bouche et ton regard respirer à la fois;
Nous sentons notre vie abonder côte à côte:
Ce que la destinée apporte ou ce qu'elle ôte
Ne peut plus nous toucher; nous sommes accomplis
Comme deux morts anciens dans l'ombre ensevelis,
Et qui, rigides, font un infini voyage…
Il me suffit de voir scintiller ton visage
Pour déguster la paix du milieu de l'été.
—Désir immaculé, passion innocente:
T'absorber par le coeur, sans que le corps ressente
Aucune humaine volupté!

LE MONDE INTERIEUR

«Car l'exceptionnel, voilà ta tâche…»
NIETZSCHE.

Il est des jours encor, où, malgré la sagesse,
Malgré le voeu prudent de rétrécir mon coeur,
Je m'élance, l'esprit gonflé de hardiesse,
Dans l'attirant espace inondé de bonheur!

Je regarde au lointain les arbres, les verdures
Retenir le soleil ou le laisser couler,
Et former ces aspects de calme ou d'aventures
Qui bercent le désir sur un branchage ailé!

Mais quand je tente encor ces célestes conquêtes,
Cette ivre invasion dans le divin azur,
J'entends de toutes parts la nature inquiète,
Me dire: «Tu n'as plus ton vol puissant et sûr.

«Tu es sans foi; va-t'en vers les corps, vers les âmes,
Rien de nous ne peut plus se mêler à ton coeur.
Tu n'es plus cette enfant, libre comme la flamme,
Qui montait comme un jet de bourgeons et d'odeurs!

«Nous fûmes ta maison, ta paix et ton refuge,
Tu n'avais pas, alors, connu le mal humain,
Mais tes pleurs effrénés, plus forts que le déluge,
Ont détruit nos moissons et troublé nos chemins.

«Nous ne serions pour toi qu'un décor taciturne
Qui te fut sans secours dans d'insignes douleurs;
Fuis l'aube vaporeuse et l'étoile nocturne,
Ton désir s'est voué au monde intérieur!

«L'aurore, les matins, les brises, les feuillages,
Les cieux, frais et bombés comme un cloître vivant,
Les cieux qui, même alors que l'été les ravage,
Contiennent la splendeur immobile des vents,

«Tu les verras au bord des visages qui rêvent,
Où la pâleur ressemble à des soleils couchants,
Au fond des yeux, tremblants comme un lac où se lève
L'orchestre des flots bleus, des rames et des chants!

«Tu les recueilleras au creux des mains ouvertes
Où coule en fusion l'or de la volupté,
Il n'est pas d'autre azur, ni d'autres forêts vertes
Que ces embrasements plus fauves que l'été!

«L'amour qui me ressemble et qui n'a pas de rives
Te rendra ces transports, ces transes, ces clartés,
Ces changeantes saisons, riantes ou plaintives,
Qui t'avaient attachée à notre immensité.»

—Et je me sens alors hors du monde, infidèle,
Etrangère aux splendeurs des prés délicieux,
Où le feuillage uni et nuancé rappelle
La multiplicité du regard dans les yeux.

Et je reviens à vous, ardente et monastique,
O Méditation, Archange audacieux,
Ville haute et sans borne, éparse et sans portique,
Où mon coeur violent a le pouvoir de Dieu!…

JE NE ME REJOUIS DE RIEN…

Je ne me réjouis de rien, j'ai trop longtemps
Attendu le bonheur qu'enfin ton coeur me donne;
Je ne sais, quand la joie enfin sur moi s'étend,
Si je te remercie ou si je te pardonne…

J'ai gardé la fatigue et la stoïque peur
Du messager antique, entreprenant sa course
Sans savoir s'il mourra de soif ou de chaleur
Avant de rencontrer le platane ou la source.

