L'ARCHE
C'était par un des jours les plus monotones de cet été pluvieux. A peine, par instants, l'eau avait-elle cessé de rayer le ciel. Encore ces rapides éclaircies avaient-elles été occupées par l'égouttement des frondaisons continuant l'ondée. Rien que le spectacle monotone de l'averse s'enflant ou se dégonflant au gré de la crevée des nuages courant, éperdus, sur le ciel; rien que le bruit égal des gouttes fouettant les vitres et s'alourdissant en s'écrasant. La mélancolie automnale devançait l'appel des déclins et d'involontaires moqueries s'attachaient aux pauvres diables que, de notre croisée, nous voyions patauger en des lacs que de nouvelles poussées de pluies couvraient de petits champignons d'argent semblant pousser tout seuls. Il n'est que les roses dévastées par cette poussière d'ouragan humide pour qui celle qui partageait avec moi cette vue eut quelque pitié. Les femmes, dans ce monde, ne plaignent guère que les fleurs.
Et cela continuait, continuait toujours, avec des mensonges d'apaisement, comme les querelles entre ceux qui ne s'aiment plus. Par moments, l'horizon était traversé de sillons bleu pâle, comme par une flèche de turquoise qui s'enfonçait bientôt dans l'ouate sombre des nues. Le couchant lui-même avait inutilement allumé son brasier invisible, derrière le rempart d'ombre qui était l'Occident. A peine avait-il promené un peu de fumée rose dans les gris mornes dont cette muraille était peinte, et quand enfin, nous fermâmes les persiennes, sans qu'aucune étoile nous eût dit bonsoir, nous enfermâmes en nous—au moins, puis-je le dire de moi—toutes les tristesses de cette journée sans soleil, de ces douze heures aux ailes mouillées comme celles des bergeronnettes, lasses elles-mêmes de cette trempée sans merci.
Or, nos rêves nous venant le plus souvent des impressions du jour évanoui, celui que je fis et vais vous conter n'a rien d'étonnant, au moins pour les psychologues de fantaisie, lesquels il ne faut pas confondre avec les psychologues de carrière qu'enrichit le roman contemporain. Je dois reconnaître cependant que, pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Non pas, il est vrai dans un buisson ardent comme à Moïse. Non! un Dieu à la moderne, un Père Éternel bon enfant, presque fin de siècle, ayant certainement entendu dire que les comédiens étaient les dieux de l'époque. Car il rappelait plutôt Coquelin que Jéhovah, ce qui me mit tout de suite plus à mon aise. C'est sur un ton de protection qu'il me dit, en caressant la pomme de diamant de sa canne:
—J'en ai de nouveau assez, de l'humanité, et je vais commander un nouveau déluge. Mais tu as l'air d'un bon enfant, et je te sauverai.
—Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, que si vous ne sauvez pas en même temps que moi, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle, me serait plus douloureux que mourir.
—Tu es un bon jobard, reprit le maître du monde, en riant. Elle te rend donc bien heureux?
—Le plus malheureux du monde, propriétaire du Paradis. Elle passe sa vie à sa toilette, et c'est toujours pour plaire à d'autres qu'à moi. Elle me ruine à la journée et me rend ridicule à la nuit. Mais cela n'empêche que je l'aime infiniment et ne me saurais séparer d'elle.
—Tu es encore plus bourrique que je ne l'imaginais; mais c'est pour cela que je me suis tout de suite senti pour toi quelque sympathie. Je la sauverai aussi, pour qu'elle continue à se fiche de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
—Je ne m'en doute pas seulement, régent des étoiles.
—Rappelle-toi l'exemple de Noé.
—Quoi! Seigneur, vous voudriez que je me grise comme un portefaix, et que je montre l'envers de mes chausses à mes enfants? Et comment le ferais-je, inventeur du soleil, puisque vous ne m'avez donné qu'un postérieur et pas de postérité?
—Noë ne se distingua pas seulement par cet acte de confiance envers ses fils. Ne te souviens-tu plus de l'Arche?
—Comment, automédon des nuées, il faut que je bâtisse un petit navire pour m'y installer avec mon adorée et une paire de toutes les bêtes vivantes, pendant quarante jours?
—Je t'autorise à n'emmener que les animaux qui te plairont.
—Ce sera vite fait, Dieu de bonté. Les deux chattes que nous aimons nous suffiront amplement, d'autant qu'elles accoucheront, l'une et l'autre, dans quelques jours.
—Je vois que tu as des goûts de concierge. Tu remplaceras, un jour, saint Pierre, qui commence à se faire vieux. Tu ne veux pas un domestique pour faire tes chaussures?
