I
L'abbé Le Petit[ [3],—c'est le nom de notre curé,—s'ennuyait à mourir dans le village où l'avait enterré son évêque[ [4]. Il avait beau monter sur les âpres rochers qui dominent le presbytère et interroger l'horizon, il ne voyait venir personne qui fût digne de le comprendre et sût goûter les vers qu'il composait dans sa morne solitude. Et laissant tomber ses regards sur les masures de ses paroissiens: «Ici, il n'y a que moi d'homme d'esprit, se disait-il. Point de société!... Pour toute ressource, le magister, c'est-à-dire un paysan habillé de noir!»
[3] Voir à l'Appendice. [note 3]
Un beau jour, l'abbé Le Petit, n'y pouvant plus tenir, boucla sa valise et partit pour Paris. A Paris, en effet, il trouverait un de ses anciens camarades de séminaire, l'abbé Basset[ [5], professeur de philosophie au collège d'Harcourt. L'abbé Basset avait de belles relations: il procurerait certainement un éditeur à son confrère. L'éditeur trouvé, le livre prôné par les gazettes s'enlevait en un clin d'œil; les salons se disputaient l'illustre compatriote de Malherbe et de Pierre Corneille; et qui sait? l'Académie ne se faisait pas trop prier pour lui offrir un de ses quarante fauteuils.
Tels étaient les beaux rêves que le curé de Montchauvet confiait à l'abbé Basset, et que celui-ci, en se promenant avec lui, au Luxembourg, par une belle matinée d'hiver, écoutait d'une oreille trop indulgente.
Au détour d'une allée, on rencontre Diderot. Diderot, qui demeurait à quelques pas de là, sur la hauteur d'où il avait tiré son surnom de Philosophe de la Montagne, aimait à se promener le matin au Luxembourg. L'abbé Basset, qui était fort lié avec lui, connaissait ses habitudes. Ce n'était pas sans intention, peut-être, qu'il conduisit, ce jour-là, sur le chemin du philosophe, le curé de Montchauvet, avide de connaître les grands esprits du siècle, avide surtout d'en être connu. L'abbé Basset présente son ami à Diderot. Le curé nage dans la joie; il pâlit d'aise, et son nez,—un nez extrêmement long, dit la chronique,—est dans un mouvement perpétuel. La conversation est bientôt liée. L'abbé Le Petit raconte d'un trait ses infortunes: «Je m'étiolais à Montchauvet, le plus triste lieu du monde; mes talents y étaient enfouis. Mais, Dieu merci! j'en suis hors, et je me réjouis, monsieur, d'avoir fait connaissance avec un homme de votre réputation, afin de vous demander votre avis.
—Mon avis, dit le philosophe, et sur quoi, monsieur l'abbé?
—Sur un madrigal de sept cents vers, que j'ai fait dernièrement.
—Un madrigal de sept cents vers! Et sur quel sujet, je vous prie?
—Voici la chose, dit le curé en souriant d'un air malin: mon valet a eu le malheur de faire un enfant à ma servante, et cela m'a donné un assez beau champ, comme vous allez voir.
Et, disant cela, il tire de la poche de sa soutane un grand cahier de papier. Diderot recule épouvanté; puis se ravisant:
—Monsieur le curé, dit-il, je vous trouve bien blâmable d'employer vos loisirs à de pareils sujets.
L'abbé Le Petit commençait à rougir de colère; son nez s'agitait, menaçant...
—Quand on a un génie aussi sûr que le vôtre, poursuivit Diderot, on doit faire des tragédies, et non pas s'amuser à des madrigaux.
Le curé de Montchauvet, agréablement flatté de ce compliment inattendu, devint radieux: ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, son grand nez se dilatait pour mieux aspirer l'encens. Il voulait remercier Diderot; celui-ci ne lui en laissa pas le temps:—Permettez-moi de vous dire que je n'écouterai pas un seul vers de votre façon, avant que vous ne nous ayez apporté une tragédie.—Vous avez raison, répliqua le curé;.... je suis trop timide. Puis, remettant dans la vaste poche de sa soutane son long poème, il salua poliment Diderot. Le philosophe, en s'en allant, échangea avec l'abbé Basset un sourire que le bon curé n'aperçut pas, ou dont il ne comprit pas la signification.