—Et maintenant ton coeur s'est entr'ouvert au mien,
Tu m'aimes! Mais il n'est plus temps qu'on me délivre.
Je porte un vague amour, plus grave et plus ancien,
Qui t'avait précédé, et ne peut pas te suivre…

DESTIN IMPREVISIBLE

Destin imprévisible, obscur dispensateur,
Qui répandez l'amour et les maux dans l'espace,
J'étais comme un chevreuil épuisé par la chasse,
Et pourtant je voulais goûter à ce bonheur!

Sachant ce qu'il en coûte et ce qu'il faut qu'on souffre
Quand la pauvre âme à peine effleure le plaisir,
Je rôdais cependant sur le bord de ce gouffre,
L'esprit bouleversé par l'immortel désir.

Plus chaud qu'une forêt où l'incendie avance,
L'Eros impitoyable appuyait sur mes yeux
Ses regards débordants, fermes, audacieux,
Qui semblent révéler le monde et la science.

Mais, ô Destin profond, maître des fronts brûlants,
Vous n'avez pas permis l'ineffable aventure,
Peut-être vouliez-vous m'épargner la torture
Dont tout humaine joie est le commencement.

Je vous entends, Destin, j'irai, paisible et lasse,
Sans le fol tremblement qui soulevait mon coeur.
Et c'est un témoignage infini de vos grâces
Que déjà vous m'ayez refusé le bonheur…

COMME LE TEMPS EST COURT…

Comme le temps est court qu'on passe sur la terre
Si peu de matins vifs,
Si peu de rêverie heureuse et solitaire
Dans des jardins naïfs;

Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise,
De beaux jeux excitants,
Comme le premier soir où l'on a vu Venise,
Où l'on entend Tristan!

Hélas! ne pouvoir dire au temps fougueux d'attendre,
«Ne me détruisez pas!
Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres,
N'ont pas de plus doux bras.

«Elles ne diront rien que ma voix, avant elles,
N'ait chaudement tracé;
Qu'importent leurs chansons de douces tourterelles,
Leur coeur est dépassé!»

Ah! qu'encor, que toujours je m'unisse à mon rêve
Ailé, brusque et brûlant,
Comme l'ivre Léda s'abat et se soulève
Près de son cygne blanc!

—Mais vous serez dissous, coeur éclatant et sombre,
Vous serez l'herbe et l'eau,
Et vos humains chéris n'entendront plus dans l'ombre
Votre éternel sanglot…

VOUS EMPLISSEZ MA VIE

Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l'antique désert et les palmiers heureux…
MALLARME.

Vous emplissez ma vie et vous êtes ailleurs,
Votre esprit loin du mien voit se lever l'aurore;
Vous êtes tout mêlé au monde extérieur,
Quand je ne l'entends plus, votre voix parle encore.

Mon coeur à votre coeur toujours communicant,
Se représente avec un dévorant délice
Le pain qui vous nourrit, l'eau vous désaltérant,
L'air que vous respirez, et qui seul m'est propice.

Mon coeur toujours tendu et prolongé vers vous
Ressemble par l'effort à ces rades marines
Qui jettent sur les flots un bras triste et jaloux
Vers les dansants vaisseaux qu'entraînent les ondines.

—Tu vis, et c'est cela ton radieux péché!
Je le sens bien, ta vie est la cible éclatante
Que vise mon angoisse avide et haletante;
Je rêve d'un désert où ton doux front, penché,
Souffrirait avec moi la soif et la famine…
—O mon cher diamant, je suis la sombre mine
Qui souhaite garder ton noble éclat caché!

Est-ce donc pour mourir que je t'ai recherché?

AINSI LES JOURS ONT FUI…

Ainsi les jours ont fui sans que mes yeux les comptent;
Je n'ai pas vu passer les mois et les saisons;
Je cherchais seulement si l'année assez prompte
Apporterait un peu de calme à ma raison.

J'ai, sous le ciel sans joie, attendu sans faiblesse
Qu'un océan d'amour se desséchât sur moi;
Je ne pouvais prévoir à quelle heure s'abaisse
Le soleil effrayant des douloureux émois.

Enfant, j'avais lutté contre les destinées
Avec l'élan du flux et du reflux des mers;
Mais une âme trop lasse est surtout étonnée:
Je ne m'évadais pas de cet anneau de fer.

