LE DÉPART

Nous avons raconté, dans un précédent recueil, le petit voyage en France que fit la famille Rinval au moment des vacances. On se rappelle que ce voyage avait été décidé pour récompenser les trois enfants, Lucien, Hélène et Paul, du zèle qu'ils avaient mis dans leurs études pendant l'année scolaire. A côté des plaisirs qu'elles devaient procurer aux voyageurs, leurs excursions avaient, on ne l'a pas oublié, un but très utile. Les enfants devaient apprendre, chemin faisant, à connaître les richesses de notre industrie et s'initier à quelques découvertes scientifiques récentes. Ceux de nos jeunes lecteurs qui ont suivi la famille Rinval dans son premier itinéraire se rappellent sans doute les conversations du papa, de la maman et des trois enfants sur les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, le phonographe, la fabrication de la porcelaine, le tissage de la soie, les vendanges, la fonte de l'acier, les mines à charbon, les différents modes d'éclairage, etc.

La famille de M. Rinval s'était bien promis de continuer ce genre d'études l'année suivante, mais un pénible événement vint l'en empêcher. Javotte, la vieille bonne qui avait élevé les trois enfants, depuis longtemps souffrante et cassée, dut un jour s'aliter à la suite d'un refroidissement et, malgré les soins empressés de Mme Rinval et d'Hélène, elle ne tarda pas à mourir.

Sa mort arriva justement à l'époque des vacances, et la famille fut si attristée de cette perte qu'elle ne songea pas cette année-là à voyager.

Ce ne fut donc que deux ans après le premier voyage que l'on se décida à se remettre en route. Mme Rinval proposa de commencer cette fois l'excursion par Salins, ville du département du Jura, où habitait une de ses amies d'enfance. M. Rinval accueillit d'autant plus volontiers ce projet que Lucien et Hélène avaient souvent manifesté le désir de se rendre compte de l'exploitation des puits de sel, et que Salins est un des principaux centres de cette industrie.

Les jeunes voyageurs de notre premier récit s'étaient déjà transformés: Lucien atteignait sa quatorzième année. C'était un véritable jeune homme; son instruction était en bonne voie, et il s'acheminait à grands pas vers les épreuves du baccalauréat.

Hélène avait douze ans accomplis. Elle avait fait de sérieux progrès, et on la considérait comme une des meilleures élèves de sa pension. C'était en outre une des jeunes filles les plus douces et les plus aimables que l'on pût rencontrer. Elle s'était appliquée sans relâche à se corriger des mouvements d'humeur et de vivacité qui lui échappaient autrefois et qui avaient tant attristé ses parents. Elle y avait complètement réussi. Tant il est vrai que rien ne résiste à la persévérance des bonnes résolutions.

Paul, qui marchait à grands pas vers sa huitième année, avait lui-même fait des progrès sensibles. Il lisait maintenant couramment et sans trop chantonner. On arrivait assez facilement à le comprendre. Son écriture commençait à se former et il réussissait généralement dans les trois premières règles, à condition, bien entendu, qu'il ne se trouvât pas en présence d'un trop grand nombre de chiffres. La division seule lui semblait vraiment épineuse, mais il s'appliquait de si bon cœur à l'étudier qu'on pouvait entrevoir le jour où il vaincrait les dernières difficultés.

Les soirées étaient toujours consacrées, chez M. Rinval, à l'étude ou à des jeux de salon auxquels prenait part toute la famille. Parfois, le papa entamait de longues causeries que les enfants et même Mme Rinval écoutaient avec le plus vif intérêt. C'était généralement sur les voyages qu'il avait faits jadis en France et à l'étranger que M. Rinval aimait à discourir. Ces récits avaient naturellement le don de réveiller chez les trois enfants le désir de voyager; aussi l'annonce du prochain départ fut-elle accueillie avec une satisfaction générale.

Le 28 août, à huit heures du matin, la famille Rinval quitta donc son domicile, boulevard de Magenta, pour se rendre à la gare du chemin de fer de Lyon, où l'on devait s'embarquer pour Salins.