C'était un sourire de contentement. Diderot s'était débarrassé du même coup, (il le croyait du moins), d'un madrigal de sept cents vers et d'un importun.
Quelques mois se passent. Diderot, bien tranquille dans son cabinet, travaillait, sans doute à ses Pensées sur l'interprétation de la nature, lorsque, sans se faire annoncer, l'abbé Le Petit se présente avec un énorme manuscrit sous le bras. Qu'on juge de la surprise de Diderot.—Comment, monsieur le curé, c'est bien vous que je vois! Je vous croyais depuis longtemps en Normandie.—On ne peut vivre qu'à Paris, monsieur; j'y suis donc resté, et, suivant vos conseils, je me suis mis avec ardeur au travail. Je vous apporte...—Encore un madrigal? s'écria Diderot; non, monsieur le curé, vous savez nos conventions. Je n'écoute pas un vers de vous, que vous ne m'ayez apporté une tragédie.—C'est justement...—Quoi! C'est une tragédie?—Oui, monsieur, David et Bethsabée....
Diderot faillit tomber à la renverse.
—Avez-vous le loisir de m'écouter? poursuivit l'abbé, impitoyable.
Il n'y avait pas à reculer, il fallait bien essuyer cette lecture.
—Monsieur le curé, répondit le philosophe, que diriez-vous si, dimanche, je vous présentais à nos amis, et si je vous donnais pour juges les plus grands esprits dont notre siècle s'honore?... Allons, c'est entendu, je vous mènerai dans le salon de M. le baron d'Holbach. Vous y entrerez inconnu; mais, je vous le jure, vous en sortirez célèbre.
—Monsieur, balbutia l'abbé, que de grâces...
—Trève de compliments! C'est moi qui suis votre obligé. Ne pas produire au grand jour un poète de votre force, mais ce serait un crime!... Allons, adieu, monsieur le curé, ou plutôt, au revoir... A dimanche! Je vous attends chez moi.
Le curé fut exact au rendez-vous. Diderot avait prévenu ses amis, les Encyclopédistes. On sait que le baron d'Holbach les recevait à dîner deux fois par semaine, ce qui le faisait appeler par l'abbé Galiani «le maître d'hôtel de la philosophie».
Ce jour-là—c'était justement le dimanche gras—les convives du baron d'Holbach étaient quinze à vingt. Dans le riche cabinet, où le richissime philosophe venait de faire placer sa récente acquisition, la Chienne allaitant ses petits, un des chefs-d'œuvre du peintre Oudry, on voyait réunis, sans compter Diderot et le maître de la maison, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, Helvétius, de Jaucourt, Raynal, Morellet, de la Condamine, M. de Gauffecourt, M. de Margency, etc.[ [6].
[6] Voir à l'Appendice. [note 6]
Le curé de Montchauvet est introduit. On lui fait fête; on l'invite à s'asseoir. Il promène ses regards de tous côtés: il ne voit que des visages riants; cela l'encourage. Pourtant, il aperçoit dans un coin du salon une figure renfrognée. C'était J.-J. Rousseau, qui flairait une mystification, et qui, avec sa probité à toute épreuve, était résolu à faire le rôle d'honnête homme.—C'est un jaloux, se dit l'abbé; mais qu'importe?... Et il déroule lentement son manuscrit.—D'abord, messieurs, leur dit-il, je dois vous lire l'épître que je me permets d'adresser à Madame de Pompadour.
Cette épître commençait par un vers assez singulier:
Rentrez dans le néant, race de mendiants...
C'était pour flétrir les poètes qui font des dédicaces en vue de gagner de l'argent.—Oh! oh! Monsieur le curé, lui dit-on de toutes parts, l'épithète n'est-elle pas un peu violente?—Non, messieurs,
Point d'enfant d'Apollon, s'il ne rime gratis.
