LE JURA

L'Arrivée à Salins.—La Fabrication du Fromage.—Les Salines.—L'Horlogerie.

On arriva un peu fatigués à Salins, et l'on n'eut guère le loisir de contempler le pays avant de se rendre chez Mme Durand. Lucien et Hélène remarquèrent cependant la curieuse situation de cette petite ville, laquelle se trouve pour ainsi dire emprisonnée dans une gorge étroite, entre deux montagnes élevées.

La voiture qui conduisit la famille Rinval de la gare du chemin de fer chez Mme Durand suivit la rue principale, qui traverse entièrement Salins. Nos voyageurs en apprécièrent la régularité. Ils virent aussi quelques places publiques ornées de fontaines simples, mais de bon goût, et remarquèrent que les maisons étaient spacieuses et solidement bâties.

Après le dîner réconfortant que leur servit leur hôtesse, les langues de nos voyageurs commencèrent à se délier, et la conversation s'engagea sur les beautés de la contrée, sur les usages et sur les travaux de ses habitants.

—L'industrie n'est pas, je crois, fort développée dans le Jura? demanda Lucien à Mme Durand.

—En effet, mon ami, répondit celle-ci, il y a chez nous peu d'industrie; mais l'agriculture y est plus florissante que dans beaucoup d'autres régions de la France. Les cultivateurs forment à peu près les sept dixièmes de la population.

—Quelles sont les principales industries du Jura? demanda à son tour Hélène.

—Après l'exploitation des salines—dont vous pourrez vous rendre compte demain—viennent la fabrication des objets tournés en buis, corne ou écaille, à laquelle on se livre principalement à Saint-Claude; la lunetterie, l'horlogerie et l'argenterie ruolz, de Morez; les scieries à eau de Poligny; les forges de Dôle...

—Mais voilà encore beaucoup de choses, dit Mme Rinval, et je m'étonne que dans un pays où l'on s'occupe autant d'agriculture, on puisse trouver un nombre d'ouvriers suffisant pour se livrer à la fabrication de tous ces articles.

—C'est que nos compatriotes ont, comme l'on dit, deux cordes à leur arc, répondit Mme Durand. L'été est consacré par la population ouvrière aux travaux des champs, et beaucoup s'occupent pendant l'hiver à des travaux industriels, lesquels s'accomplissent généralement au foyer, dans les veillées.

—Le Jura renferme beaucoup de forêts, je crois? dit Hélène.

—Les forêts couvrent, en effet, une grande partie de notre département et fournissent une grande quantité de bois de construction.

—Si j'ai bonne mémoire, dit à son tour M. Rinval, on s'occupe ici tout particulièrement de l'élevage du bétail?

—Oui, monsieur. Dans la plaine, on élève principalement les bœufs et les vaches pour la boucherie, tandis que dans les arrondissements de Saint-Claude, de Poligny et de Lons-le-Saunier, on s'adonne surtout à la fabrication du fromage.

—Et quelle espèce de fromage y fabrique-t-on? dit Hélène.

—Le gruyère.

—Tiens! fit Paul; je croyais que ce fromage venait de la ville de Gruyères, en Suisse.

—En effet, répondit Mme Durand, c'est cette ville qui lui a donné son nom; mais on en fabrique aussi dans les montagnes du Jura et des Vosges. Ici, la fabrication se fait en grand, dans de vastes locaux appartenant à un certain nombre de cultivateurs associés qu'on nomme fruitiers. Dans les Vosges, on fait les fromages pendant la belle saison, dans des cabanes construites sur les montagnes mêmes.

—Mais avec quoi fait-on le fromage? reprit le petit garçon.

—Parbleu, avec du lait, dit Lucien.

—Oui, mais de quelle façon?

—On se sert de grandes chaudières pouvant contenir environ deux cent cinquante litres, reprit Mme Durand. On y verse le lait au tiers écrémé, et l'on chauffe au moyen de fagots de petit bois parfaitement sec. Aussitôt que le liquide a atteint le degré de chaleur voulu, on verse dans la chaudière à peu près un demi-litre de présure.

Les yeux de Paul semblèrent poser un point d'interrogation lorsqu'il entendit ce mot. M. Rinval vint à son secours.

La fabrication du fromage.

