III
Le Club holbachique s'était proposé d'achever de rendre fou le curé de Montchauvet, s'il y manquait quelque chose. Ils y réussirent; car, l'année suivante, le curé revint à Paris et n'hésita pas un seul instant à soumettre aux encyclopédistes la nouvelle pièce qu'il avait rimaillée au fond de son village. C'était la tragédie de Baltazard, dans laquelle, pendant quatre mortels actes, il s'agit de savoir,—selon la fameuse théorie inventée par l'abbé Le Petit,—si le roi soupera ou s'il ne soupera pas.
On voit d'abord paraître les deux mages, Hyrcan et Arbate. Baltazard vient d'être vaincu. Sans aucun doute, la défaite du roi les affecte profondément; mais ce qui les tourmente par-dessus tout, c'est la crainte de ne pas souper.
Pendant qu'ils délibèrent, sans rire, sur cette grave question, survient Aristée, femme du roi et fille d'Abradate, roi de la Susiane; elle vient (elle ne s'en cache pas) pour faire un monologue; mais comme la présence des deux mages la gêne: «Éloignez-vous...» leur dit-elle. Alors elle demande aux Dieux, qu'elle appelle «puissants moteurs», de lui rendre compte de l'indigne sort de son époux: «Que vais-je devenir?» s'écrie-t-elle:
Où fuir et dans quels lieux, quelle obscure contrée,
Dérober aux humains une reine éplorée?
Mais, tout bien réfléchi, elle ne veut pas se risquer
Chez un peuple farouche,
Sans espoir d'y fléchir des cœurs que rien ne touche.
Mieux vaut aller trouver Baltazard et périr avec lui. Baltazard lui épargne cette peine. Il vient,
Non pas brillant de gloire,
Et tel qu'à son départ il vantait sa victoire...
Il est vaincu, mais il n'est pas découragé. A l'entendre faire le récit de la bataille qu'il a perdue, on croirait presque qu'il l'a gagnée:
Je m'avance à grands pas dans le sein de la gloire;
Tout nage dans le sang; une grêle de dards
Fait du jour une nuit; ce n'est de toutes parts
Qu'un spectacle effrayant d'hommes qui s'embarrassent,
De chevaux renversés, de chars qui se fracassent.
Qu'allez-vous faire? lui demande Aristée. Tâchez de fléchir notre vainqueur:
S'il en est temps encor, proposez-lui la paix,
Et cherchez dans lui-même un ami pour jamais.
Non, répond Baltazard, je veux souper, et
Dans ces vases sacrés qu'à Sion on regrette
J'éteindrai mes chagrins, ma honte et ma défaite;
Et, dût vomir le Juif mille imprécations,
Je les ferai servir à mes libations.
Cette impiété donne le frisson à la reine.—Ne soupez pas, seigneur, lui dit elle, ou du moins ne soupez que si les mages l'ordonnent.
Baltazard est bien contrarié de voir que l'indifférence de la reine
Refuse à ses malheurs la moindre déférence.
Mais enfin il cède: il consultera les devins. Hyrcan et Arbate accourent. Secourez-moi, leur crie Baltazard du plus loin qu'il les voit. Dois-je souper ou ne pas souper? Et il a soin d'ajouter, afin de leur dicter leur réponse:
Parlez, et, consolant mon esprit agité,
Songez qu'un jour si beau flatte ma volonté
Les mages ont compris: Seigneur, il faut souper. Telle est leur réponse. Mais l'allégresse du roi est de courte durée. Survient Nitocris, sa mère, qui ne veut pas qu'on soupe.
—Y songez-vous, lui dit-elle,
Insensible à l'État, votre cœur le néglige,
Et vous n'allez au temple, où rien ne vous oblige,
Que pour sacrifier, au gré de vos désirs,
Moins à l'amour des dieux qu'à l'attrait des plaisirs,
Occupé d'une fête, où, parmi la crapule,
La nuit ne connaîtra ni remords ni scrupule!
