PIÈCES ANNEXES


JUSTIFICATION DE LA CONDUITE
DU MARÉCHAL DE GROUCHY EN MARS 1815[252]

I.—AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR

Mon cher Maréchal,

J’apprends avec bien du plaisir votre nomination: elle m’est un sûr garant que le sort de chacun de nous sera le moins défavorable possible.

Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait point que je fisse de démarches directes près de S. M. Maintenant, je réclame de l’attachement que vous m’avez toujours témoigné de me guider à cet égard.

Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de mars dernier. Je vous demande instamment d’engager le Roi à y jeter les yeux: il y verra que mon expédition du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans leur réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il y verra aussi comme je me suis conduit, dans ces dernières circonstances.

Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que S. M. laisse sans traitement celui qui, entré au service en 1779, est arrivé au premier grade militaire, sans avoir acquis d’autre fortune que son état.

Si on conserve l’armée, je vous demande de me faire confirmer dans mon grade par S. M. Les sentiments que j’ai partagés avec le reste ou, du moins, la majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes et de blessures.

Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans ces premiers moments, je me retirerai à la campagne, pendant quelques mois. Quoi qu’il en soit, mon cher Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous, sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire par mon aide de camp si vous pouvez me recevoir, un de ces soirs, et si vous trouvez bon que j’aille chez vous, en frac.

Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de mes affectueux sentiments.

Le Maréchal Comte de Grouchy,
rue Ville-Lévêque, no 26.

Le 10 juillet 1815.

II.—EXPOSÉ DE LA CONDUITE QUE J’AI TENUE DEPUIS LE MOIS DE MARS DERNIER

J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement de Napoléon: aussitôt que j’en fus informé, je me rendis en poste dans la capitale, et j’allai prendre les ordres de M. le duc de Berri qui commandait l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes les plus durs, d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il n’avait point de fonctions à me donner.

J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches injustes que me faisait M. le duc de Berri et pour demander à être employé: ma lettre resta sans réponse. Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement affecté de l’injure gratuite que m’avait faite M. le duc de Berri, mais j’ajoutai que je n’en étais pas moins désireux de servir la cause du Roi.

Cette dernière démarche fut encore inutile; on me laissa sans ordres et sans fonctions à Paris.

Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de lui: il m’envoya chercher, me demanda si je ne partageais pas l’opinion du reste de l’armée, et m’engagea à ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui l’accompagnaient, licencié sa maison. La nation paraissait, comme l’armée, prononcée dans le vœu de reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement que le sien; je n’avais jamais été employé par le Roi; il ne m’avait confié ni commandement de troupes, ni celui d’aucune province; je n’avais prêté d’autre serment depuis son retour que celui pour la Croix de Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à diverses époques et au moment même du départ du Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me croire libre, et j’ai suivi l’impulsion générale.

Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me donna ordre de m’y rendre pour les apaiser et y faire déployer les couleurs arborées alors dans le reste de la France. Je témoignai de la répugnance à me charger de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême était encore dans cette partie du royaume.

Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que lorsqu’il m’eût donné l’assurance que si le sort des armes mettait à même d’empêcher M. le duc d’Angoulême de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût dit que son intention était de faire contraster la générosité de sa conduite envers ce prince avec le sort que les alliés annonçaient vouloir lui réserver. Il ajouta seulement que peut-être il le garderait comme gage du retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou obéir.

Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient tous l’injonction d’empêcher le prince de sortir de France, et il envoya près de moi un de ses aides de camp pour assurer l’exécution de ses ordres, si je balançais à y obtempérer.