Et, continuant sa lecture, il déclame avec emphase ces deux vers:
Tout ainsi comme Icare, parcourant la lumière,
Dans un rayon brûlant vit fondre sa carrière...
—Voilà, lui dit Marmontel, un vers admirable! mais ces sortes de vers doivent être bien difficiles à trouver.—Cela est vrai, répondit le curé en pâlissant de joie et de vanité; mais aussi est-on bien content quand on a trouvé.
L'épître finie, le curé, avant de commencer la lecture de sa tragédie, pria la société de lui permettre d'exposer rapidement sa théorie du poème dramatique. Corneille l'a fait, ajouta-t-il: compatriote de Corneille, ne puis-je pas faire comme lui?—Sans aucun doute, monsieur l'abbé, s'écrièrent en chœur tous les convives.—Vils flatteurs, murmurait dans son coin le citoyen de Genève.—Ma théorie est bien simple, messieurs. Donnez-moi un sujet quelconque.
—Balthazar, dit une voix.
—Balthazar, soit! Eh bien! vous savez, messieurs, que, pendant le souper de ce roi impie, on vit une main écrire sur les murs les mots: Mané, Thécel, Pharès. Il s'agit donc de savoir si le roi soupera ou non; car, s'il ne soupe pas, la main n'écrira pas. Or je n'ai qu'à inventer deux acteurs. Le premier veut que le roi soupe, le second ne le veut pas, et cela alternativement. Si moi, poète tragique, je veux que le roi soupe, celui-là parlera le premier. Ainsi:
Ier acte: Le roi soupera;
2e acte: Il ne soupera pas;
3e acte: Il soupera;
4e acte: Il ne soupera pas;
5e acte: Il soupera.
Si, au contraire, je ne veux pas que le roi soupe, voici quel sera mon plan:
Ier acte: Il ne soupera pas;
2e acte: Il soupera;
3e acte: Il ne soupera pas;
5e acte: Il ne soupera pas.
Voilà, messieurs, tout le mystère.
Un murmure approbateur accueillit ces paroles. Le poète commença alors la lecture de sa tragédie. Tous les philosophes, rangés en cercle, écoutaient attentivement. M. de la Condamine, entre autres, avait tiré le coton de ses oreilles pour mieux entendre[ [7]; mais, dès la première scène, sa patience était à bout. Dans la seconde, David paraît; il se plaint que l'amour le tourmente jour et nuit et l'empêche de dormir. Il a cependant de quoi s'occuper; il a de nouveaux ennemis, dit-il:
Quatre rois, vive Dieu! ci-devant mes amis...
[7] Voir à l'Appendice. [note 7]
—Vive Dieu! s'écria M. de la Condamine, et pourquoi pas Ventre Dieu? Et, remettant le coton dans ses oreilles, il sortit brusquement.
—Voilà, dit le curé froidement, un homme qui ne sait pas que Vive Dieu! est le serment des Hébreux.
Ces quatre rois, «ci-devant les amis» de David, ont embrassé la querelle du barbare Hanon...
A ce mot malencontreux, cinq ou six auditeurs se récrient.
—Ah! messieurs, dit le curé d'un air de profonde pitié, ce nom sonne mal à vos oreilles, apparemment à cause de la ridicule équivoque de celui d'ânon, animal si connu et si commun. Pour moi, je pense qu'un nom, par lui-même, n'a rien qui doive offenser. L'Écriture s'en est servie; elle a bien les oreilles aussi délicates que les nôtres.
—Mais, lui dit Duclos, ajoutez une lettre à ce nom, et l'équivoque cessera.
—Monsieur, répartit le curé, vous voulez sans doute que je fasse de ce personnage un Carthaginois?
Dans un autre endroit, Bethsabée, pressée par David «de le rendre heureux», veut le piquer d'honneur, et lui rappelant ses grandes actions passées, elle dit:
Vous sûtes arracher Saül à ses furies,
Où ce prince, vainqueur de mille incirconcis,
Frémissait que David en eût dix mille occis.