Le roi n'écoute pas. Bien décidé à souper, il s'en va et laisse sa mère exhaler sa douleur dans un monologue. Il pousse l'audace encore plus loin: il dépêche vers elle les deux mages, qui la prient respectueusement de venir souper. Nitocris, comme on le pense bien, refuse énergiquement. Baltazard, ennuyé, vient la chercher lui-même.
Nitocris et son fils s'accablent mutuellement de reproches:
A quoi bon (dit Baltazard) m'opposer ce beau titre de mère
S'il ne devient pour moi qu'une loi trop amère,
Si vous me refusez jusqu'à de saints plaisirs,
Et ne me rappelez que peines et soupirs?...
Ah! comment osez-vous, après ce caractère,
Me nommer votre fils et vous dire ma mère?
—Ingrat! (répond Nitocris) puis-je oublier l'excès de cet amour
Qui, quoi que vous disiez, vous mérita le jour?
Et pouvois-je empêcher que le ciel vous fît naître
Dans le sein qu'il choisit pour vous procurer l'être?
Mais si vous le devez, ce jour, à Nitocris,
Montrez donc désormais que vous êtes son fils;
Commencez à briser cette chaîne fatale
Dont vous chérissez tant le poids qui vous ravale,
Ce joug empoisonné, que d'indignes flatteurs
Savent, pour vous séduire, orner de tant de fleurs...
L'hypocrite Baltazard feint de se rendre aux conseils de sa mère:
Je vais joindre Cyrus (lui dit-il) et, sans le moindre effroi,
Lui montrer que je sais vaincre et mourir en roi.
A peine Nitocris a-t-elle le dos tourné: «Allons souper», s'écrie-t-il.
Ainsi finit le troisième acte. Le quatrième s'ouvre par un monologue. Baltazard a changé d'idée: il ne soupera pas; il ne veut pas que sa mère regrette
De n'avoir enfanté qu'un fils pusillanime.
Mais il a compté sans les mages, Hyrcan et Arbate, qui viennent le relancer jusque dans son palais. Il se sent faiblir: aussi, pour se donner du courage, il se dit à lui-même:
..... Soutiens-toi, Baltazard!
Les mages sont les plus forts: ils n'ont qu'à faire un signe, le tonnerre gronde, et le pauvre roi ne sait où se cacher:
Qu'entends-je, malheureux! Quelle indignation!
Ah! mages, détournez votre imprécation!
Un feu secret et prompt, qui déjà me dévore,
Me prouve que le ciel ordonne qu'on l'honore.
C'en est fait. Je me rends et n'écoute que lui,
Heureux si sa bonté me secoure (sic) aujourd'hui!
Allez donc, qu'au banquet toute ma cour s'empresse
De noyer pour jamais son deuil et sa tristesse!
On soupera donc, enfin! La table du festin est dressée: on la couvre des coupes sacrées du temple de Jérusalem.
Au moment où Baltazard demande à boire aux mages, Nitocris se présente et reproche à son fils de perdre le sentiment. (L'auteur voulait sans aucun doute dire le sens.)
Baltazard daigne à peine répondre:
Madame, jusqu'à quand votre importune voix!...
Donnez, mages, donnez; c'est trop me faire attendre.
Mais à peine les mages ont-ils présenté la coupe au roi, qu'on voit une main écrire sur la muraille les fameux mots: Mané, Thécel, Pharès.
Que vois-je, mes amis (s'écrie Baltazard), et quel spectre nouveau
Crayonne sur ces murs un effrayant tableau?
Voyez-vous, comme moi, cette main qui nous trace
Certains mots, où mon sang dans mes veines se glace?
Ma coupe malgré moi s'échappe de mes doigts,
Et je sens peu à peu se dérober ma voix.
Mes yeux sont chancelants; mes genoux s'entrechoquent,
Et toutes les horreurs à la fois me suffoquent.