—J'ai su que rien ici n'est donné à nous-même,
Qu'on est un mendiant du jour où l'on est né,
Que la soif se guérit sur les lèvres qu'on aime,
Que notre coeur ne bat qu'en un corps éloigné.

J'ai construit jusqu'aux cieux la tour de ma détresse,
N'interrompant jamais cet épuisant labeur;
Il reluit de désirs, il brûle de caresses,
Et les vitraux sont faits du cristal de mes pleurs;

Et maintenant, debout sous l'azur qui m'écoute,
Je vois, dans un triomphe à l'aurore pareil,
Ma féconde douleur se dresser sur ma route
Comme un haut monument baigné par le soleil.

Et je suis aujourd'hui, au centre de ma tâche,
Une contrée où luit un éternel été;
Et pour ceux qui sont las, désespérés ou lâches,
Une eau pleine d'amour, de force et de gaîté;

Seul le dôme des nuits, funèbre comme un temple,
Que j'ai pris à témoin dans des deuils enflammés,
N'ignore pas mon coeur héroïque, et contemple
La morte que je suis, qui vous a tant aimé…

SOIR SUR LA TERRASSE

Nous sommes seuls; puisque tu m'aimes,
J'aurai peur si je vois tes yeux;
Evitons la douceur suprême:
Ne restons pas silencieux.

La terrasse est comme un navire;
Qu'il fait chaud sur la mer, ce soir!
On meurt de soif, et l'on respire
L'ombre noire du jardin noir.

Les aloès fleuris s'élancent.
Ecarte de moi, si tu peux,
Tous ces parfums, tous ces silences,
Qui s'accumulent peu à peu;

On entend rire sur la place.
Je sens, à tes yeux, que tu crois
Que ce sont des corps qui s'enlacent:
Ce soir, tout est désir pour toi.

L'âcre odeur des filets de pêche
Pénètre l'humble nuit qui dort.
Sur ma main pose ta main fraîche
Pour que je puisse vivre encor…

O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU

O mon ami, sois mon tombeau,
La jeune terre étincelante
Et les jours d'été sont trop beaux
Pour une âme à jamais dolente!

Je crains les regrets et l'espoir;
Laisse-moi rentrer dans ton ombre,
Comme les collines du soir
Rejoignent la nuit ferme et sombre.

Avec un coeur si lourd, si lent,
Que veux-tu qu'aujourd'hui je fasse
Du parfum des marronniers blancs,
Et des promesses de l'espace?

Je sais ce qu'un soir lisse et pur
A bu de plaisirs et de peines!
Les corbeaux flottent sur l'azur
Comme un mol feuillage d'ébène.

Partout quel opulent loisir,
Quelle orgueilleuse confiance
Qui joint les appels du désir
Aux sécurités du silence!

Les oiseaux, dans le doux embrun
De l'éther rose et des ramées,
Sont légers comme des parfums
Et glissent comme des fumées;

On entend leurs limpides voix
Incruster de cris et de rires
Le ciel qui passe sur les bois
Comme un lent et pompeux navire.

—Mais je sais bien que vous mourrez,
Et que moi, si riche d'envie,
Je dormirai, le coeur serré,
Loin de la dure et sainte vie;

Toutes les musiques des airs,
Tous ces effluves qui s'enlacent
Fuiront le souterrain désert
Où le temps ne luit ni ne passe;

Et nous serons ce bois des morts,
Ces branches sèches et cassées
Pour qui les jours n'ont plus de sort,
Pour qui toute chose est cessée!

Et pourtant mon coeur éternel,
Et sa tendresse inépuisable,
Plus que l'Océan n'a de sel,
Plus que l'Egypte n'a de sable,

Contenait les mille rayons
De toutes les aubes futures…
—Être un jour ce mince haillon
Qui gît sous toute la Nature!