Le lieutenant général Gilly ayant conclu sans ma participation avec M. le duc d’Angoulême la capitulation de la Pallud, j’en fus informé en entrant au village de la Douzère, distant de trois lieues de la Pallud. Mes instructions ne me permettant pas de ratifier la principale clause de cette capitulation qui était le départ du prince, je me vis obligé de me rendre au Saint-Esprit où il devait passer, afin de m’opposer à son départ. Mais, au lieu d’y aller directement par terre, je m’embarquai sur le Rhône, avec un vent contraire, afin que le prince eût le temps de partir pour Cette avant que je fusse au Saint-Esprit. J’arrivai dans cette ville dix heures plus tard que je n’aurais dû y être, malheureusement le prince avait tardé à se mettre en marche: il était encore à la Pallud quand j’arrivai au Saint-Esprit; j’étais accompagné de l’aide de camp de Napoléon qui ne me quittait pas et qui eût rompu la capitulation si je l’eusse ratifiée. Je fus donc, malgré moi, forcé de retenir le prince jusqu’à ce que j’eusse reçu l’autorisation de le laisser aller, autorisation que je demandai avec instance et en rappelant ce qui m’avait été dit à cet égard. En outre, je donnai à M. de Damas, aide de camp du prince, la positive assurance que si, contre toutes les apparences, la politique de Napoléon pouvait être changée, je ferais moi-même évader le prince et j’ajoutai que je dévouerais ma tête pour sauver la sienne. M. de Damas, avec lequel je m’abouchai tous les jours pendant le temps que je passai au Saint-Esprit, fut témoin de ce que je souffrais, fut dépositaire de mes résolutions et connut tous mes sentiments. J’invoque avec confiance son témoignage.

Je quittai le Saint-Esprit pour marcher contre Marseille. Pendant la durée de ma mission dans le Midi, pas une arrestation ne fut faite par mes ordres, pas une goutte de sang ne fut versée. Napoléon, en rendant compte des événements, mutila ou altéra mes rapports, me prêta des expressions injurieuses que je ne m’étais pas permises et me donna des torts que je n’ai pas eus.

Rappelé du Midi, j’ai d’abord commandé l’armée des Alpes; à Fleurus, l’aile droite de l’armée du Nord et, depuis, j’ai été placé à la tête de cette armée. Des ouvertures m’ont été faites à Soissons pour lui faire prendre la cocarde blanche; j’ai répondu que la disposition des esprits ne permettait pas de penser que le chef de l’armée pût lui faire quitter les couleurs nationales.

Arrivé sous Paris après une retraite glorieuse, je me suis hâté de résigner le commandement, afin de donner l’exemple de la soumission et pour n’avoir point à me reprocher d’avoir coopéré à des événements dont le résultat pouvait être que le Roi ne rentrât dans la capitale que sur des monceaux de cadavres et après une bataille dont l’issue eût probablement amené l’incendie et le sac de Paris. Mon abandon du commandement est un des mobiles de l’état actuel des choses; j’ai fait tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire pour que l’autorité royale fût reconnue de l’armée, en lui faisant envisager que le salut de la France se trouvait dépendre maintenant du retour de S. M. MM. Fouché, de Vitrolles, Oudinot ont connaissance de ces faits et les déclareront s’ils sont interpellés à cet égard.

Ayant commandé les armées françaises comme Maréchal, n’étant point un des fauteurs du retour de Napoléon, ne pouvant être grevé d’aucune culpabilité quant à l’expédition du Midi, suite inévitable de la position dans laquelle j’étais et qui m’a été commune avec la plupart des chefs de l’armée, j’ose espérer que Sa Majesté me laissera le titre que trente-cinq années de services m’ont fait obtenir, qu’elle me conservera mon état qui est ma seule fortune et, si la France est dans le cas de combattre pour son indépendance, je forme le vœu d’être placé de nouveau à la tête des armées; j’y servirai avec autant de fidélité que de zèle. Dans ce premier moment, je crois devoir donner une marque de déférence en me retirant à la campagne et je réitère ici au Roi les assurances de la soumission la plus absolue et du plus profond respect.

Le Maréchal Comte de Grouchy.

Le 12 juillet 1815.