MENSONGES

Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical, allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: le Pays des Rêves. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes. Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais de fort grands—vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de Banville—lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de toute mon âme!

Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,—car la musique du vers éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence», y couraient sur un clavier mystérieux—les belles strophes, bien empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.

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Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce souffle embaumé dont je me sentais poursuivi … le printemps était venu tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux. Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé! le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de soleil.

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Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le torrent des universelles gaietés, un De Profundis qui monte de mon coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre, au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies. Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à contempler, craintif, votre impeccable beauté…. Et vous n'êtes pas là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers fleuris!

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L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce, impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu. Voilà tout!

Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa mélancolie au désordre de ma table de travail.

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Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines. J'avais repris le Pays des Rêves à la page ouverte et, ayant relu les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre. C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.

O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas, fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!

[Illustration]

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