PARAPHRASE

Pour charmer mes heures moroses,
Je chante, le coeur plein de vous:
Ce n'est pas aux lèvres des roses
Qu'est le sourire le plus doux.

J'évoque vos candeurs insignes
Et vos virginales fraîcheurs:
Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
Que sont les plus pures blancheurs.

Je vous vois passer sous les branches
Sur vos noirs cheveux se penchant
Ce n'est pas aux yeux des pervenches
Qu'est le regard le plus touchant.

Votre image, en tous lieux suivie,
Seule, brille à travers mes pleurs
Tout ce que j'aime dans la vie,
Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!

* * * * *

Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine! La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!

* * * * *

Fou de printemps, ton coeur s'étonne
De me voir, prophète attristé,
Penser quelquefois à l'automne,
Sous les premiers feux de l'été.

Oui, je pense, en voyant les roses
Ouvrir leurs vivantes couleurs,
Que l'aile des autans moroses
Effeuillera toutes les fleurs.

Que, des feuillages où tout chante,
Tous les oiseaux seront bannis,
Et que, sous l'averse méchante,
Se briseront les pauvres nids?

Va! que l'autan ouvre son aile!
Que l'averse attriste les cieux!
De l'An la jeunesse éternelle
Reste sur ton front gracieux.

* * * * *

Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux fois—les deux seules de ma vie,—j'ai vraiment commencé d'aimer. Le printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or, à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi, au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le mien vers la coupe mortelle du premier baiser!

[Illustration]

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