VOSGES

Épinal.—La Fabrication du Papier.—La Fabrication des Instruments de Musique.
La Maison de Jeanne d'Arc.—Le Bain romain de Plombières.

En arrivant à Épinal, M. Rinval fit remarquer à sa famille la jolie situation de la ville, que la Moselle partage en trois quartiers principaux: la grande ville, sur la rive droite de la rivière; la petite ville, entre le lit principal de la rivière et le canal, et le faubourg de l'Hospice, situé sur la rive gauche du canal. Ces différents quartiers sont reliés entre eux par plusieurs ponts, dont deux sont particulièrement remarquables: le pont suspendu, qui fait communiquer la grande et la petite ville, et le pont de pierre, qui rattache à l'est la petite ville à la grande.

Dès le lendemain de leur arrivée, nos touristes s'enquirent des monuments à visiter. On les conduisit à l'église Saint-Maurice, dont la construction remonte au dixième siècle; ils allèrent aussi contempler l'Hôtel de ville, qui fut bâti en 1757, et remarquèrent, en passant, la caserne monumentale de la gendarmerie, les maisons à arcades de la place des Vosges, la fontaine de Pineau, que surmonte la statue en bronze d'un enfant accroupi. On leur fit voir, dans la bibliothèque, des boiseries en chêne sculpté provenant de l'abbaye de Moyenmoutier, une charte sur vélin de l'empereur Henri II aux dames d'Épinal, et un beau manuscrit contenant l'Évangile selon saint Marc, écrit en lettres d'or sur un vélin en teinte violette. Ces curiosités intéressèrent vivement Lucien et Hélène.

Le lendemain on se rendit dans un des faubourgs de la ville, afin de visiter une papeterie, pour le directeur de laquelle M. Rinval s'était procuré une lettre d'introduction. Mme Rinval, un peu fatiguée, avait renoncé à prendre part à cette excursion.

Arrivés à la fabrique, les visiteurs furent introduits dans une vaste salle où se trouvait installée une machine de très grandes dimensions.

La Fabrication des Instruments à cordes.

Paul remarqua avec admiration, et du premier coup d'œil, que cette machine, qui, à l'une de ses extrémités, renfermait une cuve contenant une sorte de bouillie, chassait de l'autre côté de grandes feuilles de papier qui semblaient se couper d'elles-mêmes pour tomber dans les mains des ouvriers chargés de les recueillir.

M. Rinval pria un contremaître de vouloir bien leur donner quelques explications. Celui-ci s'y prêta de bonne grâce.

«Vous savez, dit-il, que la plupart des papiers se fabriquent avec des chiffons triturés et réduits en pâte. On en fabrique aussi avec des plantes filamenteuses telles que l'alfa, qui croît abondamment en Algérie.

—Vraiment! avec des plantes! s'écria Paul.

—On fait même des papiers d'emballage avec de la paille, du bois, ou on mélange de ces matières avec des chiffons.

—Du bois! Je ne l'aurais pas cru, reprit le petit garçon.

—Le papier, continua le contremaître, se fabrique soit à la main ou à la forme, soit à la mécanique. La première méthode, qui a été longtemps la seule, ne s'emploie plus que pour quelques papiers spéciaux, tels que les papiers timbrés, les imitations de papier de Hollande, et certains papiers à dessin.

—La fabrication à la mécanique, que vous avez sous les yeux, s'opère de la façon suivante: Lorsque la pâte est préparée, on la dépose dans cette cuve que vous voyez en tête de la machine. De là, elle arrive dans un compartiment appelé vat, où tourne un agitateur qui la mêle avec de l'eau versée par un autre robinet. La pâte tombe ensuite en nappe sur une toile métallique, à laquelle un mouvement de va-et-vient très rapide est constamment imprimé. Ce mouvement étale la pâte et fait écouler l'eau qu'elle renferme. Sur chaque bord de la toile sont fixées deux courroies de cuir qui déterminent la largeur du papier.

La toile métallique entraîne la pâte, en égalisant son épaisseur, entre des jeux de cylindres revêtus de manchons de feutre. Un feutre la reçoit alors et la conduit entre de nouveaux cylindres, lesquels la pressent fortement des deux côtés et lui donnent de la consistance. La matière passe ensuite sur des cylindres chauffés à l'intérieur par un courant de vapeur; elle durcit, perd son humidité, et rencontre de nouveaux cylindres, également chauffés, destinés à lui donner un nouvel apprêt ou satinage. Le papier est alors terminé. Il va s'enrouler autour d'un grand dévidoir, et des ciseaux, manœuvrés par le moteur, le découpent au fur et à mesure en feuilles de la dimension voulue. Les feuilles, étant ainsi découpées, sont placées entre des feuilles de zinc, puis on les porte sous la presse pour en extraire tout ce qui reste d'humidité. On les fait encore sécher dans une étuve, et enfin on les prépare par mains et par rames pour les livrer au commerce.

