PREMIER SOLEIL
Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre. L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais, possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique intérieure du désir.
Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux. Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête, et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un grand jardin d'ombre.
* * * * *
Mignonne, voici le printemps,
—Aimons-nous bien au temps des roses.—
L'azur, dans les cieux éclatants.
Rouvre ses portes longtemps closes,
D'où la lumière, en flots vainqueurs,
Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
—Aimer! chanter!—les douces choses!
Les taillis sont pleins de chansons;
—Aimons-nous bien au temps des roses;—
Et l'ombre met de doux frissons
Au coeur tremblant des fleurs écloses.
Sur nos fronts l'aile du matin
Fait passer un souffle incertain.
—Aimer! rêver!—les douces choses!
Nos rêves sont vite lassés.
—Aimons-nous bien au temps des roses.—
Les beaux jours sont vite passés;
Le coeur a ses métamorphoses,
Mois le temps n'y saurait ternir
La floraison du souvenir.
—Aimer! souffrir!—les douces choses!
* * * * *
O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée, comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté. Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres, les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.
Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants. Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton corsage!
Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton.
[Illustration]