LA MANCHE

Cherbourg.—Saint-Lô.—Le Cidre.—Granville.—Le Mont-Saint-Michel.
La Récolte du Varech.

C'était, pour les enfants de M. Rinval, une façon de voyager toute nouvelle que celle que leur père avait adoptée pour les conduire en Normandie. Mme Rinval et Hélène craignaient un peu le mal de mer, mais le temps était beau, la mer douce, et elles ne furent que très peu incommodées. Quant aux hommes, M. Rinval, Lucien et Paul, ils ne souffrirent aucunement.

Le spectacle des côtes fuyant devant leurs yeux charma beaucoup les voyageurs. C'était à chaque moment un site nouveau, et il y en avait de vraiment délicieux.

On passa successivement devant les ports de Calais, de Boulogne, de Dieppe, et l'on fit relâche au Havre.

Du Havre, on se dirigea sur Cherbourg, d'où l'on devait continuer le voyage par chemin de fer.

Pendant que le paquebot filait, M. Rinval ne manqua pas de demander à ses enfants l'indication des départements qu'on côtoyait, l'importance des villes et des ports devant lesquels on passait, et, disons-le à la louange des jeunes voyageurs, presque toutes les réponses furent satisfaisantes.

—Te rappelles-tu quelles sont les principales industries de Cherbourg? demanda notamment M. Rinval à Lucien.

—Oui, papa. On y trouve d'importants chantiers pour la construction des navires, des fonderies de métaux, des tanneries, des filatures de coton et de laine.

Vue de Cherbourg.

—En effet. Mais Cherbourg est surtout un port très remarquable, à la fois port militaire et port marchand, et dont l'établissement a nécessité des travaux gigantesques. Ces travaux, commencés dès 1686, par Vauban, repris sous Louis XVI, sous Napoléon Ier et sous Louis-Philippe, n'ont été terminés que vers 1858 et n'ont pas coûté moins de deux cents millions.

Nos voyageurs ne firent qu'une courte station à Cherbourg. M. Rinval put cependant leur montrer les belles promenades de cette ville et quelques édifices, entre autres l'église de la Trinité, qui fut bâtie vers 1450. Il leur fit voir aussi les formidables fortifications de la ville du côté de la terre, lesquelles sont reliées entre elles par le fort du Roule, élevé de cent dix mètres, et d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur les environs.

De Cherbourg on se rendit à Saint-Lô, chef-lieu du département, où l'on contempla les belles églises de Notre-Dame et Sainte-Croix, l'Hôtel de ville et plusieurs maisons anciennes.

On visita ensuite Coutances, sous-préfecture, siège d'un évêché, où la vue de la cathédrale frappa tout particulièrement l'esprit de nos touristes. Ce beau monument a été bâti au onzième siècle, mais il ne reste que très peu de chose de la construction primitive; la plus grande partie de l'église actuelle date du treizième siècle. La richesse de son architecture n'est pas son seul titre à l'attention des voyageurs; sa situation est des plus imposantes. Elle domine un mamelon élevé, sur lequel est bâtie la ville, et ses hautes tours, surmontées d'aiguilles hardies, s'aperçoivent de très loin en mer et servent de point de reconnaissance aux marins.

M. Rinval avait à Coutances un de ses amis de collège, M. Duhobey, riche propriétaire qui l'avait invité plusieurs fois à venir visiter ses propriétés. Ce fut chez lui que les enfants de M. Rinval se firent expliquer, un soir, la fabrication du cidre.

«Vous savez, mes enfants, leur dit M. Duhobey, que le cidre, la principale boisson de la Normandie, est une liqueur qui se fabrique avec les pommes?

—N'en fabrique-t-on pas aussi avec des poires? demanda Lucien.

—Si, mon ami. Il y a, en effet, le cidre de pommes et le cidre de poires. Mais ce dernier est plus particulièrement désigné sous le nom de poiré.

La Récolte des Pommes.

La fabrication du cidre est beaucoup plus simple que celle du vin ou de la bière. Toute l'opération consiste, en effet, à exprimer le jus des pommes ou des poires et à le faire fermenter. La qualité du cidre dépend donc principalement de la nature des fruits employés pour sa fabrication.

