DERNIÈRES VIOLETTES

Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant. J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant, les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés s'envoler!

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A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde, que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris, paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales, dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que cette désolation est pour durer toujours?—Non! disent les violettes de leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois, quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire, vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces muettes éloquentes dont le langage est un parfum!

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Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie, modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure, l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de lointaines amours.

[Illustration]

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