—Ah! Dieu! quels vers! s'écria le citoyen de Genève; et pourquoi occis? pourquoi pas tués?
—Je pourrais, riposta sèchement le curé, vous répondre que tués ne rime pas à incirconcis; mais apparemment que vous imaginez que tué et occis sont des synonymes. Apprenez, monsieur, que cela n'est pas. On dit tous les jours: Cet homme me tue par ses discours, et l'on n'en est pas occis pour cela.
—J'avoue, reprit le citoyen, qu'il doit être fort fâcheux d'être occis; mais je ne me soucierais pas même d'être tué.
Le curé de Montchauvet poursuivit sa lecture, sans s'arrêter plus qu'il ne convenait à cette misérable querelle de mots.
Arrivé à un passage où il faisait rimer angoisse et tristesse, Rousseau l'interrompit de nouveau:
—Angoisse et tristesse ne riment pas; vous êtes trop hardi, monsieur le curé.
—Trop hardi, monsieur? Cette rime est neuve; voilà tout.
—Dites étrange, monsieur le curé.
—Étrange, monsieur? Mais, vous, savez-vous bien ce que c'est que la rime?
—J'ose le croire, monsieur le curé.
—On ne s'en douterait guère, et...
La dispute allait s'envenimer: un geste de d'Holbach rétablit la paix.
—Continuez, dit-il au curé de Montchauvet, nous vous écoutons.
Vers le milieu du deuxième acte, Bethsabée dit à sa confidente:
Le roi ne m'offre plus que d'innocentes charmes.
—Pardon, monsieur le curé, interrompit un des auditeurs, charme est du masculin.
—Ah! vous le prenez comme cela, messieurs, répondit l'abbé; eh bien, dans la scène suivante, vous le trouverez masculin; j'ai tâché de contenter tout le monde.
Plus loin, il faisait rimer superflu et plus.
—Cette rime n'est pas exacte, dit Marmontel.
—Ah! vraiment; et pourquoi cela?
—C'est que superflu, étant au singulier, n'a point d's, et par conséquent ne peut rimer avec plus.
Point d's, reprit vivement le curé en mettant son manuscrit sous le nez de Marmontel, point d's! Mais je vous prie de remarquer, monsieur, que j'en ai mis une[ [8].
[8] Voir à l'Appendice. [note 8]
Et il continua intrépidement sa lecture.
On lui avait fait croire que M. de Margency était un poète de profession, et qu'il aurait en lui un dangereux concurrent. Il n'est sorte de bassesse que ne lui fit le curé de Montchauvet. M. de Margency, comme on en était convenu auparavant, se fit le champion à outrance du poète bas-normand. Aussi, c'était vers lui qu'il se tournait de préférence.
Au milieu d'une des plus pompeuses tirades, il entend un léger bruit. C'était M. de Gauffecourt qui riait tout bas dans ses mains.
—Vous riez, monsieur, lui dit le curé du ton dont il aurait apostrophé un bambin au catéchisme?
—Non, monsieur, répondit M. de Gauffecourt avec un grand sérieux; je n'ai ri de ma vie.
On arrive, sans autre incident, au quatrième acte. Tout le monde se lève. On prie le curé de Montchauvet d'arrêter là sa lecture. Il doit être épuisé de fatigue; on lui donnera une nouvelle séance pour achever sa tragédie; on n'en veut pas perdre un seul vers.
Chacun s'empresse autour de lui, et lui serre les mains: «Vous surpassez Racine, et vous égalez Corneille!»
Le curé absorbe avec intrépidité ces louanges ironiques; il se rengorge; son nez s'agite, se dilate de plus en plus. Tout à coup, J.-J. Rousseau se précipite vers lui, lui arrache son manuscrit et le jette à terre:
—Votre tragédie est absurde, mon cher curé; ces messieurs,—vous ne le voyez donc pas?—se moquent de vous. Retournez vicarier dans votre village.