Inutile d'ajouter que Baltazard est vaincu de nouveau et tué par Cyrus. Mais ce qu'il faut dire (car on ne s'en douterait guère), c'est que Cyrus, à peine entré dans Babylone, fait une déclaration des plus galantes à la reine Aristée. Celle-ci, comme on le pense bien, est furieuse:
Dois-je donc respecter (lui dit-elle) un bras qui n'a servi
Qu'à renverser un roi qu'il a trop poursuivi?
Taire tant de forfaits qu'un tyran autorise,
Et briser un pinceau qui te caractérise?
Barbare! je ne puis assez t'humilier!
Cyrus n'est pas très flatté de ces dédains; car, si on l'en croit, sans Aristée, le trône où il monte n'est plus
...... qu'un redoutable ennui.
Mais il n'est pas au bout de ses peines. Nitocris vient lui reprocher la mort de son fils, et se tue presque sous ses yeux. Aristée veut en faire autant. Cyrus l'arrête. «Laisse-moi mourir,» lui crie-t-elle:
..... Accorde au moins cette grâce dernière
Au reste infortuné d'une famille entière
Cyrus tient bon, l'empêche de s'occire, et met fin à la tragédie par ces vers mémorables, mais bien peu en situation, puisque Nitocris est morte:
Secourons Nitocris, et demandons aux dieux
Qu'ils fassent de ce jour un jour moins odieux!
Il est fâcheux que Grimm ne nous ait pas noté les divers incidents auxquels a dû donner lieu la lecture de ce chef-d'œuvre. Il se contente de dire: «Le curé nous a tenu parole; il est revenu avec une seconde tragédie, intitulée Baltazard, tout aussi bonne que la première. Je crois qu'il n'a pas pu trouver d'imprimeur. Mais il est reparti pour sa cure un peu plus content de nous.»
Dans la préface de Baltazard, le curé de Montchauvet nous en dira plus long: «Le peu de succès de ma première pièce m'avoit presque déterminé à n'en pas entreprendre une seconde. Cependant, je pensois que si Racine avoit été découragé par la médiocrité des Frères ennemis, nous n'aurions jamais eu ni Yphigénie (sic), ni Phèdre; et je repris la plume que la critique m'avoit presque fait tomber des mains. Je composai donc mon Baltazard après ma Bethsabée, à qui je donnai un frère, comme M. de Boissy l'a dit également du Méchant de M. Gresset. J'apportai à Paris cette seconde production de ma verve échauffée et de mon génie irrité par les difficultés, bien résolu de la sacrifier, si je ne me trouvois pas autant au-dessus de moi-même que je le désirois, et que Racine et Corneille s'étoient montrés supérieurs à eux-mêmes, à mesure qu'ils se familiarisoient davantage avec le génie dramatique. Il ne s'agissoit plus que de rencontrer des juges équitables qui m'éclairassent ou sur ma médiocrité ou sur mes progrès. Mais où trouver ces juges équitables dans une ville fausse comme celle-ci, où l'on semble prendre à tâche de décourager ceux qui donnent quelque espérance? Heureusement, un homme distingué par sa naissance, son goût, sa probité, et surtout par l'accueil qu'il daigne faire aux talents naissants, s'offrit à rassembler chez lui cinq ou six des meilleurs esprits, qui la jugeroient avec la dernière sévérité, et qui m'apprendroient par le jugement qu'ils en porteroient, celui que j'en devois porter moi-même. L'avouerai-je? L'examen fut sanglant, et je laissai mes critiques bien convaincus qu'ils avoient rempli le projet, que peut-être ils avoient formé, de me ramener à des fonctions que je reconnaîtrai sans peine avec eux très supérieures à l'occupation d'un poète, ce poète fût-il plus grand que Racine et Corneille. Mais je réfléchis sur leurs observations; je vis bientôt qu'il n'y avoit aucune pièce au monde sur laquelle on n'en pût faire d'aussi solides; et je parvins à me démontrer évidemment que ma seconde tentative dramatique m'avoit beaucoup mieux réussi que je n'aurois osé le penser, sans le suffrage de tous mes censeurs. Je dis le suffrage, car ce fut le véritable jour sous lequel je ne tardai pas à voir leur critique. Je me dis à moi-même: Comment! Voilà donc à quoi se réduit tout ce que les hommes de Paris, qui passent pour avoir le plus d'esprit, trouvent de répréhensible dans mon ouvrage? En vérité, il faut qu'il soit mieux que bien: je ne risque donc rien à le publier; et j'eus tout l'empressement que donne l'espoir du succès, de le porter à mon imprimeur. C'est donc à ces Messieurs plutôt encore qu'à moi que le lecteur en doit la publicité... J'en vais méditer une troisième. Je suis jeune, j'ai du courage, et pour peu que je m'élève à chaque essort (sic) que je prendrai, j'espère me voir enfin à une hauteur suffisante pour contenter la vanité d'un auteur qui n'en a pas beaucoup. Ainsi soit-il!»