Au moment du départ, ce fut le cœur assez gros que les trois enfants et leur mère entendirent M. Rinval fermer à double tour la porte de l'appartement. Les domestiques avaient été renvoyés dans leur famille pour la durée du voyage. La maison allait rester déserte. On n'y laissait plus la vieille amie qui, deux ans auparavant, faisait de si tendres adieux à ses chers enfants.

Les tristes pensées des voyageurs se dissipèrent peu à peu, lorsque le train qui les emportait eut franchi les fortifications de la capitale. La conversation ne tarda pas à s'engager.

—Le Jura est un pays rempli de montagnes, n'est-ce pas? demanda Paul, lequel, comme on le voit, s'intéressait déjà aux questions géographiques.

En wagon.

—Pas entièrement, répondit M. Rinval. La partie qui confine aux départements de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or n'est qu'une vaste plaine. Le reste du département se divise en vignoble, ou région où l'on cultive la vigne, et en basse et haute montagne. La haute montagne comprend les parties les plus élevées de la chaîne du Jura. Son plus haut sommet, celui de Dôle, a 1,681 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer.

—Ce n'est pas encore le mont Blanc, dit Lucien.

—Je crois bien, répondit Paul.

—Quelle hauteur a donc le mont Blanc? demanda Mme Rival au petit garçon.

—Quatre mille huit cent dix mètres, répondit Paul sans sourciller.

Tous se regardèrent étonnés.

—Très bien, Paul, fit M. Rinval. Depuis quand sais-tu cela?

—C'est Hélène qui le disait l'autre jour; et elle ajoutait que c'était la plus haute montagne de l'Europe.

—Bravo! mon élève, fit la jeune fille. Il est heureux, reprit-elle en consultant son Guide, que nous ne nous aventurions pas trop tard dans le Jura. Je lis ici que la neige s'y installe dès le mois de septembre, pour ne fondre qu'en mai. Dans l'arrondissement de Saint-Claude et dans celui de Poligny, on trouve, dit-on, souvent un mètre de neige dès le mois d'octobre, et, dans les hivers rigoureux, il y en a jusqu'à cinq ou six mètres.

—Cinq ou six mètres! On ne me verrait plus, dit Paul.

—Ni aucun de nous, répondit M. Rinval en riant. Heureusement, nous ne sommes qu'au mois d'août; tu peux donc te rassurer.

On voyagea pendant quelque temps en silence, mais Paul posa bientôt une nouvelle question:

—A quelle heure arriverons-nous à Salins? demanda-t-il.

—A sept heures, répondit Hélène.

—Que c'est long! reprit l'enfant.

—Il est vrai, dit Lucien, que les locomotives des chemins de fer ne vont pas aussi vite que les ballons; cependant, auprès des diligences d'autrefois...

—D'ailleurs, nous ne tarderons peut-être pas à pouvoir voyager dans les airs, dit M. Rinval en souriant; cela ira alors beaucoup plus vite.

—Oui; on assure avoir trouvé le moyen de diriger les ballons, fit Lucien.

—Est-ce possible! s'écria Mme Rinval.

—On a déjà suivi un itinéraire déterminé d'avance, et l'on est revenu sans trop de difficultés au point de départ.

—Oui; mais le trajet n'était pas long, observa Hélène.

—Pas bien long, en effet; et le temps était calme. Dame! je ne parierais pas que s'il fallait aller en Chine et lutter contre les tempêtes...

—Toujours est-il que le premier pas est fait, conclut Hélène. Pour moi, je ne désespère pas que l'an prochain nous ne puissions accomplir notre voyage de vacances en ballon.

—Oh! que ce serait amusant! s'écria Paul en sautant de joie.

—Hum! fit Mme Rinval en souriant. J'aime autant les chemins de fer, bien qu'on n'y soit pas à l'abri de tout danger.

Ce fut en devisant de cette façon que l'on arriva à Salins.