La Maison de Jeanne d'Arc.

Les enfants regardèrent pendant quelque temps fonctionner la merveilleuse machine, et, de retour auprès de leur mère, ils ne manquèrent pas de lui détailler tout ce qu'ils avaient vu.

—Si je ne me trompe, dit Mme Rinval, Épinal n'est pas seulement renommé pour ses fabriques de papier.

—C'est vrai; il l'est aussi pour la fabrication des instruments de musique.

—Et des images, dit Paul. J'ai vu souvent le nom d'Épinal sur celles qu'on m'a achetées.

—En effet, dit M. Rinval. J'aurais voulu, sinon vous faire voir l'impression des images, qui n'offre rien de bien extraordinaire, du moins vous montrer un atelier de luthier. Mais, outre que le temps nous manque pour en chercher un, cela ne vous eût donné qu'une idée bien imparfaite du mérite des ouvriers, ou plutôt des artistes, qui fabriquent les instruments de musique.

—C'est donc bien difficile? dit Paul.

—Je ne vous parlerai pas des nombreuses qualités que doit réunir le bois destiné à la fabrication des instruments à cordes, à laquelle on se livre principalement à Épinal, ni des connaissances que l'on doit posséder pour faire ce choix; je vous ferai seulement remarquer que le violon, qui sert de type à toute une catégorie d'instruments: altos, violoncelles, contrebasses, etc., ne compte pas moins de soixante-neuf à soixante et onze pièces, lesquelles exigent chacune un travail spécial et très délicat, car il suffit que l'une d'elles ne soit pas parfaite pour que l'instrument perde toute sa valeur.

—Je m'explique, dit Hélène, que quelques luthiers se soient rendus célèbres.

Le soir, à l'hôtel, l'attention d'Hélène fut attirée par une magnifique gravure représentant Jeanne d'Arc en costume de combat.

—Au fait, s'écria-t-elle, mais nous sommes dans le pays de Jeanne d'Arc!

—De la bergère qui a combattu les Anglais sous Charles VI, et que ces méchants ont brûlée à Rouen! fit Paul.

—Oui, mon fils, dit Mme Rinval.

—En effet, répondit l'hôtelier. Domrémy, le village de Jeanne d'Arc, est situé dans notre département, dans le canton de Coussey.

—Ne pourrions-nous y passer? demanda Hélène à son père.

—Malheureusement non, ma fille; cela nous détournerait de notre route, et tu sais quelles villes nous avons encore à visiter. Les vacances nous suffiront à peine.

—Quel dommage! fit Hélène. Avez-vous vu Domrémy? demanda-t-elle à l'hôtelier.

—Oui, mademoiselle, plusieurs fois déjà.

—La maison de Jeanne d'Arc existe toujours, je crois.

—Toujours. Elle a d'ailleurs été restaurée en 1820, et est classée parmi les monuments historiques.

Le lendemain, on partait pour Nancy. Dans le même compartiment du wagon se trouvait un monsieur qui disait venir de Plombières.

—Est-ce une ville intéressante? lui demanda M. Rinval.

—Elle est située dans un lieu très pittoresque, mais elle a peu de monuments remarquables, répondit le voyageur; ce sont ses eaux thermales qui font toute sa célébrité. Plombières est, vous le savez, une des premières stations thermales de France, et l'on y rencontre des baigneurs venus de toutes les parties de l'Europe. Les sources de cette ville alimentent six établissements. Le grand bain, ou bain romain, est un des plus spacieux. Son aspect est assez curieux. C'est une salle elliptique, demi souterraine, à laquelle on parvient par deux escaliers pratiqués aux deux extrémités. Mais ce qui le rend surtout intéressant, c'est qu'il occupe la place d'une piscine romaine.

—Les Romains ont donc habité Plombières? demanda Paul.

—Oui, mon ami, et ils y avaient établi plusieurs piscines, ou établissements de bains, dont on a retrouvé des vestiges certains. Ce qui prouve que l'efficacité des eaux de cette ville est depuis longtemps reconnue.

—Quelle est donc la vertu de ces eaux? demanda Lucien.

—On les recommande surtout dans les affections des voies digestives; contre la goutte, les rhumatismes, la paralysie et les maladies de la peau.

Le train s'arrêta. On était arrivé à Blainville, où le voyageur résidait. Il prit congé de la famille Rinval, et souhaita aux enfants un fructueux voyage.