L'abbé, rouge de colère, fond sur Rousseau; en vrai poète tragique, il veut l'occire. On sépare à grand'peine les deux combattants. Rousseau sort furieux, pour ne plus remettre les pieds chez le baron d'Holbach. On arrête le curé, qui le menace du poing et veut courir après lui dans la rue. On réussit à le calmer un peu, en lui peignant Rousseau comme un poète jaloux de sa gloire naissante.
On peut bien penser que Diderot ne fut pas l'un des moins empressés à verser du baume sur la blessure faite par Rousseau à la vanité du poète.
—Votre pièce est excellente, monsieur le curé, lui dit-il; je m'y connais: elle aura le plus grand succès au théâtre, si toutefois vous y apportez quelques modifications que je crois indispensables... Me permettez-vous, monsieur le curé, de vous faire une légère critique?
—Parlez, monsieur, dit le curé, pris par le ton bienveillant que Diderot donnait à ses paroles. Je ne puis recevoir que des conseils judicieux d'un esprit aussi éminent.
—Eh bien, monsieur l'abbé, puisque vous m'autorisez à vous dire toute ma pensée, je vous avouerai que votre pièce ne me semble pas assez chargée d'incidents; que la plupart des incidents ne se passant pas sur la scène, je trouve,—excusez ma franchise,—la scène un peu trop muette. Il est vrai que votre pièce est une pièce sainte; mais ce n'en est pas moins un défaut, à mon humble avis.
Tout le monde s'attendait à une explosion de colère; il n'en fut rien. Le curé répondit d'un air suffisant:
—Je l'avais senti, monsieur, mais je n'ai pu faire autrement; d'ailleurs, ces sortes de pièces sont sujettes à ce défaut... Toutefois, vous conviendrez avec moi que j'ai suppléé à la sécheresse des récitatifs par une versification assez heureuse.
—Cela est vrai, dit M. de Margency, celui des auditeurs qui s'était fait le champion du curé. A mon tour, ajouta-t-il, je reprendrai l'objection faite par M. Diderot, et je demanderai à monsieur le curé pourquoi il n'a pas placé sur la scène la baignoire de Bethsabée? Son récit est plein de beaux vers, je le proclame bien haut, mais Horace a dit:
Segnius irritant animos demissa per aurem
Quant quæ sunt oculis subjecta fidelibus, et quæ
Ipse sibi tradit spectator.
—Sans doute, monsieur; mais Horace n'ajoute-t-il pas:
Non tamen intus
Digna geri promes in scenam; multaque tolles
—Je suis battu, dit M. de Margency.
Puis, se tournant vers ses amis:
—Quoi qu'en dise Horace, messieurs, ne regrettez-vous pas, comme moi que M. le curé n'ait pu mettre sur la scène la baignoire de Bethsabée? Vive Dieu! comme Mlle Clairon...[ [9]
[9] Voir à l'Appendice. [note 9]
—Pardon, monsieur, interrompit le curé, la rougeur au front; mais vous oubliez que ma tragédie est une tragédie sainte, et que rien n'y doit offenser les oreilles ou les yeux des spectateurs chrétiens.
—Omnia sancta sanctis, monsieur le curé; je tiens à la baignoire. Et vous, messieurs?
—Oui, oui, il nous faut la baignoire, s'écrièrent ensemble les convives de d'Holbach.
—Messieurs, je ne puis vous l'accorder. N'insistez pas, je vous prie.
—Nous respectons vos scrupules, dit M. de Margency; qu'il soit fait selon votre désir... Mais, poursuivit-il, qu'il me soit permis, avant de nous séparer, d'ajouter un mot encore...
Le curé dressa l'oreille.
—Vous êtes du pays du grand Corneille, monsieur le curé; nous ne le saurions pas, que votre style nous l'aurait bien vite appris. Comment avez-vous fait pour arriver du premier coup à cette mâle vigueur, dont l'auteur de Polyeucte et vous avez seuls le secret?