Le cidre de meilleure conservation est obtenu par un mélange de pommes douces, de pommes amères et de pommes aigres. On prend, en général, une partie de pommes aigres pour deux parties de pommes douces et amères.

—On ne peut donc pas employer les pommes douces seules? dit Mme Rinval.

—Si, madame; le cidre ainsi obtenu est agréable, il est vrai; mais il s'aigrit rapidement.

On distingue aussi les pommes en pommes de première saison, lesquelles mûrissent en septembre; en pommes de seconde saison, mûrissant en octobre; et en pommes de troisième saison, mûrissant en novembre.

Pour récolter les pommes à cidre, lorsqu'elles sont mûres, on secoue les branches des arbres, puis on abat celles qui restent au moyen de longues gaules. C'est un spectacle que je pourrai vous donner avant votre départ, car on va commencer ici la récolte des pommes de première saison.

—C'est vrai, nous sommes en septembre, fit Paul.

—Les pommes récoltées, continua M. Duhobey, sont mises en tas, dans un lieu sec et aéré, généralement un hangar, où elles achèvent de mûrir. On les y laisse ordinairement trois semaines ou un mois, mais en ayant soin de les examiner de temps à autre et d'enlever soigneusement les fruits qui viendraient à se gâter.

Lorsque les pommes sont parvenues au degré de maturation voulu, on les écrase au moyen du tour à piler, appareil que vous avez vu dans une des cours de ma ferme. C'est, vous le savez, une grande auge circulaire en pierre de taille ou en granit, qui a environ vingt mètres de circonférence, sur une profondeur d'à peu près trente centimètres, et dans laquelle tourne une meule en bois très épaisse et mue par un cheval. Le mouvement de la meule faisant remonter la pulpe le long des parois de l'auge, un homme suit le cheval avec un bâton pour faire retomber le marc. Le rabattement de la pulpe se fait parfois aussi d'une manière plus simple, au moyen d'une barre de bois fixée à l'arrière de la meule, et qui racle les bords de l'auge.

Le Pressoir et le Tour à piler.

Chez certains propriétaires, au lieu du tour à piler, on se sert du grugeoir à pommes, sorte de grand moulin à bras dont la forme rappelle un peu les moulins à café ou à poivre que vous avez pu remarquer dans les grandes épiceries.

Les pommes étant réduites en pulpe sont portées dans des cuviers, où on les abandonne pendant douze à vingt-quatre heures, en ayant soin de remuer plusieurs fois par jour, pour empêcher la fermentation.

On soumet ensuite la pulpe à l'action du pressoir, pour en extraire le jus. Je vous ferai aussi voir cet appareil.

On étend sur le pressoir, au moyen d'une pelle, des couches de pulpe superposées, de dix à quinze centimètres d'épaisseur. Entre chaque couche est placé un mince lit de paille de seigle ou un tissu de crin. La dernière couche étant posée, on recouvre le tout au moyen de madriers ou de billots. On ne presse qu'au bout de quelques heures, et l'on obtient, par le simple égouttage, le cidre dit de mère goutte.

Ce pressurage est répété plusieurs fois. Les petits fermiers, destinant à la vente le premier cidre obtenu, ajoutent, lors des derniers pressurages, une certaine quantité d'eau au marc pressé, et font ainsi un cidre léger qui leur sert de boisson.

L'ancien pressoir, employé par la plupart des fermiers, est fort encombrant, et ne donne pas les meilleurs résultats. Il ne subsiste guère que grâce à la simplicité de sa construction.

Dans les grands établissements, on presse les pommes pilées au moyen d'une presse hydraulique, et le tour à piler est lui-même remplacé par des pressoirs mécaniques, qui donnent des résultats plus rapides et plus complets.»

De Coutances, on se rendit à Granville, joli petit port, où l'on devait prendre une voiture pour se rendre au Mont-Saint-Michel. Une partie de Granville, la vieille ville, est bâtie sur un rocher abrupt, dit le Roc, battu par la mer et presque séparé de la terre par un large ravin. Nos voyageurs trouvèrent cette situation très pittoresque et se plurent à contempler la mer du haut du Roc.

