PREMIÈRE NEIGE
Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché, sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir. Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées, ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.
Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or brun et de rubis sanglant.
* * * * *
Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment, rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel, pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées, tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous regardent.
Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale, étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté rajeunie.
* * * * *
Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler; que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur, les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre vie.
Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était, autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient désunis.
Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil, le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, et,—comme nous étions brouillés encore,—je me retrouvai sous la même impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint, qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.
Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges éternelles.
[Illustration]
[Illustration]