Quoi qu'en dise Grimm, le curé de Montchauvet trouva, nous le voyons, un imprimeur. Sa pièce parut sous ce titre: Baltazar, tragédie, par M. l'abbé ***. Prix vingt-quatre sols, 1755 [sans lieu ni nom d'imprimeur].
En lisant ce titre, on éprouve une certaine surprise. On se rappelle que la tragédie de Bethsabée se vendait (quand elle se vendait!) trente-six sous. Puisque le curé de Montchauvet trouve la tragédie de Baltazard supérieure à celle de Bethsabée, comment se fait-il qu'il ne l'estime que vingt-quatre sous?
La troisième tragédie annoncée ne parut pas. L'abbé Le Petit s'en tint à ses deux chefs-d'œuvre, et il fit bien[ [13].
[13] Voir à l'Appendice. [note 13]
APPENDICE.
Si invraisemblable que puisse paraître cette mystification littéraire, je dois dire que je n'ai rien inventé: je me suis contenté de suivre,—en l'arrangeant un peu,—le récit que nous en ont laissé Grimm (Correspondance litt. philosoph. et crit., lettres du 1er mars, du 1er août et du 15 septembre 1755), et Fréron (Année litt. 1754, tome IV, p. 307, et 1755, tome VIII, p. 342).
Montchauvet, aujourd'hui dans l'arrondissement de Vire, canton de Bény-Bocage (Calvados).
Le curé de Montchauvet, la victime de Diderot et de ses amis, se nommait, non pas Petit, comme l'appelle Grimm, mais Le Petit. Grâce à l'obligeance de M. Lair, instituteur à Montchauvet, qui a bien voulu me communiquer les vieux registres conservés dans les archives de la mairie, j'ai pu constater que l'abbé Le Petit (Jean-Baptiste) a dû arriver à Montchauvet au mois d'avril 1751. Le premier acte signé de lui, comme successeur du curé Moussard, est du 14 avril 1751. Deux fois seulement (14 août et 15 septembre 1752), l'abbé Le Petit, assez souvent appelé dans le corps des actes (baptêmes, mariages ou inhumations), Le Petit Dequesnay ou de Quesnay, a signé Le Petit Dequesnay. Partout ailleurs il signe tout simplement Le Petit.
Le dernier acte, non pas écrit, mais signé par le curé Le Petit, d'une écriture tremblée, est un baptême en date du 30 mai 1786.
Devenu infirme, sans doute, il fut remplacé, de son vivant, par son vicaire Lemarchand[ [14]. L'abbé Le Petit mourut le 16 décembre 1788. Voici l'acte d'inhumation du pauvre poète:
«Le dix-sept décembre 1788 a été par moi curé de Montami soussigné inhumé dans le cimetière de Montchauvet le corps de maistre Jean-Baptiste Le Petit ancien curé de Montchauvet décédé d'hier âgé d'environ soixante-huit ans présence de Mrs le curé et vicaire actuels.