UN ABONDANT AMOUR…

Un abondant amour est pareil au silence,
Rien de lui ne s'échappe et ne s'ajoute à lui.
Il agit dans sa calme et splendide substance,
Plus vaste que l'espace et plus haut que la nuit.

Les siècles révolus et les saisons futures
L'élisent comme un lieu d'attente et de repos.
Il a tout absorbé de l'immense nature,
Au point d'être l'éther, les cimes et les eaux.

J'examine ce soir ma vie âpre et compacte;
J'ai fait ce que j'ai pu, d'un haut et triste coeur,
Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes
Ont sombré à jamais, sans bruit et sans lueur.

Je n'ai pas pu sauver le meilleur de moi-même,
Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins,
Dont j'ai su tour à tour rompre mon coeur extrême,
Ou le fermer avec des lanières d'airain.

Ample comme les flots, et comme eux volontaire,
J'ai fait plus que lutter, j'ai contredit le sort,
Et détournant mes yeux de la vie étrangère,
Délaissant les vivants, j'ai voulu plaire aux morts.

Je m'arrête à présent, et me laisse conduire
Par les jours entraînants qui mènent au tombeau;
Que m'importe le temps qui me reste à voir luire
Un monde qui me fut trop cruel et trop beau.

Je m'arrête, et me livre à ta bonté nouvelle,
Cher être, où je m'achève enfin. Je t'ai choisi
Pour le point de départ de ma vie éternelle;
Déjà mon coeur en toi jette un cri adouci.
Je me lie à ton âme où se meuvent des ailes,
Et mon esprit, qui fut l'immense fantaisie,
Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle,
Délivré de l'espace et de la poésie…

LA MUSIQUE ET LA NUIT

La Musique et la Nuit sont deux sombres déesses
Dont la ruse surprend les secrets des humains,
Confidentes, ou bien sorcières ou traîtresses,
Elles puisent le sang des coeurs entre leurs mains.

Je regarde ce soir les cieux hauts et paisibles
Où deux étoiles ont un frénétique éclat,
L'une semble plus fière et l'autre plus sensible,
Tristes lèvres d'argent qu'un Dieu jaloux scella!

Et tandis que les doux violons des terrasses
Blottissent dans la nuit leur sanglot musical,
Je sens se préparer dans le profond espace
Un véhément complot pour le bien et le mal:

Complot pour que tout coeur rejette son cilice,
Pour qu'il ose affronter le dangereux bonheur,
Car le torrent des sons et la nuit protectrice
Incitent à la vie avec une âpre ardeur:

Hélas! tout est amour ou cendres; la nature
Par l'éternel retour et le long devenir
Ne peut qu'éterniser la puissante torture
Qui meut dans l'infini la mort et le désir.

Chaque humain, à son tour, servira de pâture…

Et l'âme, fourvoyée entre les grands instincts,
Répand sur leur fureur son anxiété rêveuse,
Et, toujours innocente épouse du Destin,
Accompagne en pleurant la bataille amoureuse.

—Hélas! âme héroïque, oubliez-vous encor
Que les parfums, les ciels, le verbe, les musiques
Sont ligués contre vous, et que les faibles corps
Sont la barque où périt votre grandeur tragique?

—Montez, âme orgueilleuse, élevez-vous toujours,
Allez, allez rêver sur les hauts promontoires
Où, triste comme vous, la muse de l'Histoire
Contemple,—par delà les siècles et les jours,

A travers les combats, les flots, les incendies,
Au-dessus des palais, des dômes et des tours
Où la Religion médite et psalmodie,—
La victoire sans fin du redoutable amour!…

LA CONSTANCE

Ce qu'il a commencé, le coeur doit le poursuivre,
Toute tendresse a droit à son éternité,
La nature est constante, et son désir de vivre
Endurant tous les maux, luit d'été en été.

L'Automne au pourpre éclat, si puissante et si digne,
Qui maintient la nature au moment qu'elle meurt,
Par son pressant effort défend qu'on se résigne
A goûter sans sursauts la paix lasse du coeur.

Nul n'aura plus que moi prolongé la douleur…