LE RETOUR
Visite d'une Imprimerie.
—Eh bien! êtes-vous satisfaits de votre voyage? demanda M. Rinval à ses enfants, lorsqu'on eut repris le train pour rentrer à Paris.
—Certes oui, papa! s'écrièrent à la fois Lucien, Hélène et Paul.
—Nous avons vu des régions bien intéressantes, dit Hélène.
—Nous avons étudié plusieurs industries qui nous étaient inconnues, dit Lucien.
—Et nous avons même voyagé sur la mer! ajouta Paul avec une certaine fierté.
—Il est cependant, reprit Hélène, une industrie (je devrais plutôt dire un art) à laquelle j'aurais bien désiré m'initier, et que nous n'avons pas rencontrée sur notre route.
—De quoi veux-tu parler? demanda Mme Rinval.
—De l'Imprimerie, répondit la jeune fille. Pour moi, celle-là prime toutes les autres. Que serions-nous, que saurions-nous sans cette belle invention?
—Si cela peut vous faire plaisir, dit M. Rinval, je vous promets de vous faire visiter une imprimerie avant la rentrée des classes.
—Oh! merci, papa, s'écrièrent les enfants.
En effet, deux ou trois jours plus tard, lorsqu'on fut un peu reposé des fatigues du voyage, M. Rinval conduisit sa famille dans une des plus grandes imprimeries de Paris, avec le directeur de laquelle il était en relations. Un prote, ou chef ouvrier, fut mis à la disposition des visiteurs, pour leur donner toutes les explications qu'ils pourraient désirer.
On conduisit d'abord les jeunes gens dans l'atelier des compositeurs typographes, où s'opère la première partie du travail de l'imprimerie, c'est-à-dire l'assemblage des lettres.
Presse à bras.
«Vous savez, leur dit leur cicérone, qu'avant Gutenberg on n'imprimait qu'au moyen de planches en bois d'une seule pièce, sur lesquelles les lettres étaient sculptées en relief. Gutenberg inventa les lettres mobiles ou détachées, qui peuvent être employées pour l'impression de plusieurs ouvrages. Ces lettres furent d'abord en bois. Puis Gutenberg et ses associés, Fust et Schœffer, imaginèrent les matrices, ou petites formes gravées en creux au moyen d'un poinçon, et dans lesquelles on peut fondre des lettres en métal. C'est aujourd'hui encore le système employé pour la fonte des lettres. Les industriels qui s'occupent de ce genre de travail sont appelés fondeurs en caractères typographiques.
La typographie est la partie de l'imprimerie qui concerne la composition, la préparation des planches, sur lesquelles on imprime. Vous savez qu'on appelle planche, ou forme, l'assemblage des caractères qui représentent une ou plusieurs pages.
Dans les ateliers de composition, les lettres typographiques sont disposées dans des boîtes à compartiments, qu'on appelle casses. Vous voyez que ces lettres rappellent par leur forme et par leur longueur des allumettes, sur l'un des bouts desquelles une lettre se trouverait gravée en relief. Le compositeur prend successivement dans la casse chacune des lettres qui lui sont nécessaires pour former les mots qu'il a à composer, et les place côte à côte dans une sorte de petite boîte en métal qu'il tient dans la main gauche, et qu'on nomme composteur. Les lettres y sont renversées, c'est-à-dire qu'elles ont la tête en bas.»
En donnant cette explication, le prote pria un des compositeurs de vouloir bien montrer son composteur aux enfants. Ceux-ci s'amusèrent beaucoup en essayant de lire, comme l'ouvrier, de droite à gauche, et les lettres étant à l'envers.
«Les blancs qui séparent chaque mot sont produits par de petits morceaux de métal moins longs que les lettres, et qu'on nomme espaces, reprit le prote. En ce sens, espace est du féminin.
Les blancs plus larges qui existent souvent à la fin des alinéas s'obtiennent au moyen de carrés de métal appelés cadrats. Les cadrats de petite dimension se nomment cadratins.
Le composteur étant plein, on enlève les lignes de composition qu'il contient, pour les placer sur une sorte de petit cadre en métal qui s'accroche sur la casse, et qu'on nomme galée.
Quand la galée renferme un nombre suffisant de lignes, on lie fortement les caractères au moyen d'une ficelle et l'on en forme un paquet.