(Ont signé) Lemarchand [curé], Jouenne [vicaire] et G. Liot [curé de Montamy].
[14] A partir du 30 mai 1786, les actes sont signés par Jouenne ou Le Marchand, vicaires. Le premier acte que nous ayons trouvé, signé par Le Marchand, curé, est du 9 janvier 1788; mais nous devons ajouter que le registre de 1787 manque aux archives de Montchauvet.
Jean-Baptiste Le Petit, âgé de 68 ans environ, quand il mourut en 1788, a donc dû naître (où ??) vers 1720. Il avait trente quatre ans lorsqu'il sentit s'éveiller son génie poétique et qu'il vint lire, pour son malheur, à Diderot et à ses amis, l'«immortelle» tragédie de David et Bethsabée.
D'après les signatures des vicaires Tourgis ou Duhamel, que nous avons relevées au bas des actes des registres paroissiaux de Montchauvet, et qui constatent l'absence du curé, l'abbé Le Petit dut quitter ses sauvages bruyères pour aller à Paris, vers la fin d'août 1753, et ne rentrer dans son village qu'au mois d'avril 1754. Ces dates concordent bien avec celles que donnent les lettres de Grimm.
Le fait le plus saillant de la vie du curé de Montchauvet est assurément sa lecture chez le baron d'Holbach; mais je dois aussi rappeler qu'il eut à soutenir un long procès contre Jacques-François Mercier, prieur commendataire du prieuré royal du Plessis-Grimoult, chanoine de la Sainte-Chapelle du Palais à Paris[ [15]. Ce procès, qui dura au moins dix ans, fut gagné par le curé Le Petit, non seulement devant le bailliage de Vire (3 juillet 1762), mais encore devant le Parlement de Normandie (19 juin 1771). Le curé de Montchauvet réclamait contre le prieur du Plessis-Grimoult «le tiers des dîmes de la paroisse et la qualité de curé, au lieu de celle de vicaire perpétuel, la seule qu'on voulût lui reconnaître.» Détail intéressant et qui a été relevé par M. Ch. de Beaurepaire, le savant archiviste de la Seine-Inférieure[ [16], l'arrêt du Parlement de Normandie qui termine le procès intenté par l'abbé Le Petit au prieur du Plessis-Grimoult, nous apprend qu'en une semblable circonstance, Bossuet, le grand Bossuet, «malgré le droit de committimus dont il avait usé, malgré le recours à des juges certainement prévenus en sa faveur», avait succombé, d'abord au bailliage de Vire, en second lieu et définitivement aux Requêtes du Palais à Paris, dans sa contestation avec Mathieu Roger, curé de Montchauvet, un des prédécesseurs du curé Le Petit.
[15] La cure de Montchauvet dépendait du Prieuré du Plessis-Grimoult.
[16] Bulletin historique et philologique, 1896. «Procès entre Bossuet, prieur du Plessis-Grimoult, et le curé de Montchauvet en Normandie, en 1674.»
J'ajouterai «et le prieur du Plessis-Grimoult», car Montchauvet était une des 39 cures (ou bénéfices) qui dépendaient de ce prieuré.—Voir notre étude sur Bossuet en Normandie, p. 43.
L'abbé Gilles Basset des Rosiers enseigna la philosophie au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée St-Louis) vers 1750. Il devint recteur de l'Université en 1779. C'était un homme aimable, instruit, en relation avec les écrivains les plus renommés. (Voir Bouquet, L'ancien collège d'Harcourt et le lycée Saint-Louis, p. 414.)
Grimm n'assistait pas à cette mémorable séance; sa chaise de poste s'étant brisée à Soissons, il ne put arriver à Paris que le lundi de carnaval. «C'est ce contre-temps, nous dit-il, qui m'attira l'honneur d'être l'historien du curé de Montchauvet.»