Mais le Mont-Saint-Michel les émerveilla bien plus encore, et ils eurent beaucoup de peine à s'en éloigner.

La Récolte du Varech.

Le village est bâti en amphithéâtre, à la base et sur les pentes d'une masse de granit de neuf cents mètres de tour. Il est entouré d'une muraille d'enceinte bordée de mâchicoulis et flanquée de tours. On y entre par un seul passage, et il n'a, pour ainsi dire, qu'une rue unique qui se déroule en une longue courbe sur le flanc de la montagne et aboutit à l'abbaye, qui la domine, par un escalier divisé en plusieurs rampes. Une vaste plaine de sables mouvants, que l'eau de la mer recouvre deux fois par jour, entoure le Mont-Saint-Michel. Aussi ne doit-on s'y aventurer que sous la conduite d'un guide expérimenté, si l'on ne veut pas risquer sa vie. De graves accidents se sont souvent produits en cet endroit; des voyageurs, des équipages attardés sur les sables ont été engloutis par les flots. Mais un sort semblable ne pouvait atteindre nos voyageurs, car M. Rinval ne prit le chemin du Mont qu'après s'être procuré les renseignements les plus précis sur les heures de la marée.

Nos voyageurs virent le Mont-Saint-Michel sous ses deux aspects: à la mer basse, entouré de sa plaine de sable; et à la mer haute, transformé en une île véritable, battue par les vagues agitées.

Hélène et Lucien remarquèrent que les bâtiments de l'abbaye qui domine le village forment un immense rectangle ou carré, du milieu duquel s'élance l'église abbatiale, surmontée de toutes parts de clochetons, et dominée par une tour carrée. M. Rinval leur dit que cette tour avait été bâtie au dix-septième siècle, et qu'elle avait remplacé une flèche aiguë que couronnait la statue de saint Michel.

—On eût dû laisser cela, c'eût été bien plus joli, remarqua Paul.

Le guide proposa à M. Rinval et à sa famille de monter dans la tour. Cette proposition fut accueillie avec empressement, et, arrivés sur la plate-forme, nos voyageurs découvrirent un panorama qui les dédommagea amplement de leur fatigue.

Ils visitèrent ensuite les constructions de l'abbaye, et notamment la partie appelée la Merveille, qui se compose de trois étages de magnifiques constructions.

D'abord, les vastes cryptes ou souterrains du onzième siècle, partagées en deux grands compartiments. Au-dessus, la salle de l'ancien chapitre du Mont, que l'on regarde comme la plus vaste et la plus superbe salle gothique qui existe.

Et enfin, au-dessus de cette salle, le cloître, lequel est d'une richesse d'architecture extraordinaire. On n'y compte pas moins de deux cent vingt colonnettes en granit, en calcaire, en stuc et en granitelle. Des fenêtres du cloître, les visiteurs purent contempler la mer, qui se trouvait à plus de cent mètres au-dessous d'eux.

La seule partie de l'abbaye que nos voyageurs ne visitèrent point fut les souterrains. M. Rinval rappela que plusieurs de ces souterrains avaient servi de cachots, à différentes époques.

En redescendant dans le village, le guide leur montra les ruines d'une maison qui passe pour avoir servi de logis à Tiphaine Raguenel, épouse de Duguesclin. Ce fut encore l'occasion d'une intéressante conversation entre M. Rinval et ses enfants sur le vaillant connétable de Charles V.

Après avoir quitté le Mont-Saint-Michel, la famille Rinval rencontra plusieurs chariots chargés de plantes marines, qui intriguèrent beaucoup M. Paul.

—C'est du varech, dit M. Rinval. Tu connais cette plante? demanda-t-il à Lucien.

—Oui, papa. C'est une espèce d'algue que l'on recueille sur les côtes pour engraisser les terres.

—En effet. En faisant brûler ces plantes, on retire aussi de leur cendre la soude, substance qui sert à plusieurs usages, et notamment à fabriquer les savons.