—La présure, dit-il, est du lait aigri que l'on recueille dans l'estomac des jeunes moutons ou des jeunes veaux, et qui sert à faire cailler le lait.

—Lorsque le caillé est formé, ce qui demande un quart d'heure environ, reprit Mme Durand, on le taille et on le fait chauffer de nouveau. Bientôt il présente une teinte jaunâtre, il se roule parfaitement entre les doigts et craque légèrement sous la dent. On le met alors dans un moule et on le porte à la cave. Là, on le frotte tous les jours et dans tous les sens avec du sel bien pilé, jusqu'à ce que la meule n'en absorbe plus. Cela dure de deux à trois mois.

—Que de soins! dit Mme Rinval. Il est vrai que cette industrie est productive, si ce que l'on m'a dit est exact. On m'a cité, comme produit annuel de la fabrication du fromage dans le Jura, un chiffre si élevé que je n'ose le répéter.

—Dix-huit millions, n'est-ce pas? fit Mme Durand. Eh bien, ce chiffre n'est pas exagéré.

—Dix-huit millions de francs de fromage! s'écria Paul émerveillé. Il y a, je parie, de quoi faire une nouvelle montagne à ajouter à la chaîne du Jura.

Tout le monde éclata de rire à cette boutade.

Le lendemain, nos voyageurs allèrent visiter la vaste saline qui occupe le centre de la ville.

Un contremaître obligeant leur montra tous les détails des travaux, et notamment les réservoirs où l'eau salée des sources, amenée par l'action des pompes, subit une première évaporation. Il leur raconta que trois trous de sonde, commencés en 1845 et terminés en 1849, avaient d'abord atteint le terrain salifère à 223 mètres et avaient été poussés depuis jusqu'à 265 mètres. Chacun d'eux fournit par jour 500 hectolitres de sel.

La moitié des eaux est dirigée par un conduit en fonte de 17 kilomètres de longueur sur la saline d'Arc, dans le département du Doubs, tandis que l'autre moitié, élevée par le même mécanisme hydraulique, va remplir les réservoirs, d'où elle se rend aux chaudières à évaporation.

—Ces salines ne servent-elles pas aussi à l'alimentation d'un établissement de bains? demanda M. Rinval.

La fabrication des pièces d'horlogerie, dans une ferme.

—Si, monsieur. Et la piscine ne contient pas moins de 86,000 litres d'eau. Les eaux de Salins sont limpides, incolores et généralement inodores; elles ont une saveur plus ou moins salée, suivant les sources. Après les grandes pluies, cette saveur est plus forte. On les emploie en bains et en douches; elles peuvent être supportées en boisson par la plupart des malades.

—N'y a-t-il pas aussi des mines de sel? demanda Paul.

—Si vraiment; on rencontre le sel dans la terre, comme la houille et les différents métaux. Nous avons des mines de sel dans le Jura même, à Montmorot et à Grozon. Le produit des mines de Montmorot est même plus important que celui de notre ville. La production annuelle y est, en effet, de plus de 90,000 quintaux par an.

—Le sel détaché de la mine ne doit pas avoir besoin de grandes préparations? demanda Hélène.

—Non, certes. Les ouvriers taillent au ciseau des blocs de différentes grosseurs. Ces blocs, à peine séparés de la muraille, sont ensuite transportés au dehors de la mine. On les pulvérise, et on les vend sans autre préparation, lorsque le sel est très pur.

La famille Rinval quitta la saline, vivement intéressée par ce qu'elle avait vu et par les détails qui lui avaient été donnés.

—Il est cependant encore un système d'exploitation du sel que nous ne connaissons pas! fit Lucien tout à coup.

—Lequel? demanda Hélène.

—Les marais salants.

—Qu'appelle-t-on ainsi? demanda Paul.

—On désigne sous le nom de marais salants de vastes bassins ou réservoirs creusés sur le bord de la mer, et dans lesquels les eaux salées sont soumises à l'évaporation pendant la saison chaude, dit M. Rinval.

—Sans aucune espèce d'appareil ou de machine, n'est-ce pas? demanda Hélène.

—Sans appareil et sans machine. C'est ce qu'on appelle l'évaporation spontanée. Les eaux arrêtées dans ces bassins laissent, après leur disparition, le sel qu'elles contenaient.