M. de la Condamine est bien connu par ses voyages scientifiques et par ses Mémoires sur l'inoculation de la petite vérole.
Sa surdité donna lieu, lorsqu'il fut reçu à l'Académie française (1760) au quatrain suivant. (On dit même qu'il en est l'auteur).
La Condamine est aujourd'hui
Reçu dans la troupe immortelle:
Il est bien sourd, tant mieux pour lui,
Mais non muet, tant pis pour elle.
Trois ans auparavant (1757),—n'étant plus de la première jeunesse, puisqu'il était né en 1701,—il épousa sa nièce. Le madrigal qu'il fit à sa jeune femme, pendant la première nuit de ses noces, fit beaucoup d'honneur à son esprit:
D'Aurore et de Titon vous connaissez l'histoire.
Notre hymen en retrace aujourd'hui la mémoire;
Mais Titon de mon sort pourrait être jaloux.
Que ses liens sont différents des nôtres!
L'Aurore entre ses bras vit vieillir son époux,
Et je rajeunis dans les vôtres.
Après avoir lu ce joli madrigal, M. de Luxemont, secrétaire des commandements de M. le comte de Charolais, envoya le huitain suivant à M. de la Condamine:
D'Aurore et de Titon nous connaissons l'histoire.
L'infortuné vieillit où vous rajeunissez.
Vous le dites du moins, et pour nous c'est assez:
Véridique et modeste, il faut bien vous en croire;
Mais lorsque de l'Amour, dans le lit nuptial,
Vous empruntez la voix pour peindre sa puissance,
Ne peut-on soupçonner, sans vous faire une offense,
Qu'il n'y fit rien de mieux que votre madrigal?
Piqué au jeu, M. de la Condamine répondit:
Mon madrigal fut donc, à ce que vous pensez,
La nuit de mon hymen, ma plus grande prouesse?
Monsieur, sont-ce mes vers que vous applaudissez,
Ou pensez-vous déplorer ma faiblesse?
Hélas! dans mon printemps, pour tribut conjugal,
J'eusse achevé ma neuvaine à Cythère.
Aujourd'hui, moins fervent, pour me tirer d'affaire,
J'en remplis les deux tiers avec un madrigal.
M. de Luxemont répliqua à son tour:
Ce sont vos vers que j'applaudis,
Sans déplorer votre faiblesse;
L'Amour n'en est pas moins surpris
Que l'objet de votre tendresse
(Dont lui-même serait épris)
Ne vous ait pas rendu tel qu'en votre jeunesse.
Toutefois, n'en déplaise au dieu de l'Hélicon,
Seul garant de cette neuvaine
Que commencent souvent, que finissent à peine
Les vrais élus de Cupidon,
Tout homme sur ce point, dit le bon La Fontaine,
Est d'ordinaire un peu gascon;
Et l'on croit qu'il avait raison.
Mais pour n'être jamais contredit de personne,
Rimez toujours, rimez: vos vers vainqueurs du Temps,
Prouvent qu'en vos pareils les fruits de leur automne
Conservent la saveur de ceux de leur printemps.
Si l'abbé Basset a envoyé ces agréables jeux d'esprit au curé de Montchauvet, l'auteur de Baltazar a dû se dire: «Je comprends que ce M. de la Condamine n'ait pas voulu écouter mes vers; ce n'est pas un poète sérieux.»
Le curé tint compte de l'observation. On lit (acte III, sc. 3):
Le temps vous vengera des soupirs superflus,
Et je sçauray moi-même enfin n'y songer plus.
C'est l'année suivante (dans l'Orphelin de la Chine, de Voltaire) que Mlle Clairon et les artistes du Théâtre Français renoncèrent à jouer avec paniers.
C'est aussi à cette date (1755) que le marquis de Ximenès se brouilla avec Mlle Clairon. La grande actrice lui redemanda son portrait, et le marquis eut le mauvais goût de le lui renvoyer, avec ce quatrain... cruel:
Tout s'use, tout périt; tu le prouves, Clairon.