—Oh! non, empereur des destinées! Je ne vous dissimulerai pas que l'idée d'être tout à fait seul à seul avec celle que j'aime, pendant six semaines, me ravit absolument. Elle va enfin, pour la première fois, m'appartenir tout à fait. Elle ne passera plus ses journées à lisser son admirable chevelure pour en faire comme un lac d'ombre glissant où trébuchent les désirs des amoureux; elle n'affinera plus la flèche aiguë de son regard dont la pointe d'or jaillit d'un carquois de velours; elle ne méditera plus, devant son éternel miroir, les sourires mortels à mon honneur, qui mettent aux coeurs d'invisibles morsures, comme de méchants frelons cachés au coeur d'une rose; elle n'échancrera plus savamment ses corsages pour en caresser seulement les cimes neigeuses de sa poitrine; elle oubliera l'art des coups de pieds savants qui entr'ouvrent l'ondulation des jupes sur la soie bien tirée du bas. Tout le temps consacré à ces billevesées malintentionnées pour mon repos, vraisemblablement elle le passera à me cajoler et à me rendre la vie la plus agréable du monde. Et je mettrais un tiers, même un subalterne, même un esclave entre ces espérances d'intimité délicieuse et mon bonheur prochain! Non, Seigneur, j'aimerais infiniment mieux cirer mes souliers moi-même, et surtout les siens.
—A ton aise, mon gaillard. Je ne suis pas, d'ailleurs, fâché d'anéantir complètement la race des domestiques, qui me dégoûte particulièrement. Les gouvernements de l'avenir, quand ta bonne amie et toi vous aurez repeuplé le monde, s'en tireront comme ils pourront. Adieu! Je rentre au Paradis, qui n'est pourtant pas le séjour amusant que l'on imagine. Oh! si je n'avais écouté que les intérêts de mon propre plaisir et de ma gaieté, c'est certainement le vice que j'aurais encouragé, pour me faire une société, et non pas la vertu.
Et sur cette pensée morale, Dieu disparut en cinglant l'air de sa jolie petite canne à pomme d'or.
Les rêves vont vite. Peut-être est-ce les morts qui leur prêtent leurs ailes. L'arche était achevée. J'avais choisi, pour la construire, et par galanterie, le bois de rose. L'intérieur était confortable, avec des portières et des tapis partout, et j'avais ménagé, à la poupe, une serre où j'avais réuni les plus belles variétés de roses. Nous n'y étions pas montés depuis un instant, une chatte chacun sur le bras, laquelle entr'ouvrait, inquiète, sa gueule rose, avec un miaulement si doux qu'on eût dit un roucoulement de tourterelle, que Dieu lâcha les écluses du ciel. Nous fûmes, d'abord, un instant cahotés par les mouvements violents de l'eau qui se précipitait dans les terrestres ravins, s'enroulait en remous autour des montagnes, écrasait les forêts du poids meurtrier de son écume, se brisait aux derniers pics en de terribles éclaboussements. Mais quand nous en eûmes fini avec les aspérités naturelles et artificielles de notre globe, la place où vivaient les hommes tout à l'heure n'étant plus indiquée que par des débris flottants, des épaves et des ruines légères remontant à la surface, ce fut une impression adorable de navigation tranquille sur un lac immense, qu'aucun souffle n'agitait. Car nous avions dépassé bientôt la sphère des courants dont le mistral et le simoun sont les rois. Et quand vint le premier matin, après une nuit exquisément bercée par les éléments, je proposai à ma bien-aimée de demeurer encore au lit pour goûter plus longtemps cette béatitude. Mais elle en sauta, légère comme une gazelle du désert, et commença de dérouler, sur ses épaules, la nuit vivante de ses magnifiques cheveux d'où le peigne tira bientôt de magnifiques étincelles bleues. Puis elle affina son regard, médita son sourire, demeura tout le jour à sa toilette comme à l'accoutumée. Après quoi, elle se décolleta savamment et cribla sa jupe de petits coups de pieds sournois pour en ordonner les plis suivant certains rythmes de trahison, si bien qu'elle était mise comme pour un bal, avec des fleurs au chignon, quand le ciel, dont nous étions plus proches, s'éclaira des monstrueuses girandoles que nos astronomes appellent constellations. Et des musiques mystérieuses passaient, à cette hauteur, ce que nous croyons les rayons des étoiles n'étant que les cordes d'or des sistres qui les aident à charmer l'immensité. Et l'eau continuant de monter, en nous emportant avec elle, je vis que ma mie souriait et faisait la coquette pour des formes flottantes qui soudain s'agitaient autour de nous, se précisant peu à peu en d'amoureuses poses d'élégance surhumaine. C'était sans doute l'âme des anciens dieux chassés des Olympes qui venait animer ces héroïques figures que j'avais prises, au soleil couchant pour de simples nuées, mais que la lumière fantastique de la lune dessinait dans des phosphorescences d'argent. Et des baisers s'échangeaient, dans l'air, entre ces fantômes séduisants et ma bonne amie, si bien que jamais la jalousie ne me tortura davantage qu'en cette nuit passée dans la caresse des au-delà. Et la nuit qui suivit, ce fut pis encore. Jamais celle que j'aimais n'avait fait, pour de simples hommes, autant de frais que pour le troupeau de spectres prosternés aux pieds de sa beauté. Ah! je commençai à en avoir assez du déluge. La femme! mais elle ferait des agaceries aux arbres, aux fleurs, aux pierres—la mythologie est pleine de ces fantaisies—plutôt que de renoncer à l'exercice de son charme et de son pouvoir!
Une goutte d'eau me réveilla, en me tombant sur le nez, à travers la toiture. Et le lendemain, je repensai à mon rêve en revoyant ma bonne amie promener longuement le peigne dans l'électrique étincellement de sa noire chevelure.