LE BUIS

Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde assurément, mais d'une société plus provinciale que la province elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela, la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.

—C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant auprès de moi.

Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous fait!

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Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi d'étonnant?

Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église; quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables? N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?

En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais fièrement au retour de la grand'messe.

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Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini, comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.

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Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors, mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.

[Illustration]

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