Ce pastel, dont tu m'as fait don,
Du temps a ressenti l'outrage:
Il t'en ressemble davantage.
Le curé de Montchauvet n'est pas difficile. Sa tragédie est très mal imprimée; il y a deux grandes pages de fautes à corriger.
M. et Mme Fréron ne furent guère sensibles à cette générosité, car dans l'Année littéraire de 1754 (tome IV), le curé et sa tragédie sont arrangés de la belle façon.
M. de Margency ne faisait pas que des vers burlesques. Voici une chanson, citée par Grimm (15 novembre 1757), qui nous prouve qu'il avait, quand il le voulait, l'esprit aussi ingénieux que délicat.
J'entends dans ces forêts
Gémir la tourterelle;
Hélas! si je voulais,
Je me plaindrais comme elle.
Notre sort est égal;
L'amour seul fait sa peine:
Chez moi c'est même mal,
L'amour cause la mienne.
Ce qui fait nos douleurs,
Ce n'est pas l'inconstance;
Mais l'on verse des pleurs
De même pour l'absence.
Un cœur qui n'aime rien
N'a point de ces alarmes,
C'est pourtant un grand bien
De répandre des larmes.
Cette étude a déjà paru dans la Nouvelle Revue, 4e année, tome XIX, 1re livraison, 1er mars 1882, pages 117 et suivantes.
—Dans la première livraison de la Revue franco-américaine (juin 1894), Alphonse Daudet a consacré deux pages à l'abbé Le Petit, qu'il appelle «un raté littéraire au XVIIIe siècle».
—Les deux tragédies de David et Bethsabée et de Baltazard sont devenues excessivement rares. J'ai pu acheter la première à la vente du baron Taylor.—Elles se trouvent à la Bibliothèque de Caen, Ch 5/4. Baltazard se morfond, très peu lu, à la Bibliothèque de Vire. «Nul n'est prophète en son pays.»
La paroisse de Montchauvet a connu un autre curé-poète de la même force que l'abbé Le Petit.
En 1828, le curé Laumonier fit paraître[ [17]: L'oraison funèbre ou complainte sur le renversement d'un très bel if qui a existé dans le cimetière de Montchauvet jusqu'à l'éradication qui en fut faite le 12 janvier 1828. (Ouf, quel titre!).
[17] A Vire, chez Adam, imprimeur du roi. L'abbé Laumonnier avait déguisé son nom sous l'anagramme de Numa Leroi.
Voici quelques couplets de cette complainte:
Ici vivait depuis mille ans,
A quelques pas du sanctuaire,
Athlète contre les autans,
Un If,... un arbre tutélaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Il était l'arbre du pays,
L'expression n'est pas outrée,
Où s'assembloient le plus d'amis,
D'enfans... de toute la contrée.
Il était aussi le plus beau
Qui fût connu du voisinage:
Là s'unissaient près du tombeau
L'enfance avec le moyen âge.
Il aurait pu rester debout:
C'était l'avis du commissaire...
Mille ans n'auraient pas vu le bout
De sa présence salutaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
De la demeure funéraire
Il était le triste ornement.
Faut-il qu'un désir de déplaire
Ait causé son renversement?
Il me servait de paravent
Quand j'allais à la sacristie;
Il me saluait en passant,
Me protégeant à la sortie.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
«La fin couronne l'œuvre», c'est le cas de le dire:
Adieu bel arbre, adieu bel If...
Adieu, ton tronc, ta forte branche;
En dépit de mon cri plaintif,
Tu meurs la veille d'un dimanche.
«Au haut des cieux, leur demeure dernière», (du moins j'aime à le supposer), les deux curés de Montchauvet, Le Petit et Laumonier, doivent rimailler de conserve et maudire les méchants critiques, qui «tâchent de décourager ceux qui donnent quelque espérance».
IMPRIMERIE HENRI DELESQUES, A CAEN