On tire des épreuves de ces paquets, pour les soumettre à la lecture du correcteur. Ces épreuves se tirent parfois sur une presse; parfois aussi, on se contente de frapper au moyen d'une brosse la feuille de papier qui a été appliquée sur le paquet encré; on obtient ainsi une épreuve suffisamment lisible. Le correcteur relève les erreurs de composition en marge de l'épreuve, au moyen de signes particuliers appelés signes de correction.
Presse Marinoni.
Après la correction des paquets, la composition est remise au metteur en pages, lequel la répartit en pages d'une longueur égale, place les folios, dispose les titres des chapitres, les notes, etc. Lorsqu'il a ainsi préparé le nombre des pages que doit contenir la feuille de papier, il procède à l'imposition.
Cette partie du travail consiste à disposer dans des cadres en métal appelés formes, les pages composant une feuille, de telle façon qu'après l'impression et le pliage ces pages se suivent dans leur ordre numérique. L'imposition, vous le comprenez, diffère selon les formats adoptés.
Lorsque toutes les corrections sont terminées, les formes sont portées aux presses, où s'effectue le tirage. Allons voir ce qu'elles y deviennent.»
Les visiteurs descendirent à l'étage inférieur, où étaient installées les presses. Ils s'arrêtèrent d'abord devant la presse à bras, qui fut longtemps la seule employée, et dont on ne se sert plus guère, dans les grandes imprimeries, que pour le tirage des épreuves, ou pour quelques travaux demandant une grande délicatesse.
«Voyez, dit leur guide; l'ouvrier imprimeur va tirer une feuille nouvelle; son aide encre un rouleau et le promène sur les formes installées sur la presse; l'imprimeur a déjà placé une feuille de papier dans un cadre en papier qu'on nomme frisquette; il rabat ce cadre, replie le tympan, espèce de tablier mobile, et, au moyen d'une manivelle, fait passer le train sous la presse; il serre au moyen d'un levier, fait ressortir le train, relève le tympan et la frisquette, et enlève la feuille imprimée. La voici», ajouta-t-il, en la prenant des mains de l'ouvrier.
Hélène, Lucien et Paul examinèrent curieusement la feuille qui venait d'être ainsi imprimée sous leurs yeux. Le petit garçon, émerveillé, battit même des mains.
—Voilà pour la presse à bras, continua le prote. Mais dans les presses mécaniques, les plus employées aujourd'hui, la plupart des opérations se font automatiquement.
On possède maintenant, non seulement des presses qui impriment avec une grande rapidité, mais encore des machines qui permettent d'imprimer simultanément en plusieurs couleurs, et même d'imprimer une feuille des deux côtés à la fois. Telle est la presse Marinoni que je vais vous faire voir.
Et il conduisit le groupe dans une grande salle, où était installée une haute machine de forme presque carrée.
—Avec cette machine, dit-il, la plupart des opérations de préparation sont supprimées. On l'emploie surtout pour l'impression des journaux. Le papier est en rouleau, comme vous pouvez le voir, et lorsque la machine est mise en mouvement, il se déroule comme un ruban, s'engage entre les cylindres et en sort transformé en journaux coupés, rangés et comptés. Les plieuses n'ont qu'à recueillir les feuilles et à les expédier.
—C'est merveilleux, dit M. Rinval.
—Si Gutenberg pouvait revenir, que dirait-il, en voyant quel parti on tire aujourd'hui de son admirable invention? dit Hélène, lorsqu'on eut quitté l'imprimerie. J'ai vu dernièrement une gravure le représentant dans son atelier. Il y avait là une presse massive qui devait fonctionner beaucoup moins vite que la presse Marinoni, ajouta-t-elle en souriant.
—Ce n'est pas moins à lui qu'est due l'admirable découverte de l'imprimerie, dit M. Rinval, et il a fallu plusieurs générations de travailleurs pour arriver au résultat atteint aujourd'hui. Si le résultat est admirable, n'oubliez pas qu'il n'a été acquis qu'au prix de beaucoup de recherches et d'efforts. J'espère, mes chers enfants, que nos voyages en France vous auront non seulement instruits sur beaucoup de choses que vous ignoriez, mais qu'ils vous auront donné un vif désir d'apprendre davantage encore. Rappelez-vous surtout les noms et les exemples des grands travailleurs dont nous avons ensemble contemplé les œuvres. Faites en sorte de vous rendre, comme eux, utiles à votre pays, ou du moins à ceux qui vous entourent.»
Les paroles de M. Rinval parurent produire une vive impression sur les trois enfants, et nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant que l'année scolaire qui suivit les vit remporter de nombreux succès.