—Messieurs, répondit l'abbé, si mon style a quelque ressemblance avec celui de Corneille, je le dois à la lecture approfondie que j'ai faite de ce grand poète; mais qu'on ne m'accuse d'aucun plagiat: j'affirme solennellement que mon style est à moi, et bien à moi... Je vois, monsieur, continua le curé, en s'approchant de M. de Margency, que vous êtes, comme on dit, un homme du métier, et je ne doute pas que vos pièces n'aient obtenu sur la scène un légitime succès.
—Monsieur le curé, dit de Margency, mes amis veulent bien m'accorder quelque talent; mais, malgré leurs conseils, je dirai plus, malgré leurs instantes prières, je n'ai jamais consenti à laisser jouer mes pièces. Vous l'avouerai-je, monsieur le curé? j'ai peur...
—Et de quoi, monsieur, je vous prie?
—D'être sifflé.
Puis, faisant un geste tragique: je crois que j'en mourrais!
—Mon ami, lui dit Diderot, ayez plus de confiance en vous-même. Osez, et je vous prédis le succès, comme je le prédis à M. le curé de Montchauvet.
—Ne me comparez pas, je vous prie, avec le rival de Pierre Corneille!
—Que du moins son exemple vous enflamme, et, puisque vous travaillez actuellement à une tragédie de Nabuchodonosor, soumettez-la au jugement de M. le curé... Puis, s'adressant à l'abbé: Si nous osions, monsieur, vous prier de traiter le même sujet, voudriez-vous nous refuser, dans l'intérêt de notre ami qui brûle de marcher sur vos traces?
—Monsieur, dit d'Holbach qui, pendant toute cette scène, avait gardé le plus grand sérieux, mes amis et moi nous vous attendons dimanche prochain. Vous achèverez la lecture de votre tragédie, et vous nous lirez, n'est-ce pas? la première scène de Nabuchodonosor; c'est un sujet extrêmement difficile et délicat. Nous ne doutons nullement que vous ne vous en tiriez avec l'habileté dont vous avez fait preuve dans votre tragédie de Bethsabée. Pour vous, dit d'Holbach à de Margency, vous saurez dimanche si vous devez affronter la scène ou brûler vos manuscrits. Vous connaissez notre franchise. Nous vous promettons un jugement sincère. A dimanche donc, monsieur le curé!
Le curé promit de se rendre à cette aimable invitation.
On se sépara. La vanité du curé de Montchauvet était aussi énorme que son talent était mince; aussi était-il loin de se douter qu'il venait de servir de bouffon aux convives habituels du baron d'Holbach. Cependant, malgré le plaisir que lui avaient causé les éloges de Diderot, de d'Holbach et de Margency, il était mécontent: il aurait voulu plus d'éloges encore; et il était indigné que l'on ne se fût pas montré plus sévère à l'égard de cet impertinent de Rousseau.
Le lendemain, il rencontra M. de Margency et se plaignit beaucoup.—Si je fréquentais ces messieurs, lui dit-il, je finirais par soupçonner mes vers d'être plats: cependant, je suis bien sûr du contraire; et ils n'ont qu'à examiner leurs observations avec autant de sévérité que ma tragédie, ils verront ce qu'il y aura plat. Au demeurant, ce n'est pas que leur critique m'effraie: je ne tiens pas à ma pièce en auteur servile; j'en ai fait chaque vers triple, et je puis, comme vous voyez, sacrifier tout ce qu'on veut, sans que j'en sois plus mal à mon aise.
M. de Margency l'assura fort qu'il avait laissé la société dans une grande admiration de ses talents; mais il n'en voulut rien croire: «Je les ai vus rire souvent pendant la lecture, répondit-il, et on ne rit pas dans une tragédie, quand on est de bonne foi... Enfin, je vois ce que c'est. Ces messieurs redoutent les ouvrages d'une certaine trempe et qui pourraient fixer l'attention du public, ils n'ont que leur Encyclopédie dans la tête: ils craignent que mes succès ne fassent tort aux leurs. Mais le public saura bien rendre justice à chacun.»