—Y a-t-il beaucoup de marais salants en France? demanda Hélène.

—On en compte quatre-vingt-deux. Trente-six sont situés sur les côtes de l'Océan; quarante-cinq sur la Méditerranée, et un sur les bords de la Manche, dans le département d'Ile-et-Vilaine.

Le soir de la visite aux salines, la famille Rinval annonça à Mme Durand qu'elle partirait le lendemain pour Épinal.

—Déjà! s'écria Mme Durand. J'espérais vous emmener dans deux ou trois jours à Saint-Claude, chez mon père.

—Cela n'est malheureusement pas possible, répondit M. Rinval: j'ai fixé à un ami d'Épinal le jour de notre arrivée dans cette ville.

—C'est grand dommage! Vous auriez vu à Saint-Claude le beau pont suspendu qui réunit la montagne des Étappes à la place Saint-Pierre, en traversant la vallée de Tacon.

—J'ai entendu dire que c'était une construction d'une grande hardiesse, dit M. Rinval.

—Le pont a 148 mètres de longueur, et le tablier est à 50 mètres du sol, répondit Mme Durand.

—Je ne voudrais pas tomber de là, fit Paul. Cinquante mètres! Brrr! C'est plus haut que la colonne de la Bastille.

—Nous sommes-nous bien rendu compte de toutes les branches de l'industrie du Jura? demanda Hélène.

—Je le crois, dit Mme Durand. Si nous étions dans la saison d'hiver, je vous conduirais dans quelques-unes de nos fermes, où l'on fabrique, pendant les veillées, certains articles d'horlogerie. Mais vous arrivez trop tôt pour cela. Je ne vois donc plus à vous signaler, dans notre département, que la fabrique de mouvements de pendules de Morez.

—L'horlogerie! voilà encore une industrie à étudier, dit Hélène.

—Sous le rapport commercial seulement, dit Lucien, car je ne pense pas que nous puissions nous initier rapidement aux combinaisons assez compliquées des horloges et des montres.

—C'est vrai, fit Hélène, mais il y a aussi le côté historique de cette industrie. Pourrais-tu me dire, par exemple, de quelle façon l'on se rendait compte de l'heure dans l'antiquité?

—Certainement. On mesurait alors le temps au moyen soit de cadrans solaires, soit de clepsydres, ou horloges d'eau.

—Je sais ce que c'est qu'un cadran solaire, fit Paul. J'en ai vu un sur le Pont-Neuf; il est peint sur une haute muraille. Les heures sont disposées en demi-cercle, et l'ombre d'une aiguille inclinée qui se trouve au milieu se dirige sur l'heure—quand il fait du soleil, bien entendu. Mais, comment étaient construites les clepsydres?

—On leur donnait les formes les plus variées, mais toutes mesuraient le temps par l'écoulement d'une certaine quantité d'eau qu'elles contenaient.

—C'était alors comme le sablier dont notre pauvre Javotte se servait pour faire cuire des œufs à la coque? La quantité de sable tombée lui indiquait si l'œuf était ou non cuit à point.

—Parfaitement. Ces sabliers ont d'ailleurs servi aussi, autrefois, à indiquer l'heure.

—Pourrais-tu me dire maintenant, fit de nouveau Hélène à Lucien, à qui l'on attribue l'invention de la première horloge mécanique?

Lucien hésita un instant:

—Ma foi non, répondit-il, je l'ai oublié.

—Eh bien, c'est au moine Gerbert, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, et qui vivait à la fin du dixième siècle.

—C'est vrai, fit M. Rinval; mais on n'a aucune notion sur le mécanisme de cette machine. L'horloge du Palais de justice de Paris est peut-être la première dont on connaisse le mécanisme. Elle fut construite en 1370 par Henri de Vic, que Charles V avait fait venir d'Allemagne.

—J'ai remarqué le curieux cadran de cette horloge, dit Lucien. Est-ce toujours le mécanisme de Henri de Vic qui fait mouvoir ses grandes aiguilles dorées?

—Non, mon fils. Il est évident qu'on se sert aujourd'hui d'un mécanisme plus perfectionné. Le cadran n'est même pas celui de l'époque: c'est une copie très fidèle d'un cadran modelé par un célèbre sculpteur du seizième siècle, Germain Pilon.